L’Algérie face à la crise des produits alimentaires

Sommes-nous à l’abri de la famine ?

El Watan, 28 avril 2008

La flambée des prix des produits alimentaires sur les cours mondiaux fait craindre le pire pour de nombreux pays, africains notamment.

L’Algérie, dont la sécurité alimentaire se fonde sur les ressources en hydrocarbures, est considérée par bon nombre d’experts en la matière comme un pays dont la vulnérabilité va crescendo. En effet, les besoins alimentaires de la population algérienne sont satisfaits grâce aux importations, lesquelles sont passées d’environ 2,8 milliards dollars US en 2000 à 4,8 milliards dollars en 2007. Avec une politique agricole qui a lamentablement échoué, l’Algérie renforce son insertion dans le marché mondial de l’alimentation, passant du slogan en vogue jadis de l’autosuffisance alimentaire à la sécurité alimentaire, plus que jamais d’actualité depuis la flambée des prix de l’or noir. « Le déficit de la balance du commerce extérieur agricole met en évidence la faiblesse, voire l’absence des politiques quant à la dynamique à apporter dans ce domaine », a indiqué Talamali Laïd, cadre à l’Institut national des études stratégiques globales, dans une communication lors du colloque international sur la sécurité alimentaire et mondialisation, tenu récemment à Alger. Pour lui, « si les valeurs à l’importation tendent à connaître une évolution exponentielle compte tenu du niveau des prix mondiaux en réponse entre autres à la crise pétrolière, il n’en demeure pas moins que les exportations agricoles traduisent les limites des mécanismes mis en place, car on assiste à une régression en prix constants des quantités exportées ». De son côté, l’ex-ministre de l’Agriculture (1991-1993), Mohamed Elyas Mesli, a estimé que « la machine à hacher le sol » a été utilisée sans retenue. En 1958, la superficie moyenne par exploitation était de 13 ha pour chuter autour de 8 ha actuellement, dit-il. Selon ses dires, 600 000 exploitations ont une superficie moyenne inférieure à 5 ha, 170 000 s’étendent sur moins d’un hectare et 800 000, soit 80% du nombre total des exploitations, ont chacune moins de 10 ha. A cet inconvénient s’ajoute un autre non moins sérieux : 60% des terres propriétés des fellahs ne possèdent pas de titre de propriété ! Tandis que le statut des terres de l’Etat confiées aux EAC et EAI reste entier 20 ans après la promulgation de la loi 87-19. Pour cet ex-ministre, l’agriculture traîne un autre désavantage ayant trait au niveau d’instruction des agriculteurs, affirmant que 67% des agriculteurs n’ont aucun niveau d’instruction, alors que 5% seulement ont moins de 30 ans, ce qui est loin de refléter la pyramide des âges de la population, estime-t-il. De son côté, l’économiste et ex-ministre Hocine Benissad a estimé que l’Algérie indépendante, en donnant la priorité aux hydrocarbures et à l’industrie de base, a relativement négligé l’agriculture et les activités en aval. Cependant, affirme-t-il, « force est de constater que, depuis la déréglementation drastique du commerce extérieur, intervenue au début des années 1990, c’est l’agriculture et l’industrie agroalimentaire qui ont le plus résisté aux coûteuses restructurations d’activité liées, entre autres, à l’exacerbation de la concurrence étrangère ». Pour lui, l’industrie agroalimentaire représente 35% de la valeur ajoutée de l’industrie et 55% de son produit. L’écart entre ces deux données, explique-t-il, par le poids de ses intrants, largement importés. Pour M. Benissad, l’Algérie possède des atouts pour promouvoir et diversifier ses exportations agroalimentaires. Des atouts relevant, entres autres, des ressources naturelles significatives : une offre de travail élastique, celle des jeunes, pour la plupart alphabétisés et en mesure d’être performants sous la direction d’un « leadership » approprié ; un marché local de plus de 34 millions de personnes et un processus relativement avancé de déréglementation, ainsi qu’un taux de change du dinar sous-évalué.

M. M.

 


Les filières lait et avicole battent de l’aile

C’est un véritable cri de détresse que lancent des experts algériens face aux risques qui pèsent sur la sécurité alimentaire du pays, du moins en ce qui concerne le lait et les produits avicoles.

