A deux jours de l'ouverture des plis

La privatisation du CPA stoppée

par K. Selim, Le Quotidien d'Oran, 25 novembre 2007

La privatisation du Crédit Populaire d'Algérie est suspendue à la veille de l'ouverture des plis prévue pour demain !

La nouvelle est tombée hier dans un communiqué laconique du ministère des Finances qui a justifié ce recul par «l'impact non encore évalué de la crise des crédits hypothécaires».

La privatisation est de ce fait renvoyée à plus tard dans l'attente d'une «meilleure visibilité sur les marchés financiers internationaux». L'explication par la crise des «subprimes» laisse les spécialistes particulièrement dubitatifs, ce qu'ils retiennent surtout c'est l'incohérence de la démarche. Pendant des années, la privatisation sans cesse retardée du CPA était considérée comme le «signal» décisif confirmant le changement d'optique dans le domaine financier. Ce signal arrive maintenant, à deux jours de l'ouverture des plis, et il est plus déroutant que jamais. Les raisons invoquées par le ministère des Finances risquent d'être peu convaincantes que ce soit pour les banques en lice: BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale et Banque Populaire (France), Citibank (Etats-Unis), ou pour les observateurs extérieurs.

La relation entre l'instabilité des marchés financiers et l'impact de la crise des «subprimes» aux Etats-Unis ne paraissent pas représenter des arguments particulièrement convaincants.

Quelques banques parmi les soumissionnaires ont été plus ou moins affectées par les retombées encore mal identifiées de la crise du marché hypothécaire américain mais tous les indicateurs disponibles montrent qu'elles sont assez circonscrites. A moins, bien sûr, que le gouvernement algérien ne dispose d'informations particulières sur l'état de ces banques.

Dans les faits, l'impact de la privatisation du CPA sur les marchés internationaux est fort réduit pour ne pas dire imperceptible. Les capitaux concernés sont aisément intégrables dans les structures des banques intéressées par la reprise de la banque publique algérienne. Et cela, note un ancien banquier, n'est «qu'une goutte d'eau dans l'océan des opérations financières quotidiennement menées par les établissements bancaires internationaux». Si le gouvernement algérien paraît soucieux d'éviter les conséquences d'une éventuelle crise catastrophique des fonds spéculatifs et des banques impliquées dans le marché des crédits hypothécaires, il devrait, explique-t-on, s'inquiéter davantage du placement en bons du Trésor américains d'une partie non négligeable de nos réserves de change. Ils notent à cet effet que les indices d'une récession de l'économie américaine s'ajoutant à un conflit majeur au Moyen-Orient nourrissent des inquiétudes légitimes sur la préservation de la valeur des réserves placées en T-Bonds auprès de la Réserve fédérale américaine.

«Il est ici question de plusieurs dizaines de milliards de dollars; la magnitude de la crise serait immédiatement ressentie par toutes les économies du monde et aurait des effets directs sur la nôtre, dont le taux de dépendance aux exportations est parmi les plus élevés».

DES DEFECTIONS ?

Dans le même sens, on estime que ce type d'appréhension serait également plus valable du fait de la composition monétaire de nos réserves de change, quasi exclusivement composées d'un dollar dont la valeur s'effrite rapidement. Cela amène, nécessairement, à chercher d'autres explications que la crise des « subprimes » à cette décision de reporter la privatisation du CPA. L'explication résiderait-elle dans une certaine lassitude des banques soumissionnaires devant les délais extrêmement longs du processus de privatisation ?

Car si la crise du marché a affecté la valeur de la capitalisation boursière des banques concernées, elle n'a guère entamé leurs capacités financières. La décision de l'espagnole Santander de se retirer de la course en serait un indice. Y aurait-il eu d'autres défections parmi les derniers compétiteurs officiels ?

Cela constituerait une explication plus rationnelle de la décision du gouvernement que l'invocation de la crise des crédits hypothécaires. Car cette explication par les subprimes est démesurée, comme si une grenouille se prenait pour un boeuf. Elle laisse les observateurs perplexes. La décision de reporter la privatisation n'a pas d'explication évidente, pas plus que la décision originelle de privatiser d'ailleurs.

Le gouvernement doit savoir que personne ne comprend les raisons qui le poussent à interrompre abruptement ce qu'il avait décidé d'initier par lui-même.

S'il voulait donner un «bon signal», l'exercice est particulièrement raté. Mais au delà de ces péripéties et des conditions assez peu connues du processus de privatisation, le noeud du problème demeure intact: comment faire pour que nos banques se professionnalisent, améliorent leurs prestations et leur efficacité, comment arriver à des niveaux de transparence de gestion et d'allocation de crédits ? La privatisation est une voie parmi d'autres, elle ne constitue sûrement pas l'unique panacée.


Ghazi Hidouci, ancien ministre de l'Economie

« Il vaut mieux prendre des participations substantielles dans de vraies banques... »

par Propos Recueillis Par K. S., Le Quotidien d'Oran, 25 novembre 2007

Le Quotidien d'Oran: Le ministère des Finances a décidé de surseoir à la privatisation du CPA en invoquant les effets mal mesurés de la crise des crédits hypothécaires. Qu'en pensez-vous ?

Ghazi Hidouci: Essayons de comprendre: il y avait des offres en plis sur le point d'être ouverts, mais qui demeurent en l'état jusqu'à ce que le ministère saisisse ce qui se passe sur les marchés internationaux. Le ministère décide donc de reporter à une date ultérieure.

Il ressort donc que cette date ne dépend que des marchés internationaux: cela pourrait arriver dans une semaine, un mois, six mois, un an, voire plus. En attendant, les offres dans leurs plis demeureront inchangées; les offreurs n'auront pas le droit de modifier leurs offres en fonction de leur évaluation de la situation... C'est assez étonnant ! Comment donc le ministère, qui est dans l'opacité aujourd'hui, peut-il présumer de cette démarche ? Ce qui apparaît clair, c'est qu'il ne discerne pas aujourd'hui l'incohérence de ce qu'il énonce.

Q. O: L'argument du ministère ne vous paraît donc pas satisfaisant...

G. H.: Quel impact le CPA, banque de très petite dimension et dans l'état où elle se trouve selon le ministère - pas de savoir-faire bancaire, technique, commercial et financier, gamme chétive de produits et services, outils de gestion archaïques - aurait-il sur les marchés financiers ? De quel poids pèserait l'acquisition du CPA dans le bilan des grandes banques internationales. Une Volksbank locale se prendrait-elle pour la Deutschbank ?

Q. O: Quelles pourraient être les alternatives ?

G. H.: La crise des marchés financiers, encore relative aujourd'hui, pourrait être une fenêtre d'opportunité. Ne vaudrait-il pas mieux, avec un très faible pourcentage de l'énorme stock de dollars gelés, prendre des participations substantielles dans de vraies banques en difficulté sur ces fameux marchés financiers ? Et ainsi acquérir de manière dynamique le savoir-faire bancaire, technique, commercial et financier, les gammes de produits et services, les outils de gestion modernes, etc., puis rapprocher les banques publiques de ces banques sans procédures pesamment bureaucratiques ! Il est vrai qu'une telle décision pourrait prendre plus de 17 ans (temps mis depuis 1992 dans la réflexion pour la privatisation du CPA). Sacrés décideurs, comme on dit !

 

   
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