LA SÉCURITÉ ALIMENTAIRE NATIONALE S’INVITE AU DÉBAT

L’Algérie est-elle à l’abri de la famine?

L'Expression, 02 Mars 2008

Le prix du blé ne cesse de prendre de la hauteur

La FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, a dressé une liste de 36 pays en crise à cause de la hausse des prix des aliments.

La hausse vertigineuse des produits alimentaires dans le marché mondial repose cruellement la question de la sécurité alimentaire: l’Algérie est-elle en mesure d’y faire face? La question paraît invraisemblable, mais la réalité est tout autre pour un pays qui ne peut même pas s’autosuffire en pomme de terre. De ce point de vue, cette question brûlante est tout à fait logique et légitime. Avec un matelas financier qui a atteint 110 milliards de dollars, l’Algérie peut s’assurer deux années d’importations. Un constat purement mathématique qui a, cependant, besoin d’être réajusté. En effet, le marché mondial des matières premières nécessaires à la fabrication des produits de large consommation (blé, poudre de lait, graines de tournesol...) connaît actuellement de sérieuses perturbations. Il est marqué par une flambée des prix jamais égalée.
En fin de semaine écoulée, le cours du contrat de blé pour livraison en mai a atteint les 13 dollars le boisseau. Du jamais-vu. Le soja a franchi pour la première fois de son histoire la barre des 15 dollars. Les cours du maïs se sont, quant à eux, confortablement installés au-dessus des 5 dollars sur le marché à terme de Chicago. Tandis que l’envolée des prix de l’or noir stimulait fortement la demande en biocarburants, qui constituent, selon certains, l’alternative aux énergies fossiles telles que le pétrole en l’occurrence. Ceux-ci sont produits à partir du soja pour le biodiesel et du maïs pour l’éthanol. Il est cependant à retenir que parmi ces trois produits (blé, maïs, soja), c’est surtout le marché du blé qui s’est montré le plus volatile alors que les investisseurs montrent des signes de désintérêt pour la récolte 2007. Et pour tout arranger, le billet vert poursuit sa glissade face à la monnaie unique européenne. 1,52 dollar pour un euro. Ce qui tend à favoriser la hausse des prix agricoles. «Si le pétrole continue de monter et le dollar de s’affaiblir, cela devrait pousser les cours des produits agricoles», a pronostiqué Joe Victor, analyste d’Allen Dale.
98% des recettes en devises engrangées par l’Algérie sont dues à ses exportations en hydrocarbures. Ses importations sont libellées en majeure partie en monnaie américaine, le dollar. Son économie est en plein dans cet engrenage. Les prévisions du Fonds monétaire international pour l’Algérie ne sont guère rassurantes. Selon cet organisme, l’importation des produits de consommation durant les quatre prochaines années en Algérie devrait connaître une hausse spectaculaire. De 32 milliards en 2008, elle doit passer à 47 milliards de dollars en 2012. Les importations algériennes ont fait un bond remarquable. Elles sont passées de 21,45 milliards de dollars en 2006 à 27,44 milliards de dollars en 2007. Ce qui représente une hausse de 27,8%, selon les chiffres fournis par le ministère du Commerce.
Pour ce qui est des céréales, semoule et farine, la facture était de 1,39 milliard de dollars en 2006. Elle a atteint 1,89 milliard de dollars en 2007. Tandis que pour la poudre de lait les importations pour l’année 2007 ont fait ressortir un chiffre de 1,06 milliard de dollars alors qu’il était de 709,13 millions de dollars en 2006. Une augmentation de 50%. Les crises récurrentes auxquelles fait face la société algérienne (blé, poudre de lait, fruits et légumes et plus récemment l’augmentation vertigineuse de l’huile de table) constituent des indicateurs qui ne trompent pas. Le malaise est plus profond que ce que l’on tente de nous expliquer. La famine guette l’ensemble de la planète. La sonnette d’alarme a été tirée par la directrice générale du PAM, le programme alimentaire mondial.
Les prix du blé ont augmenté de 200% depuis le début de ce siècle. Les prix des aliments, libellés en dollars, ont connu une hausse de 75%. Elle représente des hausses que supportent très mal des millions de personnes à travers le monde. L’offre serait-elle insuffisante? Don Mitchell, économiste en chef de la Banque mondiale, constate que «la hausse du prix des céréales n’est pas causée par des problèmes d’offres à court terme, comme cela est normalement le cas, et plusieurs années sont probablement nécessaires avant que l’offre n’augmente suffisamment pour renflouer les stocks et faire baisser les prix». On peut imaginer une famille algérienne aux revenus modestes qui payait le bidon de 5 litres d’huile 100DA il y a une dizaine d’années et qui le paie 950DA aujourd’hui, on alors 10DA le kilo de pomme de terre pour la même époque et 60DA à l’heure actuelle. Des hausses qui peuvent s’avérer «meurtrières». Au Yémen par exemple, le prix du blé qui a doublé pourrait augmenter la pauvreté de 6% dans ce pays, selon un rapport de la Banque mondiale. Parmi les 36 pays qui connaissent une crise relative à la sécurité alimentaire, 21 d’entre eux se situent en Afrique. Le Leshoto et le Swaziland ont connu des sécheresses qui ont nui à leur production. En Sierra Léone, les salaires sont tellement faibles qu’ils ne permettent même pas l’accès aux produits locaux.
En Algérie, la flambée des prix des produits de consommation a modifié sensiblement les habitudes alimentaires des citoyens. La confortable aisance financière dont elle dispose n’a pu juguler cette crise. Les quelques mécanismes mis en place ainsi que les subventions allouées risquent de s’avérer inefficaces. Une question s’impose: l’Algérie était-elle assez préparée pour intégrer l’économie de marché?

