Stratégie industrielle :

Une problématique financière à clarifier

par Lamine Bey Chikhi, Le Jeune Indépendant, 26 février 2007

Même si elle se déploie sur le long terme, une stratégie industrielle ne saurait se limiter au descriptif des seuls axes techniques et économiques autour desquels elle aura à s’articuler. Elle ne saurait non plus tirer sa crédibilité des seuls arguments doctrinaux, politiques et/ou économiques avancés par ses artisans pour en justifier la mise en œuvre.

L’avant-projet portant stratégie et politiques de relance et de développement industriels élaboré par le ministère des Participations et de la Promotion de l’investissement (MPPI) répond certes aux exigences qui confortent en quelque sorte l’opportunité de la démarche envisagée, mais il ne renseigne pas suffisamment, dans son étape actuelle qui est une étape préliminaire d’explication et de sensibilisation, sur les moyens financiers appelés à être mobilisés pour assurer la couverture des programmes, en particulier ceux nécessitant l’importation de biens d’équipements industriels et de prestations de service.

Le document relatif au projet indique que «le niveau actuel des réserves de change permet une mise en œuvre de la stratégie industrielle sans recours à l’endettement extérieur : le pays, est-il ajouté, est capable de fournir les paiements extérieurs nécessaires au financement de la partie de l’investissement importé dont la stratégie industrielle aura besoin».

Cette affirmation ne gagnerait-elle pas à être pondérée du fait qu’elle ne prend appui sur aucune évaluation des besoins en paiements extérieurs au titre de la nouvelle politique industrielle et qu’elle repose sur un indicateur (les réserves de change) appréhendé dans sa configuration actuelle alors qu’il est sujet à fluctuation non seulement parce qu’il est tributaire des revenus tirés des hydrocarbures mais aussi parce ces derniers sont tirés vers le bas par des importations en hausse croissante et dont une partie reste parfaitement incompressible ? La certitude qui marque la position du MPPI, quant au financement de la stratégie industrielle sans recours à l’endettement extérieur, laisse dubitatif dans la mesure où elle fait abstraction des conjonctures, de leur volatilité, des risques de chocs externes et de leurs répercussions éventuelles, des surcoûts qui affectent lourdement notre commerce extérieur et de ceux susceptibles de toucher les programmes en cours de réalisation dans le cadre du plan de consolidation et de soutien à la relance économique.

Chacun sait pourtant que le volet financier influe sur tous les autres positivement ou négativement, en fonction de la prise en charge dont il fait l’objet. Et cette prise en charge constitue un processus incluant le chiffrage du projet concerné, la définition des sources de financement des programmes retenus dans ce cadre et la gestion proprement dite des fonds mobilisables.

Lignes de démarcation La problématique du financement de la nouvelle stratégie industrielle gagnerait à être clarifiée, ce qui suppose des indications précises sur les sources de financement (nationales et, le cas échéant, internationales) et une évaluation de ce que coûtera cet ambitieux programme.

Des opérateurs économiques expriment cette préoccupation en se demandant si l’Algérie ne devrait pas prévenir tout risque de voir son économie livrée de nouveau à l’endettement alors qu’elle a réalisé la prouesse de rembourser sa dette extérieure par anticipation.

On estime qu’il y a lieu d’être explicite à ce sujet à la fois parce que les réserves de change sont sollicitées tous azimuts et parce que le FRR (Fonds de régulation des recettes) est supposé servir de garantie contre les aléas futurs et, de ce fait, non susceptible d’être utilisé dans le cadre de la nouvelle politique industrielle.

On considère également que cette clarification est d’autant plus indispensable qu’elle interviendrait dans un contexte marqué par la réalisation en cours d’un programme de soutien à la relance économique de grande envergure puisque devant mobiliser 100 milliards de dollars.

C’est du reste l’importance financière de ce programme qui incite à établir un certain nombre de lignes de démarcation et/ou de connexités, voire de complémentarités avec le projet de stratégie industrielle du MPPI. Au plan financier, les indications attendues en rapport avec ce projet ne peuvent faire l’impasse sur les objectifs arrêtés par l’Etat en matière de gestion prudentielle des réserves de change, de préservation des équilibres macrofinanciers et de suivi des moyens de paiement extérieurs affectés à la couverture des importations.

Réglementairement, le recours à certains types de crédits (en l’occurrence les crédits concessionnels des institutions multilatérales et des agences de développement) n’est pas prohibé, d’où la mise en garde émise par certains contre la tentation de contracter des emprunts de cette catégorie pour soutenir une partie de la stratégie industrielle au motif qu’ils restent autorisés alors que les objections à cet égard sont économiques et financières.

En réalité, la réflexion sur les sources de financement liées au projet du MPPI gagnerait à inclure les questions fondamentales liées au concept et à la pratique d’une politique économique, pour une approche critique des éléments de cette politique, de leur interdépendance éventuelle et de leurs spécificités.

Il n’y a pas si longtemps, la préoccupation centrale au niveau institutionnel portait sur les modalités d’une gestion économiquement profitable de l’embellie financière. Aujourd’hui, le principe de précaution conduit à s’interroger sur les sources de financement d’une nouvelle politique industrielle, et, par conséquent, sur notre capacité réelle à traiter cette question sans porter atteinte aux acquis stratégiques de la politique de désendettement engagée depuis 2004.

La notion même d’IDE (investissements directs étrangers) comme alternative partielle aux emprunts externes et à laquelle renvoie le projet de nouvelle stratégie industrielle, avec un peu trop d’assurance à notre sens, est à relativiser jusqu’à ce que les pouvoirs publics procèdent aux projections qui permettent d’évaluer les gains qu’ils en escomptent mais aussi les transferts de dividendes et de profits liés à l’activité des investisseurs.

Des calculs exhaustifs s’imposent à cet égard d’autant que, hormis ceux réalisés dans certains rares secteurs (téléphonie mobile, hydrocarbures), les IDE sont systématiquement restés au stade de l’intention. Cette donnée fait partie des constats à prendre en compte parmi ceux appelés à recadrer les approches à l’origine excessivement optimistes que l’on peut avoir au sujet d’un projet global de relance industrielle.

On n’omettra pas de souligner qu’une contextualisation forcément internationale de la politique industrielle devrait générer des anticipations financières connectées aux mutations mondiales. Cette corrélation reste pour l’instant encore largement en friche au plan analytique de sorte que l’on court le risque de voir nos marges de manœuvre se réduire en matière de financement des projets inscrits dans la stratégie industrielle et nécessitant le recours à l’importation.

Ne négligeons pas ce risque, ne réduisons pas les solutions qu’il appelle à une simple question d’arbitrages financiers en rapport avec les paiements cash ou d’activation d’instruments classiques de financement extérieur dont on sait qu’ils sont coûteux, bureaucratiques et insidieux.

Nos institutions bancaires (banques, commerciales. Banque d’Algérie...) devraient être mises à contribution dans la démarche globale à engager en vue de tracer d’ores et déjà les lignes saillantes de ce que pourrait être une stratégie financière rationnelle et cohérente d’accompagnement de la nouvelle politique industrielle L. B. C.

   
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