Souk Ahras, M’daourouch, Sédrata, ou la malvie des citoyens

Misère et désolation

El Watan, 30 août 2005

L’arriération de l’agriculture est imposée par l’absence de moyens financiers nécessaires à l’acquisition des techniques et des engrais. Elle a entraîné l’épuisement des bonnes terres et la régression du rendement agricole et de la production laitière dont Souk Ahras occupait la tête.

Pris en tenaille entre les prix des semences et des engrais qui augmentent et ceux de la production qui baissent, agriculteurs et éleveurs ont exprimé leur désespoir. « Les avantages prévus par l’Etat, au titre des différents programmes liés au développement du secteur agricole, mettent du temps à nous parvenir. La bureaucratie s’est érigée en système à tous les niveaux. Connue pour la richesse de son sol et sa production laitière, notre région est très mal prise en charge par les pouvoirs publics. Nous sommes confrontés à un appauvrissement chronique sans que cela inquiète les pouvoirs publics », indique Abdelkrim Boudelidja, agriculteur dans la daïra de Taoura. A Souk Ahras, à M’daourouch ou à Sédrata, les trois plus importantes agglomérations de la wilaya, la misère est visible. Elle se caractérise par la fréquentation quotidienne et régulière des cafés et places publiques par des citoyens de tout âge et au chômage. Une situation que des sociologues expliquent par la pauvreté de la population souk-ahrassienne, la dégradation de l’environnement et l’explosion démographique. Selon eux, celle-ci déjoue toutes les planifications de développement. « Cette situation serait la conséquence du découpage administratif formé d’une mosaïque de communes difficilement viables dont a hérité la région de Souk Ahras. La plupart de ces communes figurent sur la liste des plus pauvres en Algérie », précisent-ils. Considérée comme étant l’une des rares possibilités d’emploi, l’administration locale s’est transformée en source de corruption, de gabegie et de népotisme.
Hanancha la préhistorique
Dans ces chapitres, et jusqu’à l’an 2003, les secteurs des domaines, de l’habitat, des équipements, de la culture, de la jeunesse et des sports se taillaient la part du lion. Corruption, gabegie et népotisme que relance ces derniers jours la menace d’effondrement de 2 bâtiments de la cité Ahmed Loulou. Les 10 familles qui les occupent ont été contraintes de fuir, la menace d’effondrement ayant été confirmée par les services techniques. On impute cette situation à la mauvaise qualité des matériaux utilisés par l’entreprise de réalisation. A la veille de leur attribution en avril dernier, Sonelgaz avait émis de sérieuses réserves quant au raccordement des logements au réseau gaz et électricité. « Mauvaise qualité de l’installation intérieure et extérieure des câbles et conduites de gaz », auraient précisé les techniciens de Sonelgaz. Commune enclavée avec 20 000 habitants (statistiques 1998), Hanancha est sans président d’APC depuis le 27 octobre 2004 à ce jour. Le chef de la daïra assure l’intérim. Le P/APC avait fait l’objet d’un retrait de confiance voté à l’unanimité des membres élus. Il lui est reproché d’avoir servi beaucoup plus ses propres intérêts et ceux de ses proches que ceux de la population. L’enquête diligentée par la wilaya a permis de déceler de nombreuses anomalies. La gestion des finances de cette commune, qui suffisent à peine au paiement de 7 mensualités à la centaine de travailleurs, a été mise en cause. Avec une capacité de 83 millions de mètres cubes, à proximité, le barrage de Aïn Dalia aurait pu servir de facteur de développement pour la commune. Outre Souk Ahras, ce barrage alimente Tébessa, Guelma et Oum El Bouaghi. A Hanancha, aucune rue ou route n’est bitumée. Il n’y a pas d’éclairage public et les structures socioculturelles sont presque inexistantes. Le taux de chômage avoisine les 100%. 