L’éradication de l’habitat précaire en Algérie

Quelle stratégie pour l’Etat ?

Le Jeune Indépendant, 27 mai 2009

En mai 2008, le ministre de l’Habitat et de l’Urbanisme, Noureddine Moussa, annonçait que l’Etat allait réaliser en moyenne 70 000 logements par an afin d’éradiquer l’habitat précaire.
Un programme ambitieux qui ne cadre pas cependant avec les ressources allouées au secteur. En effet, la loi de finance 2009 prévoit un budget de 9,9 milliards de dinars au département de Moussa, très loin derrière l’enveloppe consacrée à l’agriculture par exemple, soit 210 milliards de dinars.
Et pourtant la tâche est ardue et le chantier titanesque, tellement les défis sont nombreux à relever. Car il y va de la stratégie nationale de développement durable qui inscrit l’élimination des bidonvilles dans un cadre plus global, celui de la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement. Sinon comment prétendre s’aligner sur les perspectives soutenues par l’ONU et inscrites également dans le cadre du Nepad, si les 553 000 unités de constructions précaires ne sont pas éradiquées ? A ce propos, l’Etat, et dans un souci d’homogénéisation de la stratégie de sortie de crise et de mise à niveau du pays conformément aux standards internationaux, a mis sur pied une stratégie d’ensemble, avec pour matrice essentielle, le million d’habitations initié dans le programme présidentiel dans ses différentes formules : AADL, logements sociaux participatifs, logements sociaux locatifs, logements ruraux, etc. Sont donc concernés 8 % du parc immobilier en Algérie, soit quelque 3 millions de citoyens qui vivent dans des habitations précaires.
En 2006 déjà, un constat amer a été dressé par le président de la République concernant le flou qui entoure la politique nationale de la ville. Abdelaziz Bouteflika a même parlé d’«improvisation et de populisme» pour dénoncer la situation du secteur. Comble de l’ironie, le ministère délégué à la Ville a disparu depuis ! Et pourtant, le parc du logement a connu un développement de près de 45 % ces dix dernières années, mais sans pour autant aboutir à une harmonisation des projets avec la personnalité de la nation algérienne. Résultat : des villes et des villages sans âme, qui ressemblent beaucoup plus à des cités dortoirs qu’à des ensembles urbains intégrés. Mais la question qui reste posée est relative à l’autre aspect de la question : l’aspect humain. Combien sont ces bénéficiaires de logements neufs qui reviennent à leurs gourbis pour profiter d’une autre opération de relogement ? Ici, il y a lieu de poser le problème dans sa globalité, car il ne faut pas incriminer l’Etat ou les pouvoirs publics quand le premier responsable de la persistance de cette situation est le citoyen de base. Avec cette propension, assez répandue, à rejeter la faute sur le gouvernement, l’Algérien entretient cette mentalité de droit absolu qu’il a pour obliger l’Etat, le Beylick, à répondre à tous ses besoins, et aux premiers desquels la garantie d’un logement. A quand le dépassement de cette mentalité ? Le problème reste entier.
M. K.


Misère, chômage, délinquance…

Dessolier, le plus vieux bidonville d’Alger crie sa colère

La misère et le désarroi constituent le quotidien amer des 1 000 familles occupant le bidonville dit Dessolier. Abritant des milliers d’âmes, cet immense site misérable, de 53 ans d’âge (il existe depuis 1956), situé aux abords de la cité La Montagne dans la commune d’El-Harrach, offre un véritable décor de misère et de malaise social.

