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Le gouvernement n’a pas lésiné sur les moyens pour acheter la paix sociale
2011, l’année de toutes les largesses !
El Watan, 26 décembre 2011
Vivant au rythme du Printemps arabe et d’une menace de contagion à l’Algérie, l’économie nationale a bien, malgré elle, subi les effets de cette conjoncture. Sous pression, le gouvernement n’a pas lésiné sur les moyens pour maintenir la paix sociale, quitte à fermer les yeux sur la dépense.
Augmentations de salaire avec effet rétroactif remontant à deux ans, soutien des prix, crédits pour les jeunes, rééchelonnement de la dette des PME, ont rythmé l’année 2011.
Celle-ci a vu la tenue de deux tripartites dont la première a été réservée exclusivement au secteur économique, alors que la deuxième a débouché sur une nouvelle augmentation du SNMG, la seconde en deux ans.
Il faut dire que les émeutes du début de l’année 2011, enclenchée suite à la hausse subite des prix de l’huile et du sucre ont laissé le gouvernement sur le qui-vive. Du coup, et sur instruction du chef de l’Etat, des mesures d’urgence (dispositions douanières et fiscales) ont été prises en direction des producteurs de sucre et d’huile afin que les prix de ces produits retrouvent des niveaux plus abordables.
Dans le cadre de la loi de finances complémentaire pour 2011, une enveloppe de 178 milliards dinars de subventions supplémentaires pour la stabilisation des prix du blé, du lait, de l’huile et du sucre a été prévue par le gouvernement, portant ainsi le montant des subventions à 271 milliards de dinars au titre de l’année 2011. Ce soutien croissant aux prix des produits de large consommation a suscité les réserves de certains économistes notamment, parce qu’il n’est pas destiné uniquement aux couches les plus défavorisées, mais bénéficie à toutes les franges de la société même celles qui sont les plus aisées.
D’autre part, ces subventions ne sont possibles que parce que l’Etat dispose de ressources financières conséquentes en raison d’une conjoncture pétrolière favorable.
En d’autres termes, si l’Etat n’avait plus les moyens d’assurer ce soutien, l’inflation jusque-là contenue s’envolerait à des niveaux incontrôlables. C’est d’ailleurs pour cela que le gouvernement travaille à identifier les véritables couches nécessiteuses susceptibles de bénéficier d’aides directs de l’Etat.
Outre le soutien aux prix, le gouvernement a également dû prévoir d’importantes largesses en direction des jeunes bénéficiaires des dispositifs d’aide à la création de micro-entreprises de type Ansej et Cnac, afin d’éteindre toute velléité de protestation.
A ce titre, et en plus des avantages qui leur étaient déjà accordés, les candidats à ces dispositifs pouvaient bénéficier également d’une réduction de l’apport personnel de 5% à 1%, l’élargissement du seuil maximal de bonification des taux d’intérêt sur le crédit bancaire, ainsi que l’octroi de crédits pour la location de locaux.
Le casse-tête du pouvoir d’achat
Par ailleurs, et face à la montée de la contestation sociale avec des grèves à répétition dans différents secteurs notamment l’éducation et la santé, le gouvernement s’est vu contraint d’accorder des augmentations de salaire conséquentes avec des rappels remontant jusqu’à 2008. Dans le projet de loi de finances 2012, 35% des dépenses prévues sont destinées à couvrir les salaires.
Cette décision jugée par certains économistes de «dangereuse», du fait que ces augmentations n’ont pas «de contrepartie sur le plan de la production», a débouché plus tard sur une crise de liquidités au niveau des bureaux de poste qui a marqué une grande partie de l’année du fait des retraits massifs des salaires, contraignant la Banque d’Algérie à prendre des mesures d’urgence.
L’apaisement des tensions sociales primant sur le reste, le Salaire national minimum garanti (SNMG) a également été augmenté à 18 000 DA à l’issue de la tripartite des 29 et 30 septembre dernier, alors qu’il avait déjà connu une augmentation le 1er janvier 2010. Le gouvernement a expliqué cette décision par la volonté «d’améliorer le pouvoir d’achat des travailleurs», tout en reconnaissant que ce souci «ne doit pas ignorer les risques que ferait peser sur la collectivité nationale, sur les entreprises et sur l’emploi des travailleurs, toute décision occultant les réalités de l’économie nationale et de la conjoncture économique internationale». Des risques que le gouvernement a, semble-t-il, choisi de sacrifier sur l’autel de la paix sociale,
Safia Berkouk
Bachir Messaïfa. Economiste : «Le gouvernement peut acheter la paix sociale à n’importe quel moment»
-L’année 2011 a été marquée incontestablement par le Printemps arabe. En quoi diriez-vous que cette conjoncture a impacté l’économie algérienne ?
Du point de vue économique, l’Algérie n’est pas vraiment intégrée dans le tissu arabe. Le volume des échanges commerciaux avec ces pays est très faible et ne dépasse pas les 4%.
