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Mendicité : l’ultime moyen de survie
Le Soir d'Algérie, 18 décembre 2007
Ultime échappatoire, pour certains citoyens excédés par la misère de la vie quotidienne, le chômage et la précarité, la mendicité demeure le seul moyen de survie. Acte désespéré, manière de vivre, moyen de doubler ses gains, peu importe la définition, la mendicité demeure, pour ces passants, le reflet de la misère sociale qui s’est emparée du pays..
Wassila Z. - Alger (Le Soir) - A l’avant-veille de l’Aïd, la capitale était quasiment désertée par ses mendiants. Seuls quelques-uns longeaient les rues d’Alger. Simple coïncidence, peur d’éventuels attentats ou changements de stratégie ? Car il faut savoir que «les plus professionnels sont organisés ! Ceux-là durant ces jours, ils changent carrément d’endroit. Alors c’est vers les abattoirs, les points de vente des moutons, les banques, et certains quartiers huppés qu’ils se dirigeront. Les «consommateurs» s’affairent à effectuer leurs derniers achats. Le marché Ali-Mellah a connu une grande affluence en cette matinée de lundi. Au milieu de ce décor où se sont entremêlés consommateurs «appâtés» par des étals et des magasins, des mains se tendent pour demander l’aumône. En ces jours saints, difficile de rester insensible à ce genre de scènes. A l’entrée du marché des fruits et légumes, une grande benne à ordures, destinée à accueillir les déchets des marchands, sert à nourrir des hommes et des femmes démunis. Des hommes et des femmes qui viennent disputer cette nourriture aux chats et aux chiens errants. Horrifiés, nous nous rapprochons de cette «décharge». Timidement, nous apostrophons une vieille dame, penchée, le corps presque en dedans de cette immense benne. Le visage voilé d’un «aâdjar» et la tête couverte d’un foulard épais et vêtue d’un gros gilet, elle fouillait les ordures. En se retournant vers nous, nous pûmes enfin voir un visage aussi terne que la djellaba «sale» qu’elle portait. A nos interrogations, elle a une réponse brève : «Rani n’hawas âal khobza». Une réponse qui résume clairement l’état de détresse dans lequel elle se trouve. La «khobza» dont elle parlait est «de ramasser déchets organiques et abats de volaille dont les marchands se sont débarrassés». A quoi serviront-ils, nous sommes-nous interrogés. A ce moment-là, une autre dame s’approche. Presque dans un unique écho, elles nous expliquèrent : «Nous ramassons tous ces déchets et nous les revendons après.» En fait, juste en face de cette benne, elles ont improvisé, chacune à part, des étals : un cageot recouvert et un petit tabouret. Elles exposent leur marchandise aux clients. Il s’agit, selon elles, «de clients asiatiques et de personnes possédant chiens et chats». Honteusement, elles expliquent : «C’est la misère qui nous a menées à cela. Ça nous permet de nous procurer une petite somme d’argent, de quoi couvrir les frais journaliers. Juste de quoi acheter du lait et du pain». Et d’ajouter, pour se justifier : «Si nous avions une rente suffisante, nous ne serions pas là. Ça nous éviterait de tendre la main.» Elles sont pourtant au seuil de la mendicité. Ce seuil, nous l’avons franchi, hier, en nous rapprochant des quémandeurs. Ils sont des dizaines à squatter, régulièrement, les trottoirs de la capitale. Des personnes âgées, handicapées, des femmes et enfants en bas âge. Chacun à sa manière, ils apostrophent les passants, les agressant, presque. Et face à ces mendiants, un amalgame de sentiments surgit chez les passants : compassion, irritation, exaspération, colère, révolte. De la révolte contre tout un système. A travers les témoignages, nous apprenons à faire la différence entre miséreux et traqueurs de gains. Pour la plupart des femmes, «c’est subvenir aux besoins d’une famille sans ressources, payer les factures de l’électricité après plusieurs coupures, ou tout simplement, pour se nourrir» qui les pousse à tendre la main. Oui juste pour se nourrir. Ces personnes- là ont même honte de tendre la main. Elles sont accroupies dans un coin de rue, à attendre un geste charitable, à l’image d’el hadja. Assise sereinement sur un trottoir au boulevard Amirouche, le visage fripé, les mains croisées sur ses genoux, elle contemple les passants. On saura, en l’abordant, qu’ elle est âgée de 71 ans. Deux choses nous étonnent : sa propreté et sa parfaite maîtrise de la langue française. Encore une fois, c’est la précarité et la ségrégation qui ont poussé cette personne à quémander ou plutôt à attendre l’aumône. El hadja ne la demande jamais. Fière, elle nous explique : «Je ne quémande pas. Mais les gens sont généreux. Avec la cherté de la vie, il faut les comprendre tous ces gens-là. C’est trop dur de tendre la main.» Puis un peu contrariée, elle rétorque : «Certains mendiants agressent les gens. Moi, je préfère rester dans mon coin. D’ailleurs, regardez-moi, j’évite de rester à côté d’eux» en pointant du doigt deux mendiants qui se trouvaient à quelques mètres d’elle. En discutant avec elle, on a compris qu’elle était sans enfants et sans foyer. «Je fais partie de ces familles dont les maisons ont été incendiées en 1995 et mon fils unique a été tué. Allez savoir si c’est par les hordes terroristes, ou par les autres…». En tout cas, elle semblait résignée à cette vie. «Je gagne le nécessaire pour prendre ma douche le soir, prendre un repas chaud et aller à la prière. Ensuite, je cherche un couloir dans cette «cité-dortoir» pour passer la nuit». Elle avoue : «J’arrive même à faire des économies. Il faut penser au médecin et aux médicaments », lancera-t-elle. Vous seriez mieux dans un hospice, non ? Elle nous répond : «Jamais ! Aller dans une maison de vieillesse pour rester enfermée ? Je préfère cet endroit, au moins je regarde les passants. Et en économisant, je me permets même des sorties, j’ai été dans une maison de vieillesse, c’est la malvie». Un peu furieuse, cette brave femme aborde le cas de ces jeunes femmes qui utilisent leurs enfants ou ceux des autres pour faire la manche. Ce sont les adeptes du gain facile. Des professionnels. «Il faut sévir contre cette catégorie- là. Ils privent leurs enfants des études. Qui va étudier alors ?» Avec beaucoup d’intelligence, elle continue en s’insurgeant : «Si tout le monde se met à mendier, qui va gouverner ce pays ? Les mendiants ?» Malheureusement, ce miroir qu’est la mendicité continuera à renvoyer l’image de l’échec de toute une politique sociale. En sillonnant les quartiers populaires et populeux d’Alger, on comprendra que la mendicité est beaucoup plus un acte désespéré pour une survie. Parmi tous ces quémandeurs, d’aucuns n’ont évoqué la fête du sacrifice. La fête est destinée aux vivants pas aux survivants…
W. Z.
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Dégradation de la situation sociale |