Précarité et violence urbaine sont leur lot quotidien

Un sens inné de la débrouille

El Watan, 24 décembre 2011

Tous ne sont pas des repris de justice, des tapineurs à leur façon, des prédateurs des trottoirs comme les désigne la vox populi. Il est vrai que le manque de professionnalisme (et c’est un euphémisme) de ces vigiles autoproclamés ne plaide pas pour eux.

Mais au-delà du jugement que l’on peut porter sur la qualité de leur prestation, et plus généralement, sur leur statut au sein du paysage urbain, il nous a paru utile de nous pencher sur leur itinéraire de vie. Ce qu’il faut noter d’emblée, c’est que pour la majorité d’entre eux, la précarité sociale et la violence urbaine sont leur lot quotidien. Elevés à la dure, ils ont tété, dès l’enfance, le compter-sur-soi. D’où leur sens inné de la débrouille. Certains n’ont carrément pas connu leur père ou si peu. Nombre d’entre eux se targuent de maîtriser parfaitement les codes de la rue, et pour faire valoir leur «pédigrée», se vantent d’avoir fricoté avec la pègre algéroise, les bas-fonds de la drogue et de la petite délinquance, et c’est forts de cette proximité des milieux interlopes qu’ils ont forgé leur statut de «sentinelles» qui veillent sur le sommeil de la ville. Certains se sont convertis en «indics» dans un modus vivendi aux accents pragmatiques avec les services de sécurité, une complicité qui ne les choque d’ailleurs pas. Last but not least : avant de se résoudre à faire ce «métier», ils ont tout tenté, et les plus téméraires se sont évidemment essayés aux chemins de l’exil sur le mode harraga.

Se consoler de l’Espagne

C’est le cas de Hamza, notre gardien de parking de Belcourt (voir plus haut). «Mon père est mort. Il était gérant de l’hôtel Istiklal (sis à proximité du parking). D’ailleurs, je suis né dans cet hôtel», raconte-t-il. «Nous sommes quatre frères et sœurs. L’un de mes frères s’est exilé en Allemagne. Un autre a été assassiné en 1994 (il était proche du FIS, ndlr). Il n’avait rien à voir avec les gens qui égorgeaient. Si ce parti était resté, je n’en serais pas là à trimer comme ça. J’aurais eu un boulot respectable. J’ai connu le ‘’taâryine’’ (la délinquance) dans mon enfance et ça me sert aujourd’hui. J’ai fait trois tentatives de harga. En 2001, juste après un match au sommet CRB-MCA, j’ai connu ma première expérience de harrag. J’ai réussi à m’introduire au port et à monter dans un bateau. Mais j’ai été débusqué par un matelot égyptien. En 2004, j’ai refait une autre tentative et cette fois ça a marché. J’ai acheté un badge ‘’m’derrah’’ de docker pour
1000 DA et j’ai embarqué à bord d’un navire en partance pour Valence. J’étais avec mon ami «Di Maria» (qui deviendra son «associé» dans la gestion du parking). Une fois en Espagne, la guardia civil nous a arrêtés et refoulés quelques jours plus tard après avoir transité par la case ‘’prison’’. Depuis, ça m’a définitivement échaudé et je n’ai plus recommencé. ‘’K’raht !’’ J’ai aménagé une table au marché et j’essaie de boucler mes fins de mois avec ce job.»

Zaki, 28 ans, s’est vu séparé de son père dès l’âge de 4 ans. «Il s’était taillé en Espagne et on n’a plus eu de nouvelles de lui à ce jour», confie-t-il. «Ma mère nous a élevés toute seule, mes deux sœurs et moi. C’est la raison pour laquelle je n’ai jamais essayé de partir, pas même pour rejoindre mon père, et il ne me viendrait jamais à l’idée de l’abandonner. Je n’ai pas envie de revenir dans un cercueil après tout ce qu’elle a fait pour nous. Le coup que nous a fait mon père m’a valu une enfance difficile. Il ne nous a jamais envoyé le moindre sou. On s’est débrouillés tous seuls. J’ai mangé du pain noir, j’ai connu des épreuves pénibles et la rue m’a beaucoup appris. ‘’Hamdoullah’’, aujourd’hui, je m’en sors plutôt bien.»
Nacer, lui, a 50 ans. Il fait partie des nombreux employés occasionnels qui se relaient autour d’un parking d’une vingtaine de places, situé rue Mohamed Layad, dans la commune de Belouizdad. «Avant, il y avait une bâtisse par ici et elle s’est effondrée suite au séisme de 2003. Sa propriétaire a décidé d’en faire un parking en attendant de statuer sur son sort. Cela permet aux chômeurs du quartier de se faire un peu d’argent. ‘’Gaâ naklou el khobza’’», explique Nacer.

