Au coeur d'une Algérie en crise, à la veille de la présidentielle (2/2)

Les déplacés de la guerre

Depuis le début des années 90, la violence a fait fuir de leur village, de leur quartier, entre 1 et 2 millions d'Algériens. La plupart vivent dans des baraques d'infortune à Alger ; d'autres ont trouvé refuge dans le sud du pays.


Par Florence Aubenas, Libération,
7 avril 2004


Il
s sont arrivés un par un, au goutte-à-goutte. Au début, personne n'a fait attention. On voyait de nouvelles têtes dans les quartiers d'Alger, de Boufarik ou d'Oran, mais, durant ces années noires, chacun avait d'autres soucis que de dévisager ses voisins. Cela a duré quelques années, sans mouvement brusque qui aurait donné l'impression d'un exode. Et puis voilà qu'un jour, c'est apparu comme une évidence : ils étaient là. Partout. Venus d'on ne sait quelle montagne ou du quartier d'à côté, hébergés dans leur famille, installés dans des meublés, entassés dans des bidonvilles, chacun selon ses moyens et ses connaissances.

Aucun recensement n'a été rendu public, mais, depuis quelques jours, des chiffres se sont mis à circuler pour la première fois. Entre 1992 et 1997, les violences en Algérie auraient fait un million de déplacés internes en Algérie selon l'Union européenne, un million et demi selon l'organisation humanitaire norvégienne Global IDP, et deux millions selon le Premier ministre Ahmed Ouyiahia. «Les civils surtout ont payé l'addition, explique un haut fonctionnaire international. Le fait de prendre en otage toute une population restera sans doute le propre de ce conflit.»

Prendre la carte d'Algérie, suivre du doigt les mouvements de population. Au début, c'est facile. On distingue qui est qui. Qui fuit quoi. Qui va où. Là, au sud, Hassi Messaoud, capitale pétrolière du pays. Toute nomination dans cet entrelacs de pipelines en pleine fournaise saharienne fut longtemps vécue comme une punition. Depuis le début des années 1990, la population algérienne y a augmenté de 30 %. Le dispositif sécuritaire qui protège les installations et de meilleurs salaires l'ont transformé en une «oasis pour l'Algérien moyen, citoyen de deuxième zone, raconte Omar. On peut vivre ici en faisant semblant de croire qu'on est ailleurs qu'en Algérie». Aller à la supérette. Choisir entre les cinq sortes de camembert. Essayer d'oublier Boufarik, sa ville natale à 30 kilomètres d'Alger.

«On aurait préféré une vraie guerre»

Boufarik, c'est ce qu'on appelait un fief, sous-entendu islamiste. Lorsque le FIS remporte les élections en 1991 après trente ans de parti unique, les rues sont en fête. Pas Omar. Il est professeur au lycée, vote pour l'opposition laïque. L'armée interrompt le scrutin, arrête, déporte des dizaines de milliers de partisans du FIS. A Boufarik, comme dans toute l'Algérie, «l'élite, les intellectuels ont eu l'impression de se retrouver comme des étrangers dans leur propre pays. On se demandait : à quoi je ressemble ? Est-ce qu'on me voit comme un athée ? Un agent de l'Etat ? L'habitant d'une zone FIS ? Un opposant au régime ? On se mettait à douter de soi-même. On aurait préféré une vraie guerre». Médecins, cadres, avocats, ceux qui ont l'argent ou du piston fuient pour Alger ou l'Europe. Cela se fait en cachette, sans dire au revoir. Un matin, portes et volets sont clos. «Au bout de quelques jours, on comprenait.»

A partir de 1993, les premiers gamins de son quartier commencent à monter au maquis. On félicite leur mère dans la rue. Les autorités tiennent le centre-ville. Rien d'autre. «Au lycée, les élèves aussi avaient leur conviction. Certains lançaient des phrases comme : "Si les maquisards tuent Untel, ils auront raison." On vivait au jour le jour, sans oser parler de rien.» Un jour de 1994, deux anciens élèves entrent dans l'établissement. Demandent au proviseur de se mettre à genoux. Tirent. «Personne n'a eu le courage de le mettre dans sa propre voiture. On l'a regardé se vider de son sang pendant que l'ambulance mettait une heure à arriver. C'est la honte qui m'a fait fuir.» Il demande sa mutation. Rejetée : «Votre devoir est de ne pas céder au défi islamiste.» Le miracle arrive d'une cousine : une place de traducteur dans une entreprise italienne à Hassi Messaoud.