« Au train où vont les choses, c’est tout le secteur avicole qui risque de s’effondrer, si des mesures appropriées et urgentes ne sont pas prises », affirme Mohamed Nouad, docteur en développement des filières agricole et agroalimentaire. L’expert, intervenant hier lors d’une conférence-débat sur la problématique de la production laitière et la crise avicole qui prévaut actuellement, révèle qu’en raison de la flambée des prix des céréales sur le marché international, de nombreux éleveurs de volaille, de poulet essentiellement, ont abandonné cette activité, tandis que d’autres croulent sous le poids des dettes. Pour ce qui est de la production laitière, le docteur Bensemmane, président du Salon international des productions et santé animale, dont la tenue est prévue le mois prochain, indique que si la hausse des prix de la poudre de lait n’a pas été jugulée par des subventions étatiques, elle aurait entraîné inéluctablement l’effondrement de l’ensemble du tissu industriel réalisé autour de la filière lait. Pour expliquer les causes de cette crise, les experts sont revenus sur le contexte international caractérisé par, entre autres, l’augmentation des prix des produits agricoles (céréales, oléo-protéagineux, lait, volaille, veau), la faiblesse des stocks de céréales, le recours aux biocarburants et l’émergence de fonds spéculatifs. Selon M. Nouad, les croissances économiques de la Chine et de l’Inde ont entraîné des changements dans les habitudes alimentaires des populations qui consomment désormais plus de viande. Afin de répondre à cette demande croissante, les deux pays sont devenus de gros importateurs de graines utilisées dans la production avicole. « Cette évolution a largement contribué au fait que la Chine soit devenue en 2006 le premier importateur mondial de graines de soja, par exemple, ou que la même année l’Inde ait fortement pesé par ses achats sur le marché du blé », affirme le même expert. La dépendance du secteur avicole algérien des marchés internationaux ne pouvait, ainsi, qu’avoir des répercussions négatives, d’autant que « le modèle d’élevage adopté par l’Algérie est basé sur le recours aux intrants avicoles industriels importés », précisent les experts. Selon eux, les métiers de base, telle que la multiplication des grands parentaux et des arrières grands parentaux, la production des produits vétérinaires et des additifs et l’industrie des équipements avicoles n’existent pas en Algérie. De ce point de vue, « les industries d’amont sont totalement dépendantes des marchés extérieurs et leur fonctionnement repose sur le recours aux importations avec une mobilisation de ressources financières importantes », ajoute-t-on encore. Tout en regrettant que la filière avicole soit, aujourd’hui, « fortement désarticulée », les spécialistes appellent à la « nécessité de la mise en place de nouvelles formes d’intervention de l’Etat qui viseraient la stimulation de la production, la réduction de ses coûts, la régulation de la filière et la réduction des dépenses en devises ». Selon M. Nouad, la suppression de la TVA au profit des aviculteurs, la réduction des tarifs douaniers pour les produits intrants et la réservation d’une partie des terres agricoles pour la production des tourteaux est la solution idoine pourla relance decette activitéQuant à la filière lait, et contrairement à la transformation et aux capacités de collecte assez importantes, la faiblesse du segment de la production est perceptible à travers le faible potentiel génétique du cheptel : plus de 60% du cheptel ne produit que 5 litres par jour. C’est la raison pour laquelle « l’industrie laitière est complètement déconnectée du secteur de l’agriculture, en ce sens qu’une très faible part de ses besoins est couverte par la production des exploitations laitières », soutient M. Nouad. Et d’ajouter : « L’intensification de la production laitière au niveau des exploitations aurait dû constituer l’élément de base de la stratégie de l’Etat au niveau de la filière ». La réhabilitation de la production laitière est, de ce fait, perçue par les experts comme « une nécessité eu égard aux potentialités que recèle la filière et à la place qu’occupe ce produit dans la sécurité alimentaire ». Le poids des importations algériennes en produits laitiers destinés à la production du lait recombiné génère une lourde facture en devises de près de 1 milliard de dollars par an. Les experts pensent que l’enjeu, aujourd’hui, serait de « relever le défi en limitant la dépendance vis-à-vis des marchés extérieurs à un seuil tolérable et en améliorant les capacités et l’environnement de production nationale ».

Lyes Malki


L’approvisionnement dépend à plus de 50% des importations

La relance du secteur de l’agriculture entamée depuis huit ans à travers la mise en application du Plan national de développement agricole et rural (PNDAR) a permis beaucoup de progrès, notamment en matière de cultures maraîchères et de l’arboriculture.

Des progrès qui se sont traduits depuis 2003 par une production plus abondante et une meilleure satisfaction des besoins de la population en fruits et légumes notamment. Malgré ces avancées, le secteur alimentaire reste fortement dépendant de l’importation de céréales, de poudre de lait, d’huile, de café, de légumes secs et de sucre. Des produits largement consommés qui grèvent le budget de l’Etat particulièrement depuis la flambée des prix de ces denrées essentielles sur le marché mondial. La facture de l’importation de plusieurs pays en voie de développement, dont l’Algérie, devrait augmenter selon les estimations de la FAO, de près de 35% en 2008 pour la deuxième année consécutive et la tendance devrait se poursuivre durant les prochaines années eu égard à l’évolution de la courbe des coûts des denrées alimentaires sur le marché mondial. Il faut savoir que durant l’année 2007, l’Algérie a importé pas moins de 4,5 milliards de dollars de produits alimentaires, contre 3,68 milliards de dollars en 2006, selon les chiffres communiqués par le ministère du Commerce. Durant cette même période, la facture de l’importation du blé tendre et du blé dur a atteint 1,3 milliard de dollars, équivalent à 70% de la consommation de la population dont les besoins sont estimés à plus de 23 millions de quintaux de blé dur transformé par an. Dans ce domaine, la production locale a augmenté, selon les chiffres du ministère de l’Agriculture, de près de 10 millions de quintaux par an depuis la mise en place du PNDAR, mais ils restent nettement insuffisants à comparer avec les habitudes de consommation des Algériens privilégiant la farine et la semoule. Dans un rapport consacré à la situation alimentaire mondiale, la FAO a estimé que les prix du blé ont augmenté de plus de 83% en 2008, par rapport à 2007 à cause notamment de la demande émanant de certains pays gros consommateurs à l’image de l’Algérie qui est classée aux côtés de l’Egypte parmi les grands consommateurs de blé dur dans la région. Pour sa part, le FMI a estimé récemment que l’Algérie dont l’approvisionnement dépend à plus de 50% des importations affichera un taux d’inflation soutenu en 2008 étant donné la persistance de la hausse des prix des produits alimentaires, tels que les céréales, les laits, les huiles sur le marché mondial qui induiront des prix à la consommations plus élevés.

Zhor Hadjam

  Dégradation de la situation sociale  
www.algeria-watch.org