| |
|
Dans la commune de Bouzaréah, sur les hauteurs d’Alger
Plus de 800 familles oubliées et abandonnées au bidonville Bousmaha
Par Karima Mokrani, La Tribune, 18 Aout 2007
Ordures ménagères, déchets de toutes sortes… jonchent les abords de la rue qui mène au quartier «Bousmaha» sur les hauteurs de Bouzaréah à Alger. Les odeurs nauséabondes repoussent les visiteurs. Elles sont d’autant plus désagréables qu’elles sont mélangées à d’autres qui se dégagent de l’oued où se déversent les eaux usées des centaines de maisons construites sur les berges.
Précarité et anarchie
Des chèvres, des moutons et des vaches broutent les quelques herbes qui poussent au milieu des ordures. Les bêtes semblent se plaire à faire le nettoyage des détritus à la recherche d’autre nourriture. Un calme plat règne en ce moment même sur le bidonville où résident pas moins de 800 familles. La chaleur torride de ce mois d’août se fait de plus en plus pesante sur les habitants. Seuls quelques jeunes désœuvrés se risquent à mettre le pied dehors, à la recherche de quelques moments de solitude. Des enfants s’amusent à jouer à cache-cache, ne prêtant pas attention à l’état défectueux des ruelles tortueuses et pleines de poussière. C’est une question d’habitude. «Ils n’ont pas où aller. Et même ici, ils sont tout le temps chassés par les habitants sous prétexte que le bruit les dérange», déclarent des femmes. Les enfants s’avancent donc sur les berges de l’oued où des images désolantes de baraques construites de tôle, de planches et de parpaings arrêtent les regards des visiteurs. C’est la grande anarchie. La grande pauvreté aussi. Beaucoup de ceux qui habitent ces baraques sont venus de nulle part sans avoir l’autorisation de s’y installer. «J’ai trouvé cette place et je me suis installé avec ma femme et mon enfant de cinq ans», déclare un homme d’une quarantaine d’année, les traits du visage tirés par la fatigue et le désespoir. L’homme travaille un jour et chôme des journées entières.
Il n’y a presque rien dans sa maison de fortune. Et il n’est pas seul dans ce cas. D’autres habitants vivent dans les mêmes conditions, sans argent… et sans un minimum de sécurité.
Les propriétaires de ces baraques n’ont même pas de papiers. Ils s’y sont installés sans l’autorisation des responsables locaux, n’ayant pas trouvé refuge ailleurs. «Nous n’avons pas où aller», affirme un homme venu de Médéa. Certains enfants du bidonville «Bousmaha» ne vont même pas à l’école. Ils n’y ont jamais été apparemment. «Ils ne sont pas acceptés à l’école sans papiers», explique un représentant du comité du quartier, précisant toutefois que ce problème ne se pose que pour les familles qui y habitent illégalement. Les autres y résident légalement.
Promesses non tenues des autorités locales
En effet, le quartier «Bousmaha» ou le bidonville «Bousmaha» ou le centre de transit Bousmaha, chacun y va de son appellation, a été créé en 1991, avec la bénédiction des autorités locales qui ont délivré à chacune des 87 familles qui y ont élu domicile «une attestation de sinistré». Les familles ont bénéficié chacune d’un espace de 28 m² pour la construction de deux pièces et une cuisine. Sans plus. C’était une condition irréversible des autorités locales pour la délivrance de l’attestation de sinistré. Aucune possibilité donc de s’approprier plus d’espace ou de construire plus de pièces, encore moins de faire une dalle en béton –c’est uniquement en ternit- et de construire sur cette dalle. D’autres familles sont venues par la suite -toujours avec la bénédiction des autorités locales et avec des attestations de sinistré- agrandir le bidonville. Celles qui sont venues en 1998 ont bénéficié d’une superficie de 40 m² au lieu de 28 m² mais il leur était aussi interdit de construire plus de deux pièces et une cuisine. «Elles ont au moins l’avantage d’avoir plus d’espace que nous», fait remarquer un homme dont le fils approche les trente ans. Entre-temps, des familles ont eu le choix entre être relogées dans des logements sociaux ou bénéficier de lots de terrain à construire avec une aide de l’Etat. La plupart ont opté pour des lots de terrain dans le quartier appelé «Bouscoult B» pour certaines et d’autres dans le même espace qu’elles occupent au quartier «Bousmaha».
