Un rapport de la Banque mondiale fait le diagnostic du monde du travail en Algérie

L’insoutenable précarité de l’emploi

El Watan, 20 novembre 2011

L’emploi non permanent domine le salariat. Le CDD est devenu la règle d’or pour le secteur privé. La fragilité de la politique algérienne de l’emploi résiderait dans son incapacité à conserver les postes de travail créés.

Si le gouvernement algérien se vante d’avoir relevé le pari de ramener le chômage à la barre des 10%, il ne peut pas en dire autant sur la stabilité de ces postes de travail. Un rapport de la Banque mondiale, réalisé par le sociologue et chercheur Mohamed Saïb Musette avec la collaboration de Mohammed Meziani, met en garde contre la précarité de l’emploi qui tend à se généraliser en Algérie.Le rapport en question relève notamment le fait que le niveau de l’emploi a progressé : ils étaient 6,7 millions de travailleurs en 2003, ils sont estimés à 9,7 millions en 2010, soit un gain de 3 millions d’emplois nouveaux. La création d’emplois est surtout à l’avantage du secteur privé.

Des emplois, certes, mais à condition de pouvoir les conserver. C’est là que réside la fragilité de la politique algérienne de l’emploi. «La notion de flexibilité a été introduite dans la loi 90-11 sur les relations du travail», peut-on lire sur le document. Cette brèche ouverte à la flexibilité de l’emploi (le CDD par exemple), qui devait être une exception, est devenue la règle pour le secteur privé. Elle est aussi appliquée, de manière exceptionnelle, par le secteur public et même la Fonction publique, avec le recrutement de «vacataires» et de «contractuels» qui ne sont pas des «fonctionnaires».Les travailleurs se retrouvent ainsi coincés dans des situations précaires qui durent.

Les chiffres repris dans le rapport de la Banque mondiale montrent que la part de l’emploi «permanent» est passée de 65% en 2003 à 49,7% en 2010. Celle du non permanent, estimée à 35%, a grimpé à 50,3%. «L’événement tant appréhendé s’est finalement réalisé en 2010 : l’emploi non permanent domine le salariat», tranchent les rédacteurs du rapport. Ils expliquent cet état de fait par l’ouverture des services – notamment du secteur de l’éducation et la formation – au secteur privé reste à achever. Puis le CDD est devenu la règle d’or pour le secteur privé. Ce processus de libéralisation de l’économie algérienne est encore au stade primaire de capitalisme.L’une des solutions résiderait dans une stratégie qui flexibilise l’emploi sans pour autant mettre en danger la sécurité, ce qui conduirait à la précarité.

Le défi de l’accès à l’emploi

L’accès à l’emploi «permanent» reste, d’après les termes des experts, «un défi, sinon un privilège pour une minorité». La percée du secteur privé, qu’on sait peu soucieux de l’octroi de postes stables, accroîtrait cette tendance.
A en croire le rapport de la Banque mondiale, le secteur privé en Algérie a connu un essor fulgurant ces dernières années ; il domine actuellement le secteur public dans l’ensemble des branches d’activité, à l’exception des services. L’emploi salarié a connu un gain de près de 2 millions de postes entre 2003 et 2009 avec une contribution de 70% du secteur privé et de 30% du secteur public.

L’agriculture est passée, depuis les réformes, du public au privé, avec une part de 97% des emplois en 2009. Les entreprises dites «stratégiques», comme celles activant dans les hydrocarbures ou l’énergie, s’ouvrent partiellement au privé. La part des emplois du secteur privé est estimée à 99% dans le commerce, 95% dans le BTP et 69% dans l’industrie.
Les entreprises privées sont pour la plupart de petite taille, avec une moyenne globale de 4 emplois/unité et elles utilisent encore une main-d’œuvre d’aide familiale, ce qui induit une faible syndicalisation des travailleurs.