Ces milliers de baraques sont, en effet, construites à l’aide de zinc, de plaques métalliques, de planches, de débris en plastique et autres matériaux. En se déplaçant sur les lieux, nous avons pu constater la réalité amère que vivent les habitants du bidonville en question.
« Je suis né dans ce bidonville et mes enfants aussi. Cela fait presque 52 ans que j’habite ici avec mes deux autres frères ainsi que leur famille. Nous sommes à 30 et nous vivons tous dans ces quatre pièces de fortune. Nos espoirs d’acquérir un logement s’amenuisent de jour en jour», nous raconte L. Ahmed, 53 ans, mais paraissant un peu plus âgé, à cause des conditions difficiles dans lesquelles ils vivent.
Et d’ajouter : «Cette baraque de fortune est devenue notre seul toit. Il est vraiment difficile de vivre dans un bidonville, et vous pouvez le constater. Comme vous voyez, nos conditions de vie sont déplorables. Les enfants tombent souvent malades à cause de l’humidité et de l’insalubrité des lieux.»

Nous vivons avec les rats…

Collées les unes aux autres, certaines de ces habitations sont occupées, en plus des humains, par des rats, présentant ainsi un réel danger pour la santé des occupants, notamment celle des enfants. «On vit avec les rats. Vous pouvez les trouver partout. Ce n’est plus une vie», souligne Z.B, 55 ans et père de cinq enfants.
Il poursuit : «Nous n’avons pas où aller, nous sommes obligés de vivre dans cet endroit, malheureusement pour nous». Ce père de famille, fonctionnaire, a insisté pour nous faire visiter sa baraque de fortune. Constituée d’une pièce et d’une cuisine, une odeur insupportable nous a agressés dès le seuil de l’habitation franchi.
Une jeune fille, qui apparemment n’apprécie pas notre présence dans leur baraque, nous lance un regard hostile. C’est la fille de Z. B. «Comme vous voyez, nous vivons dans des conditions déplorables dans ces deux pièces, et ce depuis plus de 50 ans. J’ai déposé des dizaines de dossiers pour acquérir un logement, mais mes tentatives sont restées vaines», souligne Z. B.


Une jeunesse perdue

Cette vie précaire pousse la majorité des jeunes à la débauche, à l’agression, au vol, et à d’autres fléaux sociaux. A défaut de travail et de loisir, la frange juvénile de ce quartier s’adonne à la consommation de stupéfiants au vu et au su de tout le monde.
Des adolescents, adossés au mur, se sont approchés de nous pour en savoir plus sur la raison de notre présence sur le lieu. Apprenant que nous sommes des journalistes voulant les aider, ces derniers acceptent de nous parler de leur amer quotidien.
Peu à peu, leurs langues commencent à se délier. «La plupart des jeunes ici sont accros à la consommation de la drogue et de l’alcool. Nous n’avons rien ici et nous n’avons pas où aller. La misère nous a poussés à entrer dans le cercle vicieux de la délinquance, Allah ghaleb, nous n’avons jamais voulu de cette situation», nous lance B. M, un jeune homme de 35 ans, avant d’ajouter : «On ne vit pas comme des êtres humains. Ces conditions ont poussé pas mal de jeunes, habitant ce site à rejoindre les terroristes durant les années noires».

Le drapeau algérien, signe d’indépendance
Sur le chemin de retour, un homme, la cinquantaine, a voulu nous parler, et ce pour se contenter de nous dire : «Le jour où je bénéficierai d’un appartement, je mettrai le drapeau algérien sur mon balcon, signe de mon indépendance.»
Ce père de famille occupe son «habitation» depuis 1955. «Mon fils a maintenant 29 ans et je n’arrive pas à avoir un toit digne pour mes enfants», ajoute-t-il.
Malgré l’aspect miséreux que dégagent ces habitations, cela n’empêche pas la présence sur les lieux de grosses voitures et d’assiettes paraboliques. Ce constat démontre la thèse de ceux qui disent que certaines familles ont vendu leur logement et sont revenues au bidonville afin de bénéficier d’un nouveau.
Lynda Louifi