Mohamed TOUATI


LE MINISTÈRE DU COMMERCE SE DÉSENGAGE DE LA RÉGULATION DU MARCHÉ

«C’est au gouvernement de prendre des mesures»

L'Expression, 02 Mars 2008

«Si l’Etat veut baisser les prix, il doit prendre des mesures comme c’était le cas avec la crise de la pomme de terre.»

Le scénario se répète. Le gouvernement ne va pas sortir la tête de l’eau. Après la pomme de terre, la semoule et le lait, c’est au tour de l’huile d’enflammer le marché. Le prix du bidon de cinq litres avoisine les 1000DA. Cette flambée vertigineuse vient embarrasser et le consommateur et le gouvernement. Ce dernier est interpellé, encore une fois, pour faire face à cette situation. Le département du commerce dit n’y être pour rien: «Nous ne pouvons rien faire, c’est l’économie de marché», a affirmé hier à L’Expression, un responsable du ministère du Commerce. En termes plus clairs: que les prix augmentent ou baissent, la question dépasse le département de Djaâboub. Pour ce ministère, les choses ne pas aussi compliquées. «C’est la faute au marché international, dit-on, et non pas au ministère». Or, le contrôle et la régulation des prix sont l’une des principales missions de ce département.
L’ouverture à l’économie de marché semble dédouaner le ministère de toutes ses tâches. «Les prix sont libres et obéissent à la règle de l’offre et de la demande», ressasse M.Djaâboub, à chaque fois que les prix augmentent. Ce dernier semble laisser les spéculateurs faire leur loi. Alors qu’il avait assuré, il y a quelque temps, que les prix resteront stables et que les produits de première nécessité ne connaîtront pas de perturbation. Voilà que l’huile, produit indispensable dans la confection de tous les plats, s’envole à son tour. Face à cette situation, le département du commerce opte pour la voie la plus simple, renvoyer la balle aux autorités concernées. «Le département a fait son travail», a ajouté le représentant du ministère.
Une étude sur la subvention des prix de l’huile et des légumes secs a été élaborée. «Cette étude porte sur la possibilité de l’établissement d’un prix plafond de l’huile à hauteur de 450DA les 5 litres et celui des légumes secs à 100DA le kilo», avait affirmé El Hachemi Djaâboub, lors de son passage au Sénat.
L’enveloppe affectée à cet effet s’élève à 13 milliards de dinars. Ce projet, souligne notre interlocuteur, est actuellement au niveau du gouvernement. Ainsi, le ministère du Commerce considère que sa mission est terminée et c’est au gouvernement d’agir. «Si l’Etat veut baisser les prix, il doit prendre les mêmes mesures que celles de la pomme de terre», suggère-t-il. S’exprimant sur les raisons d’une telle flambée, notre interlocuteur remet en cause la politique d’investissement. «Si l’Etat avait permis aux opérateurs d’investir on ne serait pas à ce stade aujourd’hui», a-t- il précisé.
Le département du commerce agit comme s’il ne faisait pas partie du gouvernement. Pour lui, la solution est simple: le gouvernement n’a qu’à choisir entre la baisse de la TVA ou la subvention des produits. Il semblerait que la subvention soit devenue la recette magique pour les membres de l’Exécutif.
D’ailleurs, M.Djaâboub avait même clamé haut et fort que la subvention n’est pas en contradiction avec les accords de l’UE et la future adhésion à l’OMC. «Même les pays européens recourent à la subvention», avait-il souligné devant les sénateurs. Cela dit, le gouvernement est encore appelé à jouer le rôle de pompier. Fort heureusement, le pays jouit d’une aisance financière, ce qui permet à l’Etat de subvenir et réduire ainsi la charge du couffin. Afin d’éviter toute tension, le gouvernement n’aura d’autre choix que d’opter pour la subvention. Il y a lieu de rappeler que le coût global des mesures de subventions prises jusqu’à présent et de celles prévues dans un proche avenir, s’élève à 2,5 milliards de dollars par an, soit 180 milliards de dinars.
Les observateurs se demandent, en effet, si la politique de subvention ne connaîtra pas le même sort que celle appliquée à la sempiternelle crise du lait. A ce rythme, le gouvernement n’en finira pas de mettre la main à la poche.

Nadia BENAKLI

  Dégradation de la situation sociale  
www.algeria-watch.org