Et comme la plupart des salariés du secteur privé exercent dans l’informel, ils ne peuvent bénéficier du droit à une représentation syndicale. Selon un ancien directeur général de la CNAC, cité dans l’étude, «des entreprises qui multiplient les formes atypiques de contrats de travail (il est observé un taux baissier de recours aux CDI et un recours de plus en plus important aux CDD, même si pour cela le libellé de l’article 12 de la loi n°90-11 sur les relations de travail soit violé), un recours de plus en plus poussé du recrutement informel, un abandon des outils censés jouer le rôle d’amortisseur social en cas de perte d’emploi dont les moyens sont détournés pour faire face à des dépenses qui relèvent des obligations de l’Etat plutôt que des cotisations sociales».
La fiabilité des chiffres, un frein à la régulation du marché du travail

Le rapport de la Banque mondiale sur le marché du travail en Algérie plaide pour l’amélioration de la qualité des données statistiques, arguant du fait que le maintien de l’opacité autour de la question de l’emploi et des salaires ne contribue en aucune façon à la paix sociale. «Pour une plus grande transparence dans la régulation du marché du travail, une diffusion régulière des informations sur l’emploi et les salaires contribuerait, à sa manière, à réduire les tensions sociales», est-il souligné, dans le rapport.

Amel Blidi


Les «outsiders» de l’emploi, une bombe à retardement

Les récentes mesures, adoptées en février 2011, vont dans le sens du «maintien d’une politique de l’emploi budgétivore, dont l’efficacité est suspecte quant à la résorption de la crise qui s’installe dans le monde du travail, laissant de côté les ‘outsiders’ dans une position d’attente – ce ‘parking’ est une poudrière qui peut exploser à tout moment.»

La mise en garde, soulignée dans le récent rapport sur l’emploi de la Banque mondiale réalisé par le sociologue et chercheur Mohamed Saib Musette, ne souffre aucune équivoque. Pour les rédacteurs de cette étude, le marché du travail repose sur une redistribution inéquitable de la richesse nationale, avec des «insiders» (les travailleurs en situation régulière) qui aspirent légalement la quasi-totalité des ressources disponibles. De l’autre côté, l’informel s’est installé durablement, défiant toutes les règles du marché du travail. Cette situation est d’autant plus délicate pour le gouvernement algérien que c’est un «outsider», un vendeur à la sauvette, qui, par un acte désespéré, a provoqué la chute du régime tunisien.

Selon les chiffres publiés dans le rapport de la Banque mondiale, le volume d’emploi dans le secteur informel a quasiment doublé, passant de 1,9 million de personnes en 2003 à 3,9 millions en 2009. En tentant de structurer l’économie informelle, les ministres du gouvernement ne font que brasser du vent, si l’on en croit les résultats de l’étude. Les raisons de cet échec résident, d’après l’analyste de la Banque mondiale, dans l’absence d’une connaissance approfondie de cette économie, dont le mode actuel de sa structuration relève d’une improvisation devant l’urgence.

Enfin, la formalisation des activités informelles impose un code de conduite. «L’économie informelle dépasse le secteur informel, elle comprend aussi l’économie souterraine et les activités illégales. Les opérations liées à la contrebande et à la contrefaçon ne peuvent être engagées que par une concertation des pays impliqués dans ces trafics», souligne le rédacteur du rapport, précisant qu’il serait utopique de penser à son éradication en Algérie. Les différentes recommandations de l’OIT, des organisations patronales comme des syndicats de travailleurs appellent à la formalisation de l’économie informelle. Tous les ingrédients d’une explosion sociale existent en Algérie.

Le marché du travail est fait de telle manière que la population jeune, en Algérie, subit plus intensément les contraintes d’insertion. «L’effectif des chômeurs a été divisé par deux. Une telle performance, en un laps de temps aussi court, est exceptionnelle dans le monde. Mais cette baisse a plus profité aux adultes qu’aux jeunes, ce qui traduit le maintien du clivage entre jeunes et adultes quant à l’accès à l’emploi. Le marché du travail reste anti-jeune, quelle que soit la conjoncture économique», est-il indiqué. Parmi les jeunes diplômés, ce sont surtout les femmes qui sont les plus exposées au chômage. Cette forme de discrimination, organisée «socialement» pour l’exclusion des femmes du marché du travail explique, d’après le rapport, partiellement le ralentissement du processus de libéralisation de l’économie algérienne. Cette faible inclusion est aussi une perte d’investissement en capital humain.
En filigrane du rapport de la Banque mondiale apparaît l’absence de vision dans la politique algérienne de l’emploi.
Amel Blidi

 
Version imprimable
Dégradation de la situation sociale  
www.algeria-watch.org