Celles qui ont choisi des lots de terrain à Bouscoult B ont payé la somme totale du prix d’achat en 1996. Malheureusement pour elles, 11 ans après, elles n’arrivent toujours pas à prendre possession de leur bien. Elles ont pourtant tous les papiers qui prouvent qu’elles sont propriétaires du terrain. L’Etat veut-il reprendre ses terrains ? Apparemment oui. Surtout que ces assiettes ont été vendues à des prix nettement plus bas que ceux prix actuels. Y a-t-il des pressions de quelconques parties –la mafia du foncier- pour reprendre ces terrains ? Là aussi, on est tenté de répondre oui.
En tout cas, c’est ce que pensent et craignent ces familles. Pour les bénéficiaires de lots de terrain à Bousmaha, des travaux de bornage ont été entrepris pour délimiter les espaces. Les piquets de bornage sont encore visibles sur les lieux. «Nous avons payé 1 300 DA chacun.» Depuis, rien de plus. «La wali déléguée de Bouzaréah nous a promis de relancer les travaux en 2002 mais elle est partie sans que cela se réalise», affirme un père qui n’a pas hésité à construire une pièce de plus, faisant fi des consignes des autorités locales. «Mon fils a 18 ans. Il ne va tout de même pas dormir avec ses sœurs dans un même espace…» dit-il comme pour se justifier.
Et si un jour les autorités locales constatent l’infraction ? «Personne ne contrôle.
Cette place est abandonnée», répond-il.
La preuve en est que d’autres –ils ne sont pas très nombreux- ont enlevé le ternit et fait des dalles en béton. Ils ont même construit sur ces dalles.
Un à deux étages… De petites villas dans un grand bidonville en plein milieu des ordures et des égouts. Eh oui ! Ça se passe ainsi à Alger.
Ni eau, ni électricité… ni sécurité
Autre grand problème dans le bidonville de «Bousmaha», le manque d’eau. Les habitants achètent l’eau à raison de 600 à 1 200 DA une citerne qui tient une semaine. D’autres l’achètent à raison de 100 DA le bidon de 300 à 400 litres. «L’eau n’arrive jamais à nos robinets. Ceux qui habitent en haut en reçoivent de temps en temps, en petites quantités. Nous, jamais», déclarent des jeunes filles du quartier. Non sans préciser : «Nous ne buvons pas cette eau. Elle n’est pas potable. Nous achetons des bouteilles d’eau minérale ou nous nous approvisionnons auprès de nos proches.» Une jeune mariée, nouvellement installée dans le bidonville, affirme qu’elle regrette d’avoir accepté la proposition de son mari de s’installer dans un endroit pareil. «Je n’aurais jamais dû accepter de venir ici. Il n’y a presque pas d’électricité, encore moins d’eau.
En plus, il y a trop d’humidité, sans compter le vol. Ma voisine d’en face a été volée par des jeunes du quartier. Celle d’à côté aussi. Il n’y a pas de sécurité ici.»
Le pire, c’est que le nouveau couple a acheté la construction de fortune d’un autre couple qui s’est désisté. Ce désistement leur donne-t-il le droit de se déclarer propriétaire légal de la maison et donc de bénéficier d’un logement social ? Voilà qui complique davantage l’opération de résorption de l’habitat précaire dans la commune de Bouzaréah. Entre les résidants légaux comme sinistrés, les résidants illégaux qui se sont approprié les espaces sans aucune autorisation de l’APC et ceux qui ont acheté des baraques, d’autres qui se sont désistés, le nombre des habitants du bidonville «Bousmaha» a augmenté de façon très rapide et inquiétante. «Le bidonville à lui seul est une wilaya», ironise un ancien du quartier.
Comment prendre en charge toutes ces familles ?
C’est la grande question.
Les autorités locales qui, jusque-là, n’ont tenu aucune promesse concernant le relogement des habitants du bidonville «Bousmaha» auront du pain sur la planche. Il faudra assainir les listes des futures bénéficiaires et ce n’est pas chose facile.
La demande dépasse de loin l’offre.
K. M.
|
|
|