Autour de la caserne d'Apre Val, dans le quartier de Kouba à Alger, se sont greffées des cahutes en parpaings, en planches, quelques briques, des clôtures en portière de voiture. Là, blottis à l'ombre des uniformes de l'Armée nationale populaire, se sont réfugiés les soldats perdus de la «sale guerre», policiers, agents de sécurité, gendarmes à la retraite. Un homme fume devant sa porte. Présentation sans façon : «Mohamed. 5 enfants. Indicateur notoire.» Quand le conflit commence à se tendre, tous ceux-là sont les premiers ciblés par les groupes armés. Ibrahim habitait Léveilley, un quartier chaud, où, comme dans toute l'Algérie, chacun sait ce que fait le voisin. «Des collègues s'étaient fait descendre, comme ça, devant leurs gosses. En rentrant du boulot, j'avais si peur parfois que je tirais en l'air comme à Beyrouth.» Un soir, il voit un jeune devant son immeuble. Il le guette. C'est sûr. Ibrahim dégaine. Le tue. «Je n'ai jamais su son nom. On a quitté le quartier le soir même. La hiérarchie ne pouvait pas me reloger. Un collègue m'a parlé de ce bidonville près de la caserne.» Un représentant de la préfecture est passé. C'était quand, déjà ? Un mois peut-être ? Il leur a dit de tout empaqueter : ils allaient être recasés avant l'élection présidentielle. Il ne leur a pas dit où. Le vote a lieu demain. Toujours rien. Les caisses s'entassent dans la pièce unique. Cela va faire dix ans qu'ils sont là.

«Tant que les gens ciblés étaient tués, on était avec la révolution islamiste, même si on la soutenait surtout par dégoût du système. Chacun se disait : de toute manière, ils vont commencer par éliminer les autres. Après, quand cela a touché le peuple, tout est devenu différent.» Taoufik, ingénieur, habite à 500 mètres de la municipalité de Bir-Khadem, à la périphérie d'Alger. Une pelote embrouillée de fils électriques permet de pirater le courant, des rigoles puantes débordent sur les sentiers de terre. Les enfants font la «chaîne» à un robinet, quand il y a de l'eau bien sûr, puisque Alger est régulièrement à sec. Durant la dernière décennie, aucun camp ou centre d'hébergement ne fut officiellement mis en place : les bidonvilles sont aujourd'hui le signe le plus spectaculaire de ces exodes. L'Algérie n'est pas le Maroc. Encore moins le Brésil. Au pays de la révolution socialiste, «l'Etat n'avait jamais accepté ces misères visibles», raconte un élu de Bir-Khadem. Dès les années 1980, lorsque le début de la crise économique et l'exode rural commencent à dépeupler l'intérieur du pays, «on l'a réglé par des opérations de maîtrise de population. Les autorités locales arrivaient, les gens étaient mis dans des camions militaires et ramenés manu militari chez eux. Mais là, de 1995 à 1997, qu'est-ce qu'on pouvait faire ? C'était le sauve-qui-peut. On a été contraints de fermer les yeux».

«Bidonvilles deux étoiles»

A Bir-Khadem, plus de 8 000 familles se répartissent sur huit sites. A Beni-Messous, le quartier Maison-Céleste dévale un flanc entier de colline où, comme souvent, se démêlent difficilement le terrorisme né de la misère et la misère née du terrorisme. Quand des gens ont commencé à chercher des logements, les prix ont flambé dans la capitale déjà en pénurie chronique de toits. La chambre-cuisine est passée de 2 000 à 5 000 dinars alors que le Smic est à 10 000 (100 euros). La reprise des baraques dans les «bidonvilles deux étoiles, c'est-à-dire avec électricité», se négocie au prix de départ de 17 000 à 30 000 dinars. Des agences clandestines s'occupent aujourd'hui des achats et des reventes.