2 CEM, 17 écoles primaires et 4 centres de soins sont les seules richesses publiques de cette commune. Très fréquenté et situé à quelques dizaines de mètres du siège de l’APC, un de ces centres manque du minimum d’équipements médicaux et paramédicaux. Une seringue sert pour l’ensemble des patients durant un mois. Les citoyens ont bien accueilli le projet de réalisation dans leur commune d’une station d’épuration des eaux usées pour 100 millions de dinars. On est loin de l’enveloppe de 10 milliards de dinars dégagée par la wilaya pour la réalisation ou la réfection de routes dans la région. Dans cette commune, que certains qualifient de préhistorique, 10 logements achevés depuis des années attendent leur attribution. La cause est le cumul des problèmes, le clanisme et le tribalisme. Ce que tente justement de contourner l’actuel chef de daïra dans sa mission de maire par intérim. Il a planifié la réalisation d’un pont, voie d’accès à la commune, de 200 logements ainsi que la promotion du CW 19/1 en route nationale. Il a également projeté des actions de développement rural telle la création d’un périmètre de développement agricole à la mechta de Tbaga. Le quotidien des 22 000 habitants de Taoura, sur les 34 347 que comptent la daïra avec ses 3 communes (Taoura, Zarouria, Dréa), est géré par une APC à majorité d’élus indépendants sur les 9 issus des dernières élections locales. Commune à vocation agropastorale, Taoura comporte également des vestiges archéologiques telles les ruines romaines El Ouandi. Quatre centres de soins, une polyclinique, 14 écoles primaires, 3 CEM, 1 lycée et 1 technicum tentent, tant bien que mal, de lui donner un semblant de vie. Comme à Hanancha, le chômage y a élu domicile. « Le chômage est à l’origine de l’apparition d’un grand nombre de fléaux sociaux dont la consommation de la drogue. Nous ne parlerons pas du chômage des femmes qui, dans notre commune, n’ont pas droit au travail », indique l’un des élus. L’absence de toute perspective et l’abattement caractérisant les responsables locaux représentent un risque réel d’explosion sociale. La situation est aggravée par la crise du logement. L’impatience gagne les 1300 demandeurs qui lorgnent du côté des 237 unités achevées dans le cadre du programme national de 1 million de logements. A Taoura, la couverture sanitaire est insuffisante. 2 médecins généralistes et 2 chirurgiens dentistes ont la charge de 22 000 habitants de la commune chef-lieu de daïra. Dans cette contrée, l’on ne parle que du lac Boumaraf et des possibilités de création d’emplois que ce site paradisiaque peut offrir. De l’avis de nombreux spécialistes de la nature et du tourisme, ce lac est une féerie qu’on ne peut trouver nulle part ailleurs. Il aurait pu constituer un facteur de développement social économique si les autorités locales avaient pris en charge le dossier de développement initié durant les années 1970. Dans ce développement, il était prévu la réalisation d’infrastructures hôtelières, de restauration et d’un parc des loisirs. Au même titre que le chef-lieu de wilaya et bon nombre d’autres communes, les 25 096 ha de surface agricole utile, les 1547 ha destinés au domaine pastoral et les 5080 autres hectares pour les forêts sur une superficie communale de 30 244 ha sont mal exploités. Avec un taux de chômage de plus de 85 % de la population active, Souk Ahras se classe parmi les wilayas du pays les plus touchées par ce fléau. Plus de 10 000 demandeurs d’emploi sont inscrits au bureau de main-d’œuvre. Manquant d’infrastructures socioculturelles, la wilaya n’arrive pas à répondre à l’attente des jeunes. Ces derniers forment le plus grand pourcentage de la population. Alors que décrocher un emploi relève du miracle pour les jeunes filles, les garçons, quant à eux, voient leur horizon bouché. Les plus débrouillards tentent d’améliorer un difficile quotidien. La « nasba » pour la vente du tabac, le trabendo pour les effets vestimentaires et équipements électroniques... sont les expédients largement utilisés. Il y a les autres, les délinquants qu’obnubile le gain facile. A Souk Ahras, agressions, vols et autres délits sont en nette hausse ces dernières années. Tout autant que le commerce, la consommation de la drogue et la prostitution. Même si elle ne nourrit pas son homme, la contrebande, aux frontières avec la Tunisie limitrophe, est une échappatoire que des dizaines de jeunes n’hésitent pas à exploiter. Les chemins détournés des localités frontalières, à l’image de Lakhdara, Lahdada, Aïn Zana, Ouled Moumen et Sidi Fredj, sont particulièrement ciblés
L’arbre de Saint Augustin
