Virée dans les bidonvilles de Oued El-Hamiz

Sur les rives de la pauvreté

Nabila Afroun, Liberté, 25 décembre 2005

Parqués dans des baraques en parpaing et en zinc, dressées souvent en terrain accidenté sur les berges des oueds, des familles tentent de survivre dans un espace dépourvu des conditions de vie les plus élémentaires.

Sur les rives de l’oued El-Hamiz, un lieu presque maudit. Plus de 5 000 âmes expient des erreurs qui ne sont pas les leurs. Loin du regard des hommes, elles s’entassent dans un décor inhumain. Un immense bidonville. Les bicoques et les demeures de fortune s’étalent à perte de vue à l’image des favelas brésiliennes. Du Hamiz jusqu’à Bordj El-Kiffan en passant par Dergana, la misère, dans ces cités, n’a d’égal que l’abandon total dans lequel survivent les familles, à quelques encablures seulement du centre de la capitale. Bien évidemment, ces taudis n’existent pas officiellement. Les baraques sont faites en parpaings, les portes et les fenêtres sont en tôle rouillée. Plus loin, des gourbis en roseau recouvert d’une couche de terre argileuse en guise de mortier. Les toits sont soit en tôle ou en amiante ciment. Ces bicoques s’enchevêtrent l’une dans l’autre d’une manière telle qu’il est impossible de les délimiter, encore moins de les recenser. La plupart sont composées d’une grande pièce et une minuscule cuisine donnant sur une courette, laquelle est délimitée par une sorte de clôture en zinc servant à préserver l’intimité des voisins. Les sanitaires sont communs, aménagés grossièrement avec de la tôle rouillée. Mais, elles n’ont de toilettes que le nom, puisqu’il s’agit d’une fosse sceptique. Dans un coin de la courette, sont déposés une pelle et un bidon servant à vider la fosse. Généralement, ces lieux sont conçus pour les femmes et les enfants. “Les hommes se soulagent dans les WC des cafés avant de rentrer à la maison”, explique Nabila. À l’intérieur de ces courettes, on trouve parfois un ou deux moutons ou encore des poules, comme le cas de la baraque de M. Kharifi Bouaâbache, un père de famille muet, qui doit nourrir 9 bouches. Originaire de Médéa plus précisément du village d’El-Djouab, la famille Kharifi a fui le terrorisme durant les années quatre-vingt-dix. “Auparavant, nous vivions dans notre village natal. Mon mari et mes trois garçons sont des fellahs. Ils travaillaient notre terre. On vivait aisément jusqu’à 1993, lorsque les terroristes ont attaqué notre village ; ils ont tué plusieurs personnes et kidnappé 36 hommes. Mes trois garçons ont été également pris de force, mais ils sont revenus à la maison sains et saufs. Le lendemain, nous avons quitté notre village, laissant derrière nous tous nos biens”, se souvient encore Nabila. Les Kharifi n’étaient pas les seuls à fuir ce patelin. C’est tout le village d’El-Djouab qui s’est carrément établi dans ce bidonville. “Mon père a été égorgé par les terroristes. On a été obligé de fuir avec ma mère, mon frère et mes deux jeunes sœurs. Quelques jours après, les militaires ont bombardé notre patelin, maintenant, il ne reste que des ruines”, soupire Ghania, la gorge nouée par un sanglot. Dans ce quartier de la capitale, l’eau et l’électricité n’existent pas. À quelque centaines de mètres du bidonville, une vue plongeante sur la méditerranée, mais pas d’eau potable. “La commune nous a abandonnés. Il n’y a ni eau ni électricité. Nous achetons l’eau à raison de 300 à 500 DA la citerne. Pour l’électricité, c’est les habitants des villas qui nous dépannent grâce à des branchements sur leur compteur. Bien sûr, nous payons entre 2 000 DA et 3 000 DA par mois. C’est une arnaque”, s’insurge Nacéra. Elle accuse, par ailleurs, le gouvernement de ne rien faire pour changer la situation. “Le maire et son staff sont venus trois fois lors de la campagne du référendum pour la charte et la réconciliation. Ils nous ont promis que notre situation allait changer après la réconciliation nationale. Depuis rien n’a été fait”. Nacim, son frère de 11 ans, rêve d’un petit boulot pour gagner un peu plus d’argent afin d’avoir de l’électricité. “Je ne peux pas étudier sans électricité”, se plaint le jeune garçon. Dans ce quartier oublié, le chômage bat tous les records, notamment chez les jeunes. Trois sur quatre ne travaillent pas. Leur rêve ? Quitter le pays. Traverser la frontière — n’importe laquelle —, partir en Espagne ou en Angleterre. La terre promise. “Là-bas, je trouverai du boulot. Je suis artisan, je pourrai vendre mes articles. Mon copain est parti en Angleterre, haraga, il y a quatre ans et il a pu faire sortir sa famille de ce gourbi d’el-Hamiz. C’est un artisan, on a d’ailleurs fait notre formation ensemble”, déclare amine. Dans ce quartier, les quelques personnes qui ont un emploi sont des manœuvres ou des vendeurs à la sauvette. Un peu plus loin, des gosses s’amusent à chasser les moineaux dans l’oued Hamiz, où se déversent les eaux usées.

