Logement social

Hauts fonctionnaires et riches citoyens en profitent aussi

El Watan, 23 janvier 2012

Plus de 1,5 million de logements réalisés durant les deux premiers quinquennats du président Bouteflika, et pourtant les dernières manifestations, à travers plusieurs wilayas du pays sur le logement, relancent les interrogations sur les véritables bénéficiaires de ces réalisations.

Les images de la Télévision nationale diffusant régulièrement des familles qui ont réceptionné leurs nouvelles habitations à travers différentes régions du pays laissent perplexes beaucoup d’autres dont les dossiers de demande de logements sociaux sont en attente depuis des années au niveau des APC, notamment. Car pendant ce temps, d’autres accèdent plus ou moins facilement à l’une des nombreuses formules (logements sociaux, locatif aidé, AADL) mises en place par l’Etat au profit des différentes catégories sociales, alors même qu’ils ne remplissent pas les critères d’éligibilité.

Le gérant d’une agence immobilière sur la place d’Alger raconte avoir eu pour client un particulier «qui en plus d’avoir hérité de la maison familiale de ses parents s’est offert un appartement avec ses propres moyens dans le cadre de la promotion libre et a même souscrit et obtenu un autre au titre du programme AADL. Aujourd’hui, il habite ce dernier, mais il est venu nous proposer de mettre en location le second appartement». Comment quelqu’un qui visiblement n’a pas de crise de logement a pu en obtenir un auprès de l’AADL ? «Simplement parce qu’il n’a pas déclaré celui qu’il possédait déjà», explique l’agent immobilier.

Des exemples comme celui-là sont nombreux et les critères d’éligibilité sont loin d’être respectés. Ainsi, un cadre au ministère des Affaires étrangères, qui touche l’équivalent de 8 ou 9 fois le SNMG avoue avoir pu obtenir un logement social participatif (LSP), alors même pour être éligible à ce type d’habitation, connu aujourd’hui sous l’appellation de logement promotionnel aidé, le revenu du demandeur ne doit pas dépasser 6 fois le SNMG. En attendant l’achèvement des travaux, il «recherche la location d’un appartement avec un budget de 50 000 DA par mois dont l’employeur prendra en charge au moins 70%», dit-il.

L’autre exemple concerne le cas d’un immigré fraîchement rentré de France pour s’installer en Algérie. «Après nous avoir chargés dans un premier temps de lui trouver un logement à acquérir, il est revenu un mois plus tard nous dire qu’il avait réglé le problème», nous explique le responsable de l’agence immobilière sollicitée. «Il n’a pas hésité un instant à nous dire qu’il a payé un pot-de-vin pour l’obtention d’un logement LSP».
Pour certains acteurs du marché de l’immobilier, il ne sert à rien que l’Etat construise des millions de logements si cela n’est pas accompagné d’une réelle politique de distribution. Le clientélisme, la corruption, le laisser-faire de l’Etat font que celle-ci se trouve souvent biaisée.

Processus d’attribution opaque

«Il y a une très mauvaise politique de distribution du logement», déclare à El Watan Economie Abdelhakim Aouidet, vice-président de la Fédération nationale des agences immobilières (FNAI). «N’importe qui peut venir construire une baraque dans une commune et bénéficier d’un logement, alors que les vrais habitants de la commune n’en profitent pas et ce sont eux qui protestent». Cela s’explique notamment par la volonté des pouvoirs publics «de liquider le problème des bidonvilles», explique-t-il. Dans ce cadre, le ministre de l’Intérieur et des Collectivités locales a fait savoir le 5 janvier qu’un programme de 450 000 logements a été décidé au titre du quinquennat 2010-2014 pour l’éradication de l’habitat précaire.
Toutefois, et comme le souligne M. Aouidet, «si vous construisez un million de logements pour répondre à une demande et que vous avez des gens qui quittent leurs terres pour construire des bidonvilles et obtenir des logements dans les villes», le problème ne sera pas réglé de sitôt. «Il y a eu environ 2 millions de logements réalisés et réceptionnés, depuis 1999, on se demande où ils sont passés», s’interroge-t-il.

Si nul ne peut nier les efforts de l’Etat en matière de construction de logements, les modes de distributions laissent en revanche à désirer. Noureddine Moussa, ministre de l’Habitat, a récemment fait savoir que pour la seule année 2011, plus de 200 000 logements ont été réalisés, alors que le triple de ces réalisations est en cours. Pour dégager la responsabilité du gouvernement quant à la mauvaise distribution des logements, il a déclaré que «le ministère n’intervient à aucun moment dans l’élaboration des listes» des bénéficiaires des logements sociaux qui sont affichées au niveau des communes.
La distribution des logements sociaux est confiée à une commission de daïra dans laquelle siège également le maire, ainsi qu’un représentant de l’OPGI.

En juillet 2011, la rapporteuse spéciale des Nations unies sur le logement, Raquel Rolnik, en visite à Alger, avait été très critique vis-à-vis de la politique du logement pratiquée par le gouvernement qui reste «opaque avec une faiblesse démocratique dans le processus d’élaboration des demandes et des attributions», avait-elle noté.
Elle avait considéré que les manifestations observées dans le pays autour du logement «sont une conséquence directe du manque de participation citoyen dans le processus d’établissement des critères d’attribution», estimant que «les diverses institutions participant au processus d’attribution de logements disposent d’une marge de discrétion qui ouvre la voie au clientélisme et à la corruption».
Safia Berkouk


Quid des logements inoccupés ?