Pas une seule des 26 communes n’est épargnée par la crise chronique du logement. Avec un déplacement accru et régulier des gens de la terre, Souk Ahras est la plus touchée. Elle a bénéficié d’un programme de 1600 logements pour 12 000 demandeurs inscrits sur le registre communal. Alors que les travaux de réalisation de 400 unités ont été lancés par l’OPGI, ceux du LSP ont été entamés en 2001. En 2005, pas un seul logement n’a été réalisé. Ce que dénonce un groupe de 51 postulants. Saisi du dossier à relents d’arnaque, le wali semble avoir émis une fin de non-recevoir. Il n’a pas cherché à comprendre pourquoi de 900 000 DA le prix du LSP est passé à 1 600 000 DA. La fin de non-recevoir du wali a convaincu les Souk-Ahrassiens que le jeu des influences a encore de beaux jours devant lui. A Souk Ahras, le trafic d’influence fait partie de la politique locale. Il est pour beaucoup dans les difficultés qu’éprouve la commune à répondre aux besoins de ses 150 000 âmes. Un budget annuel de 540 millions de dinars et des recettes atteignant difficilement les 140 millions dinars restent très en deçà des aspirations de développement des élus. « Il est illusoire avec un aussi faible budget de prétendre planifier un quelconque développement de notre commune. Pourtant, nous avons consenti des efforts pour la réalisation de nombreux projets dont le dernier porte sur la réalisation de 5 piscines. A la réception, on nous a présenté un bassin censé être une piscine. Par ailleurs, je ne comprends pas qu’il puisse exister d’un côté 10 000 demandeurs d’emploi et de l’autre des opérateurs économiques qui se présentent pour signaler une pénurie de main-d’œuvre », a argumenté Houmana Boularès, P/APC de Souk Ahras. Implantée dans une crevasse à la sortie est de Souk Ahras, l’université ne cache pas ses ambitions. La réalisation en 2006 de 1000 nouvelles places pédagogiques et une résidence universitaire de 1000 lits pour une enveloppe financière de 8,52 milliards de dinars le confirme. En 2007, cette enveloppe atteindra presque le double. 14,7 milliards de dinars renforceront de 2000 autres places pédagogiques et autant en lits les capacités d’accueil de cette université. Ces projets ont été annoncés par le ministre de l’Enseignement supérieur lors de sa récente visite dans la wilaya. Dans le domaine de la pratique sportive et du nombre de disciplines, Souk Ahras figure dans le peloton de queue de toutes les régions du pays. Rien ne bouge du côté de la structure chargée de ce secteur. Tout autant d’ailleurs qu’à la direction de la culture. A l’exception de quelques rares et irrégulières sorties chichement médiatisées, cette dernière institution semble se complaire dans un quotidien banal. Même l’occupation du théâtre de cette ville par les scouts depuis des années ne l’a pas fait bouger. Pourtant, outre les vestiges archéologiques de Sédrata à Taoura et de Madaure à Thévest, cette institution a le privilège de gérer une wilaya qui a vu naître le saint des saints : saint Augustin. Son olivier, que des mains incultes avaient tenté de déraciner à une certaine époque, représente à lui seul un trésor historique, culturel et religieux inestimable. De toutes les tentatives réalisées depuis l’indépendance, celle de 2002, lancée à l’occasion de la fête de Noël par la commune de Souk Ahras, est à souligner. Dans sa volonté d’ouvrir les portes de sa ville, l’APC de Souk Ahras a adressé des cartes de vœux à tous les augustiniens et aux religieux du monde. Cette initiative a eu pour résultat l’arrivée en 2003 de 800 guides, dont l’ambassadeur du Vatican et le recteur de la ville Fatima, la vierge noire du Portugal. L’APC a certes accordé une attention particulière à l’entretien de l’olivier de saint Augustin, cependant, elle ne fait rien, à travers l’arbre que le saint homme avait planté de son vivant et toujours verdoyant malgré les siècles, pour fructifier ce trésor. Contrairement aux Tunisiens, leurs voisins à quelques encablures, les Souk-Ahrassiens n’avaient rien préparé pour attirer le maximum de pèlerins religieux et autres dans leur ville en ce 28 août, qui correspond à la commémoration de l’anniversaire du décès de saint Augustin.

M. F. Gaïdi

 
Version imprimable
 
www.algeria-watch.org