N. A.

Bidonvilles : Un problème en béton

Nabila Afroun, Liberté, 25 décembre 2005

“Le problème des bidonvilles est comme une boule de mercure, dès qu’on la prend dans la main, elle s’échappe entre les doigts”, dira M. Naït Saïda, responsable de l’urbanisme au ministère de l’Habitat. Il explique qu’il n’y a pas de statistiques récentes concernant le nombre de la population vivant dans les bidonvilles. “Les dernières statistiques remontent à 1998 ; depuis nous n’avons pas fait d’autres campagnes de recensement. Il est à signaler que le recensement de la population des bidonvilles se fait tous les 10 ans.” Une nouvelle campagne a été lancée. Mais ses résultats ne seront pas connus avant quelques mois. “Il est impossible de recenser tous les bidonvilles car ils évoluent du manière incroyable. Cela rend la tâche plus difficile.” Selon des statistiques qui remontent à juillet 2003, il y a 544 202 habitations précaires, dont 151 201 baraques construites en zinc et en matériel récupéré, 158 420 construites en toub et 211 307 bicoques en parpaing et brique. “Ces données ne sont pas des statistiques officielles et fiables. C’est un document technique de travail qui risque d’être changé à tout moment”, précise M. Naït Saïda. Il dira également qu’il y a 54 467 bidonvilles qui ont été éradiqués à l’échelle nationale, dont 7 641 à Alger et 8 087 à Constantine. Dans son édition de mars 2004, la revue Cnep-News rend compte du rapport sur la stratégie de l’habitat, élaboré en 1998 par le ministère de l’Habitat. Ce rapport indique que le parc national de logement est composé de 3,5, millions d’unités, dont 400 000 logements précaires, 800 000 logements en état de dégradation bien avancé. La revue a noté que le taux d’occupation par logement est de 7,4 personnes et que le déficit global est évalué à 1,2 million de logements, tout en soulignant que “la progression annuelle de la demande de logements avoisine 3%”.
Par ailleurs, “l’évaluation de l’offre de logements est plus indécise, compte tenu de l’inexistence réelle d’un marché immobilier et de l’absence de données statistiques fiables”. Cela dit, l’offre de logements venant des promoteurs privés représente moins de 10% de l’offre globale. La demande de logements émane essentiellement, dit-on, des épargnants de la Cnep- Banque.