Ouyahia a assuré que leur recensement a été achevé

La «guerre» du gouvernement contre les bidonvilles

Le Jeune Indépendant, 27 mai 2009

Le Premier ministre Ahmed Ouyahia a assuré avant-hier que l’opération de recensement des bidonvilles à travers le pays a pris fin en 2008 et la liste des habitants y vivant arrêtée. Il a indiqué que le gouvernement ne tolérera désormais plus la construction de tels baraquements, assurant que la réalisation de logements publics destinés à leur éradication sera accrue.
Depuis notamment sa réélection en 2004, le président Bouteflika a fait de l’éradication des bidonvilles, ou «habitat précaire», comme ils sont pudiquement appelés par les officiels, l’une des principales priorités qu’il fixe aux gouvernements successifs. Pour les éradiquer du paysage national, il fallait logiquement commencer par empêcher la «construction» de nouveaux bidonvilles. En visite à Constantine en 2006, le président Bouteflika, lui-même, avait prévenu que «tous ceux qui les réalisent (les bidonvilles, NDLR) auront affaire à la justice et à des sanctions pénales». Bouteflika s’en était pris ce jour-là à «ceux qui investissent ces lieux de mal vivre en quête de logement alors qu’ils en possèdent déjà», soulignant qu’il est du devoir de la justice de lutter contre ce trafic à travers l’ouverture d’une enquête nationale. La réaction du gouvernement n’a pas tardé à se manifester sur le terrain et un «plan national» a été lancé à cet effet. Des commissions administratives ont été installées dans les bidonvilles des différentes wilayas. Ces commissions, placées sous la responsabilité du directeur de l’habitat et de l’urbanisme de chaque wilaya, sont composées de représentants de la Sûreté nationale ou de la gendarmerie, des autorités locales et des directions de l’urbanisme. Leur mission est de veiller à la non-construction de nouveaux bidonvilles avant le démarrage de l’opération de recensement des familles vivant déjà dans ces baraquements afin de les reloger dans des habitations décentes.
Avant-hier, dans ses réponses aux députés qui débattaient du plan d’action de son gouvernement, Ahmed Ouyahia a réaffirmé la poursuite de cette politique d’éradication tout en soulignant que «l’opération de recensement des bidonvilles a pris fin l’année dernière et la liste des familles vivant dans ses baraques arrêtée». «Désormais, on ne tolérera plus la construction de telles baraques de fortune. On ne tolérera plus qu’on fasse de ces baraques des dossiers solides pour bénéficier d’un logement», avait-il averti, en assurant que «la réalisation de logements publics sociaux ou de ceux destinés à l’éradication de l’habitat précaire sera accrue».

Abîme dangereux

Il y aurait plus d’un demi-million d’habitations de ce genre à travers le territoire national.
Selon des données du ministère de l’Habitat et de l’Urbanisme, remontant à l’été dernier, plus de 70 000 logements sociaux locatifs destinés à accueillir les occupants des bidonvilles ont été inscrits dans le programme 2008, alors que la construction de 73 000 autres unités devait être lancée cette année. Pour la seule wilaya d’Alger, un programme de 30 000 logements sociaux locatifs est prévu. Pour mesurer l’enjeu du défi relevé par les autorités du pays, il faut se référer aux études effectuées par l’ONU à ce sujet. Selon les rapports de l’agence pour l’habitat des Nations unies, les personnes du monde entier qui vivent dans des bidonvilles meurent plus jeunes et sont exposées à la famine et aux maladies. Le rapport démontre que les cinq maladies responsables de plus de la moitié de la mortalité infantile sont la pneumonie, la diarrhée, la malaria, la rougeole et le VIH/sida. Les études évoquées dans ces rapports démontrent que la prédominance des maladies mortelles est «plus imputable aux mauvaises conditions de vie qu’au niveau des revenus».
Chez nous, l’on souvient qu’en 2007, à l’époque des attentats suicides, ayant secoué Alger notamment, les enquêtes des services de sécurité avaient établi que la quasi-totalité des kamikazes qui s’étaient fait exploser vivaient dans des bidonvilles…
A. Mouhou

 
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Dégradation de la situation sociale  
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