Le recensement de la population et de l’habitat de 2008 a révélé que plus de 1,5 million logements sont soit inoccupés, soit des résidences secondaires ou alors vides en Algérie sur un parc total de plus de 6,74 millions.

En juillet 2011, un rapport préliminaire de l’ONU sur le logement en Algérie faisait état de 14% du parc immobilier inoccupé, cela alors que le déficit en logement sur le plan national est lui estimé à environ 1 million d’unités. Des chiffres qui auraient pu être révélateurs quand on sait, de l’avis des professionnels du secteur, que le premier problème du logement en Algérie est surtout celui d’une offre insuffisante. Toutefois, le fait que ces statistiques ne soient pas plus détaillées relativise la donne. A l’époque de la publication de ces chiffres, le ministre de l’Intérieur d’alors, Nourredine Zerhouni, avait précisé que les «logements inoccupés peuvent être expliqués par la mobilité des Algériens» et qu’«il s’agit peut-être de familles en déplacement» lors du recensement.

«Nous savons qu’il y a plus d’un million de logements qui sont inhabités, mais nous ne savons pas s’ils sont des logements de coopératives, d’OPGI ou autre», nous dit Abdelhakim Aouidet, vice-président de la Fédération nationale des agences immobilières (FNAI). «Si ce sont des logements sociaux, on peut penser qu’il y a eu mauvaise distribution, mais si ce sont des logements appartenant à des particuliers, ils sont libres».

La question des logements inoccupés est sujette à controverse depuis quelque temps déjà. Le 18 février 2011, le site d’information en ligne Tout sur l’Algérie rapportait une déclaration du ministre délégué au Développement local, Abdelkader Khelil, faite à partir de Annaba et selon laquelle «950.000 logements neufs totalement achevés et réceptionnés sont toujours inoccupés depuis des années dans différentes wilayas du pays». En réponse, le ministre de l’Habitat avait, quant a lui, indiqué que le parc public est constitué de «800.000 logements qui ne sont pas vides à l’exception des programmes notifiés, mais pas encore affectés». Le même ministre avait donné en décembre 2007, le chiffre de 700.000 logements inoccupés, alors que le directeur général adjoint chargé du crédit à la Caisse nationale d’épargne et de prévoyance (CNEP), Rachid Atmani, parlait à la même époque de 400.000 logements fermés à Alger

Safia Berkouk


La sous-location et la cession fleurissent

Des logements sociaux livrés aux spéculateurs

El Watan, 23 janvier 2012

Si l’Etat a investi massivement dans la construction de logements sociaux, c’est d’abord pour répondre aux besoins exprimés par les catégories sociales moyennes, il semble toutefois que ces dernières soient dans de nombreux cas exclues de ces programmes au profit de spéculateurs.

Il est ainsi devenu fréquent d’entendre parler de logements sociaux mis en location ou en vente. Des citoyens avouent «payer la location d’un appartement de type social tandis que leur dossier déposé pour l’obtention de ce type de logement reste sans suite».
Un petit aperçu sur l’activité des agences immobilières renseigne sur l’étendue du problème. Certes, il y a des particuliers qui ont investi leur argent dans l’immobilier, qui ont acquis plusieurs appartements et qui les mettent en location, mais il y a «également des gens qui viennent nous proposer des logements à la location, mais qui n’ont pas d’actes de propriété parce que ce sont des logements sociaux», nous explique un agent immobilier. «Il y a également ceux qui viennent proposer des logements ADDL ou d’autres formules de logements développées par l’Etat» pour les vendre ou les louer et «ils finissent par trouver acquéreur parce que les prix proposés défient toute concurrence».

Pourtant, comme l’explique Abdelhakim Aouidet, vice-président de la Fédération nationale des agences immobilières (FNAI), «il est strictement interdit de louer un logement social, car si vous en avez bénéficié, cela signifie que vous êtes dans le besoin, mais tout le monde le fait». La pratique est tellement banalisée qu’il y a «même des annonces dans les journaux de gens qui louent des logements AADL ou vendent des logements acquis dans le cadre de coopératives alors que c’est interdit». Selon notre interlocuteur, «ça se fait au vu et au su de tout le monde, mais l’Etat laisse faire». Et pour cause, les tergiversations en la matière témoignent de l’embarras des pouvoirs publics quant à la manière dont il faut prendre en charge ce problème. Il a ainsi été décidé dans la loi de finances 2012 l’incessibilité pour 10 ans des logements sociaux participatifs et ceux ayant bénéficié de l’aide de l’Etat». La loi de finances complémentaire 2011 avait supprimé cette condition qui avait pourtant été introduite dans la loi de finances 2008.

L’Etat semble aujourd’hui décidé à réagir, à en croire les dernières déclarations du wali d’Alger qui faisait savoir en septembre 2011 que «l’Etat récupérera les logements loués par leurs propriétaires qui en avaient bénéficié lors des précédentes opérations de relogement». Mais, pour M. Aouidet, «il faudrait revoir toute la politique de distribution et d’affectation de logement ainsi que les conditions d’éligibilité».
En attendant et pour inciter les propriétaires de logements qui sont inoccupés ou fermés à les injecter sur le marché de la location pour faire baisser les prix, le vice- président de la FNAI propose de «revoir l’aspect fiscal». Concrètement, «il s’agit d’annuler complètement les droits d’enregistrement et les taxes à payer pour ceux qui mettraient leurs logements en location et de doubler les taxes pour ceux qui les laissent fermés».
Safia Berkouk

 
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