N. A.

C’est le quartier le plus déshérité de Saïda

“Comandar”, le miroir aux alouettes

Nabila Afroun, Liberté, 25 décembre 2005

Saïda, cette belle ville distante de 578 kilomètres d’Alger, compte aussi ses plaies. À première vue, elle paraît sublime : construction coloniale à la pierre bleue avec des grandes placettes. La ville est entourée de vastes vergers et de terres agricoles. Une vraie perle. Pourtant, la banlieue ainsi que la périphérie de la ville réservent bien des surprises… Il est 8 heures ce jeudi 1er décembre. Il ne fait pas plus de 4 degrés. Le froid sec lacère nos doigts qui sortent à peine de nos manches. Direction le bidonville du Commandant-Madjdoube, dit “Comandar”, à quelques pâtés de maisons du centre-ville de Saïda. Il est situé entre la rive de l’oued Saïda et le vieux pont, et il est traversé par la voie ferroviaire qui part vers Mécheria. Dans le quartier “Comandar”, l'eau et l'électricité sont des denrées rares. Brahim Lakhdar, la cinquantaine bien entamée, vit avec sa femme et sa fille de 10 ans dans ce quartier. La chambre de 3m qui leur sert de maison est sans fenêtre, ni aucune autre bouche d’aération. La baraque est construite en parpaing, sa toiture est en zinc. La seule issue est une porte de fourgon récupérée dans une fourrière adossée à l’entrée du gourbi. À l’intérieur, l’odeur de la moisissure est insupportable. Des ustensiles de cuisine déposés çà et là, servent à récolter l’eau pluviale qui s’infiltre de la toiture. “Regardez notre situation ! Il nous arrive d’utiliser cette eau pour laver notre linge afin d’économiser l’eau potable”, confie Brahim. En colère, il accuse les pouvoirs publics d’indifférence sous prétexte que les habitants de bidonvilles ne paient pas d'impôts. “Le ministre de l’Agriculture est venu, il y a 2 ans. Il a donné l’ordre aux responsables de la wilaya de nous reloger dans le cadre du recasement agricole”, raconte-t-il. “Dites aux autorités locales que nous sommes des morts vivants. En été on souffre des épidémies et des infections à cause des eaux usées qui se déversent dans l’oued, et l’hiver on crève de froid”, renchérit Aïcha, une voisine. Elle raconte qu’un bébé est déjà mort de froid et qu’une femme est tombée dans l’oued. “L’année dernière, nous nous sommes retrouvés ensevelis sous la neige. Ce sont les pompiers qui nous ont dégagés, puis ils nous ont demandé de quitter nos demeures. En voulant s’enfuir, ma voisine est tombée dans l’oued, elle a été retrouvée morte”, se rappelle la mère de famille. La majorité des habitants de “Commandar” occupent leur taudis depuis plus de douze ans. Ils ont fui les douars de la wilaya, infestés de terroristes durant les années 90. La plupart viennent de Hassania, Amoura et Oum Toub. “Seul le centre-ville de Saïda était sécurisé”, argumente Aïcha. Kada, 24 ans, étudiant au centre de formation professionnelle, reconnaît que son stage ne lui servira à rien. “Le taux de chômage dépasse les 50%”, fait-il observer dépité. Ce bidonville comporte plus d’une centaine de familles. La majorité des chefs de familles ne travaillent pas. Les seules personnes qui ont un emploi sont des manœuvres dans des chantiers privés. “On travaille deux fois par semaine, pas plus, et on touche entre 200 et 300 DA la journée”, nous dira Hama.