Nacer victime d’une erreur médicale

Notre interlocuteur assure qu’il n’a quasiment jamais fait un autre travail, si ce n’est quelques petites bricoles. Et pour cause : «Je vis un véritable calvaire depuis 1986. J’avais un abcès à la jambe gauche. Je me suis fait opérer, et lors de l’opération, j’ai été victime d’une erreur médicale. Ma jambe s’est infectée par la suite et j’avais des douleurs bizarres dont je ne comprenais pas l’origine. En tout, j’ai subi sept interventions chirurgicales des suites de cette négligence. Les médecins privés m’ont ruiné. A chaque fois, il me fallait débourser une fortune pour un diagnostic douteux. Aujourd’hui, j’ai une invalidité de 80%. Cela fait 30 ans que ça dure. Je ne me suis pas marié, et ma vie est partie en fumée. On vit à 6 dans un F2. Un chien ne crècherait pas dans ce taudis. Je tiens le coup grâce à cette voisine bienfaitrice qui nous a affecté ce terrain, et aux autres voisins aussi qui sont très solidaires avec moi. Mais ce travail est extrêmement précaire. Qui sait, peut-être demain, le terrain sera vendu et on se retrouvera sur la paille.» Nacer ne souhaite aujourd’hui qu’une chose : c’est de voir sa jambe rétablie.
Il espère qu’on l’indemnise pour cette erreur médicale qui lui a coûté sa jeunesse. En attendant, il guide les voitures en rêvant de la vie qu’il n’a pas eue…
Mustapha Benfodil


Parking Ali Mellah : 338 000 véhicules en 7 mois

C’est l’un des parkings les mieux organisés de la capitale. Il s’agit du parking du marché Ali Mellah. Il fait partie d’une série de parkings érigés par la wilaya d’Alger et qui ont été cédés en gérance au privé par voie d’adjudication, à l’instar du parking «Béziers» et du parking «Mustapha Bounetta» attenant au port d’Alger.

Le parking Ali Mellah a échu aux établissements Salem. Le mastodonte en béton armé s’étale sur plusieurs étages. A l’entrée, Rabah, un agent fort avenant est assis derrière un écran d’ordinateur. Quand un automobiliste se présente, il prend le soin de noter son numéro d’immatriculation sur son écran avant de lui imprimer son ticket. Il s’acquittera des frais de stationnement à la sortie. C’est que le tarif est en fonction du temps passé au garage. «Nous facturons à partir de 50 DA pour deux heures de stationnement. Après, pour chaque heure supplémentaire, on ajoute 10 DA», explique Rabah. Plusieurs agents veillent à la sécurité du parking.

Contrairement au personnel des parkings informels, ils portent tous un uniforme spécial. Interrogé sur le flux de véhicules enregistrés, Rabah jette un œil sur son ordinateur et lance, précis : «De 6h du matin jusqu’à maintenant (il était 15h20), nous avons comptabilisé exactement 1498 entrées.» Depuis que l’entreprise Salem a pris le marché en main, il y a de cela sept mois, pour un bail nous dit-on de près de 500 millions de centimes par mois, le parking a enregistré 338 794 entrées (jusqu’à la mi-novembre).

Outre les stationnements journaliers, le parking compte environ 500 abonnés mensuels. Le tarif est de 3200 DA/mois. Parmi les clients réguliers du parking, les visiteurs de l’hôpital Mustapha qui se trouve juste en face. Le hic est que l’hôpital en question est devenu lui-même un immense parking au grand dam des patients et du personnel hospitalier qui ont parfois du mal à se frayer un chemin dans les allées de l’établissement, tant les voies d’accès aux différents services sont encombrées.
Mustapha Benfodil

 
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Dégradation de la situation sociale  
www.algeria-watch.org