Par ailleurs, il n’y a aucune corrélation entre le secteur du tourisme en Algérie et celui des services dans ces pays arabes. La demande sur les hydrocarbures algériens provient surtout de l’Europe et des Etats-Unis et le pays n’exporte que très peu vers les pays arabes en raison du retard pris par l’Algérie dans l’adhésion à la Zone arabe de libre-échange qui n’est intervenue qu’en 2010, ainsi que les restrictions aux échanges avec le marché arabe en raison des règles d’origine. Pour tous ces éléments, on peut dire qu’il n’y a pas eu d’impact des révolutions arabes sur l’économie algérienne qui reste une économie non diversifiée.
Du point de vue politique, l’Algérie a déjà vécu quelque chose de similaire à ce scénario de révolution arabe en 1988 avec les événements d’octobre menés par des jeunes et qui a conduit à la modification du système politique algérien dans le sens où le multipartisme a été instauré. Cela en dépit des erreurs qui ont été commises dans la conduite de ce processus dans les années 1990 et qui ont été lourdes de conséquences sur le plan des indicateurs de développement. C’est pour cela qu’il serait difficile de reproduire en Algérie cette expérience telle qu’elle se fait dans les pays arabes.
Les causes économiques qui ont conduit au printemps arabe sont inexistantes dans le cas algérien puisque le gouvernement peut acheter la paix sociale à n’importe quel moment au vu du caractère rentier de l’économie nationale et la disponibilité des ressources financières. Mais ce qui est requis aujourd’hui, c’est la réussite des réformes en cours dans le sens du renforcement des libertés et la prise en charge des préoccupations nouvelles des jeunes ainsi que les réformes économiques afin d’aller vers davantage de compétitivité.
-L’année se termine avec un record en matière d’importation avec plus de 40 milliards de dollars. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Cela s’explique par la hausse des prix dans la zone euro qui occupe la première place dans les importations de l’Algérie avec une part de 57% dans le volume des importations globales, ainsi que la hausse des prix des produits alimentaires, des équipements et des dérivés d’hydrocarbures comme les huiles pour moteur.
Cette situation est due à la crise des liquidités, du coût élevé de l’endettement ainsi que le niveau élevé des prix du pétrole au niveau international. Il faut noter par ailleurs la hausse des importations de céréales en raison de la politique du gouvernement de sécuriser le marché pour les années à venir dans la perspective de la baisse de la production algérienne en la matière du fait notamment du climat et de la politique gouvernementale en matière de production agricole qui reste fragile. On peut également ajouter à tous éléments pour expliquer la hausse des importations, les décisions de la tripartite de mai dernier qui a permis aux opérateurs économiques d’utiliser un autre moyen de règlement des importations outre le crédit documentaire ce qui a conduit à la hausse du nombre de transactions commerciales extérieures.
-2011 est aussi celle de la crise de la zone euro, peut-on nous considérer à l’abri et pour combien de temps encore?
Si les indicateurs globaux de l’économie algérienne se maintiennent au même niveau d’aujourd’hui pour les cinq prochaines années, il n’y aura pas d’incidences sur la demande interne, cependant le déficit budgétaire va augmenter en raison des coûts des importations et de la politique de soutien des prix. Si le scénario de la baisse des prix du pétrole se confirme à partir du printemps prochain au niveau de 80 dollars le baril, l’Algérie devra avoir recours au Fonds de régulation des recettes et aux réserves de change afin de financer le budget, ce qui risque d’hypothéquer la part des générations futures dans la richesse pétrolière. Dans tous les cas, la crise et la récession en Europe toucheront l’Algérie à moyen terme et non à court terme à travers les prix mondiaux, notamment ceux des produits alimentaires, de l’énergie et surtout le pétrole. En revanche, les autres secteurs ne sont pas concernés par la zone euro, ni le système bancaire, ni la bourse, ni le tourisme, ni l’immobilier.
-Si vous deviez ne retenir que deux événements de la vie économique nationale en 2011, quelle serait, selon vous, la plus grande réalisation du gouvernement durant cette année et aussi le plus gros ratage ?
Je note en premier l’avancement des travaux de l’autoroute Est-Ouest qui sera d’un apport important pour l’activité commerciale avec les pays maghrébins, particulièrement après la phase post Printemps arabe et les transformations démocratiques en Libye, en Tunisie, et au Maroc. L’espace économique maghrébin fera gagner à la région trois points de croissance du produit intérieur brut.En second lieu, il faut souligner la tenue de deux tripartites durant l’année 2011 ainsi que la liquidité injectée dans la masse salariale et qui a atteint dans la loi de finances 2011 exécutable en 2012 quelque 35 milliards de dollars.
Cela constitue une réalisation importante sur le plan du front social, mais qui est néfaste sur le plan économique compte tenu de la nature de notre économie. Le fait est que la demande interne est plus flexible par rapport au revenu individuel moyen que l’offre, ce qui menace, en cas de poursuite du déficit budgétaire, de résulter soit sur l’inflation en raison de la diminution du soutien aux prix, soit sur la mise en place de nouveaux impôts dans le projet de loi de finances complémentaire.
Safia Berkouk
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