La misère ne s’improvise pas

Les murs sont couverts de slogans dénonçant un mode de vie des plus précaires, “nous voulons vivre… nous sommes fatigués de la zatla,” lit-on çà et là. Les résidents du bidonville ne les voient plus. Un homme passe. Ses chaussures sont embourbées et sa kachabia est en lambeaux. Il marche vite, suivi de son fils qui s’accroche à ses talons. En voyant un étranger avec un calepin à la main, son regard s’illumine. “Vous êtes de la wilaya ou de l’APC ? Vous êtes venus nous recenser ? Attendez, ne partez pas, je vais ramener mon livret de famille ! Vous pouvez inscrire mon frère, il est parti travailler à Sidi Bel-Abbès...”, demande-t-il par saccades. Smaha Chikh a débarqué dans le quartier de Dhar Chih, il y a trente-deux ans. “À l’époque, j’avais à peine 34 ans, lorsque je suis descendu de mon village qui se trouve sur le flan du djebel Aïch. C’était en 1974”, raconte-t-il. Il explique que son voisin, Djalouli Kada, habite ce quartier depuis 1965. “Je suis originaire d’El-Bayadh. Dans le temps, je travaillais comme gardien chez un Français. Je suis descendu à Saïda, trois ans après l’indépendance. Je voulais habiter la grande ville. Finalement, je me suis retrouvé dans ce bidonville sans boulot. Je me suis marié, j’ai eu mes enfants, qui se sont mariés à leur tour. Et je mourrai sûrement ici”, confie Djalouli. Il explique, par ailleurs, qu’après son mariage, il a travaillé dans la société publique de SNATRO, jusqu'à son licenciement. “Depuis, j’ai acheté quelques moutons et je vis de leur élevage. Ce qu’ils me rapportent ne me permet pas de construire une maison. J’ai juste de quoi nourrir mes 12 enfants et la famille de mon frère, décédé dans ce bidonville en 1989”, ajoute-t-il. Dhar chikh est l’un des plus grands et plus vieux bidonville de la wilaya de Saïda. Situé au milieu de terres argileuses, il est encerclé par trois cités : La cité El-Bader, la cité Ryad et la cité El-Nacer. Les baraques sont faites avec de la pierre, consolidée avec une couche de terre argileuse en guise de mortier. Les portes et les fenêtres sont en tôle rouillée. Les toits sont soit en tôle ou en amiante de ciment. Ces bicoques s’enchevêtrent l’une dans l’autre de manière à former des petits quartiers où végètent des tribus familiales

Farhana espère trouver de l’embauche dans les quartiers “chics” chez une des familles aisées, comme ses trois voisines qui sont des “rouleuses de couscous professionnelles”. Elle ne connaît pas son âge, à peine celui de son fils. Ni elle, ni lui n’ont connu l’école. Ils ont passé toute la journée à faire du porte-à-porte cherchant du boulot. L’histoire de Farhana n’est qu’une seule parmi les 600 autres à Dhar chikh.

Chaque jour, des centaines de personnes affluent vers Saïda, poussées par la misère. Personne ne connaît au juste le nombre exact de la population qui vit dans les bidonvilles. Rien qu’au chef-lieu de la wilaya, six sites sont dénombrés, comportant chacun des centaines de familles. Six autres sites se trouvent dans la commune de Rahabia. Sur les 22 mille habitants que comporte cette commune, 6 000 personnes vivent dans des gourbis…
La moitié des habitants de Saïda est d’origine rurale. Ce sont pour l’essentiel des paysans ayant troqué leurs chaumières contre des gourbis. Croyant avoir fui à jamais la faim et la peur du terrorisme, ils s’éteignent d’une mort lente.

Recasés, mais pas contents

30 familles du bidonville Douti Thabet ont bénéficié de logements sociaux dans une cité voisine. Un an après, ils déchantent. Et pour cause, aucun ne parvient à payer son loyer. M. Gouti explique qu’il est au chômage depuis le début de la vague du terrorisme. “Je suis un fellah, je travaillais mes propres terres situées à 22 kilomètres de cette commune. Avec le terrorisme, j’ai dû me rapprocher de la ville ; depuis je suis sans boulot et je croule sous les dettes. J’ai dû emprunter de l’argent pour pouvoir payer le pas-de-porte qui était de 30 000 dinars. Maintenant je ne peux même pas payer mon loyer”, raconte-t-il. M. Gouti espérait être relogé dans son village pour pouvoir se réapproprier ses terres. Sa voisine de palier dut se désister de son logement social. “Khira n’avait pas de quoi payer son pas-de-porte. Elle est repartie avec ses enfants au bidonville.” Le loyer est de 1 007 DA…

N. A.

   
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