Alors, on est descendu d'un cran. A Bologhine, les vestiges du fort sont squattés. Les forêts, les parcs sont pleins de tanières, des grottes, des trous où se terrent des familles. A Oued Koreiche, les femmes passent la journée devant les gourbis de cartons faute de place pour s'asseoir à l'intérieur. Une toilette sans porte sert à tous.

On ne parle pas de réfugiés. Ni de déplacés. On dit maintenant les «nouveaux débarqués». Cette vague-là n'aime pas parler. Juste trois mots pour expliquer leur fuite : «manque de sécurité». Elles sont 17 familles à être descendues ensemble du même douar de montagne, Ouled Ali, en 1996. «On n'a pas compris pourquoi on mourait», dit une paysanne. «Quand les groupes armés circulaient au village, on n'avait pas peur au début. C'étaient des gens de nos familles. Ils étaient diplomates, ils voulaient notre coeur. C'était sentimental. On pensait que l'Algérie serait enfin à nous. Un jour, des maquisards inconnus sont venus. Ceux-là voulaient régner par la force. C'étaient les GIA. Ils nous obligeaient à les aider, mais nous n'avions pas assez pour nourrir deux groupes. Les nôtres devaient soit se rallier aux GIA, soit mourir.» Un jour, les gendarmes sont montés jusqu'au douar, ce qui n'était pas arrivé depuis longtemps. «Ils ont dit : "Votre sécurité n'est pas assurée." On a compris. On est partis.»

«Ici, vous êtes indésirables»

A Boufarik, l'enfer pour Omar le professeur, ceux d'Ouled Ali estiment, eux, avoir trouvé «le paradis». Après avoir perdu 5 000 habitants environ avant 1994, cette bourgade de 70 000 en a regagné 30 000 après 1995, selon la municipalité. Gourbi collé contre gourbi, beaucoup travaillent comme taxi clandestin, d'autres louent leurs bras au marché. Le maire est venu les voir : «Ici, vous êtes indésirables. Vous n'avez droit à rien.» Il était islamiste au début des années 1990. Aujourd'hui, il est FLN (Front de libération nationale).

Entre Larbaa et Bouguera, Ouled Slama, 20 000 habitants, ressemble à l'après-guerre. L'école a été brûlée, la mairie rasée au bulldozer, les façades de plusieurs villas arrachées. De 1994 à 1996, gendarmerie et police ont déménagé à 7 kilomètres. Les groupes armés locaux circulaient en camion et siégeaient au nouveau gouvernement de ce «territoire libéré». Là aussi apparaissent les GIA autour de 1995. Là non plus nul ne sait d'où ils viennent. Là encore, leur cible se concentre contre le groupe armé local. A la faveur de cette guerre des maquis qui commence, l'armée s'installe à l'entrée et la sortie de la ville. «Les militaires ont eu l'idée de donner des armes surtout aux vieux moudjahidin de l'indépendance, raconte un commerçant en fruits et légumes. Ils leur ont dit qu'il fallait sauver l'Etat. Ils ont fabriqué une véritable guerre civile entre Algériens pour qu'ils restent comme des arbitres.» Les grands massacres commencent en 1997. «Alors, on s'est soumis.»

La fuite, toujours, quand même. «A cette époque, dans cette région, on ne pouvait pas circuler comme ça avec des camions chargés. Il fallait un laissez-passer, poursuit le commerçant. L'Etat ne voulait pas que les gens bougent. A la mairie, ils nous ont dit qu'ils avaient ordre de ne pas nous laisser contaminer le reste de l'Algérie. On a payé l'employé.» L'an dernier, le maraîcher est revenu à Ouled Slama. Discrètement, comme il était parti. Dans leur maison, s'étaient installés des bergers, exilés de leur douar. Une chambre en location a été négociée entre les deux familles. Elles cohabitent mais évitent de parler. Ne pas savoir qui a fait quoi. «Si je pouvais faire un souhait, ce serait de ne me souvenir de rien.»

 

   
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