Lettre ouverte à M.Pascal Lamy: "Non vous n'avez pas aidé l'Algérie, vous l'avez enfoncée"

Mouloud Hedir (*), Maghreb Emergent 17 avril 2017

Mouloud Hedir, économiste et consultant en commerce extérieur réagi dans une lettre ouverte aux propos de Pascal Lamy sur l'Algérie affirmant qu'il avait "tant fait" en tant qu'ancien directeur de l'OMC pour l'aider à y entrer. Faux, réplique Mouloud Hedir, en citant exemple à l'appui, comme Lamy en tant Commissaire européen au commerce avait saisi l'aubaine d'une période de faiblesse politique pour imposer des conditions exhorbitantes à l'Algérie. Voici la lettre de Mouloud Hedir:

Vous venez de publier un livre avec le titre «Où va le monde ? Le marché ou la force ?». Je n’ai pas encore eu l’opportunité de le lire. Mais si j’en crois certains extraits dont de nombreux journaux algériens ou étrangers ont fait état, vous y déclarez à propos de mon pays : " l’Algérie n’a pas fait le choix de l’intégration économique car elle travaille avec un logiciel qui n’est pas celui de l’ouverture sur le monde" et vous ajoutez ceci : " regardez le temps qu’elle prend pour négocier son entrée à l’OMC alors que depuis 20 ans, j’ai en tant qu’ancien directeur de cet organisme tout fait pour l’aider ".

Je dois dire que, sur la première partie de cette citation, moi-même ainsi qu’un grand nombre de mes concitoyens partageons totalement cette partie de votre analyse. L’actualité au quotidien illustre parfaitement cette vérité que l’Algérie peine à s’insérer plus intelligemment, comme elle le devrait, dans le système des échanges mondiaux.

Nous en payons le prix en termes de faiblesses de l’investissement, de qualité de la croissance, de performances de nos entreprises et d’opportunités chaque jour perdues pour notre jeunesse. Nous mesurons particulièrement les affres de la faible diversification de notre économie depuis trois années maintenant que le retournement des marchés pétroliers est venu amputer de plus de la moitié les recettes d’exportation de notre pays. Il n’y a donc pour nous aucune difficulté à partager votre opinion à ce sujet.

En revanche, quand vous affirmez avoir tout fait pour aider, vous êtes beaucoup moins crédible. Certes, la déshérence dans laquelle est tombé le dossier de notre accession à l’OMC et la légèreté avec laquelle sont abordées nos négociations, nous blessent et nous désespèrent, tant elles nous paraissent en décalage avec la haute idée que nous nous faisons de notre pays et de son renom.

C’est le choix et la responsabilité de notre propre gouvernement et, en tant que directeur général de l’OMC, vous n’y êtes pour rien. Mais, quant à aider l’Algérie à mieux orienter sa politique commerciale externe, vous en aviez eu parfaitement l’opportunité en tant que Commissaire européen au commerce puisque ce fut sous votre autorité que l’Union européenne a négocié l’accord de libre-échange qui la lie à ce jour à l’Algérie. Non seulement vous ne l’avez pas aidé, mais vous avez, bien au contraire, déployé tout votre talent pour l’enfoncer.

Une action complètement nocive

Ayant été impliqué dans le volet purement technique de cette négociation, côté algérien, je sais positivement que votre action personnelle a été complètement nocive pour les intérêts économiques à long terme de mon pays. J’ai en tête deux exemples précis qui le prouvent et qu’il est loisible à tout un chacun de vérifier.

Je voudrais d’abord vous rappeler, dans le cas où vous l’aurez oublié, que les négociateurs européens, sous votre férule, ont imposé à l’Algérie la consolidation de ses tarifs agricoles alors que rien ne les y obligeait, la zone de libre-échange la liant à l’Union européenne ne portant que sur le volet industriel.

Cette consolidation imprudente, dont vous saviez parfaitement qu’elle serait extensible par la suite à tous les pays membres de l’OMC, s’est faite, de plus, à un taux maximal de 30% là où l’Union européenne, véritable citadelle du protectionnisme agricole dans le monde, a consolidé pour sa part des taux allant jusqu’à 182%. Le moins que l’on puisse dire est que si votre intention était d’aider, vous auriez pu éviter de pousser les algériens à accepter un engagement aussi contraignant, sachant par ailleurs les handicaps naturels de l’économie agricole dans notre pays.

Mais, surtout, je n’oublie pas que vous êtes intervenu personnellement pour imposer dans cette même négociation un compromis en matière de services qui consiste pour l’Algérie à concéder le traitement national généralisé aux entreprises européennes. A ma connaissance, aucun membre de l’OMC n’a jusqu’ici accepté une concession aussi exorbitante et c’est donc un autre obstacle énorme que vous avez ainsi contribué à dresser devant les négociateurs algériens à l’OMC, le jour où notre pays se résoudra finalement à y entrer.

Vous ne pouvez ignorer ce fait puisque vous c’est vous-même qui aviez arraché ce compromis à un ministre algérien inconsistant et qui n’y comprenait goutte lors d’une rencontre que vous aviez improvisée avec lui en marge de la conférence ministérielle de l’OMC à Doha, en novembre 2001.

Il est vrai qu’à cette époque, les dirigeants algériens tenaient à tout prix à sortir de l’isolement politique et diplomatique dans lequel le pays était plongé à la suite d’une décennie sanglante. Dans un tel contexte politique, il n’y avait pas de véritable place pour la négociation technique proprement dite.

Vous avez tiré profit d'une aubaine politique

Certes, tout cela, ce sont des choix faits en toute autonomie et en toute indépendance par les dirigeants d’un pays souverain. Et pour notre part, nous sommes trop attachés à cette souveraineté pour venir nous plaindre en quoi que ce soit, y compris quand les décisions de nos dirigeants nous coûtent. Mais vous-même, comme dirigeant politique européen, rien ne vous obligeait à tirer parti de leur crédulité ou des difficultés politiques dans lesquelles ils se débattaient. C’est pourtant ce que vous avez bel et bien fait. Vous aviez agi en tirant profit de l’aubaine. Et vous êtes bien à vos fins, sans songer un seul instant que dans une négociation aussi importante, rien ne sert d’humilier et d’écraser son partenaire, du simple fait qu’il se trouve momentanément affaibli.

C’est en cela que ce commentaire que vous faites figurer dans votre livre est choquant. Avec les compromis que vous lui aviez arrachés en matière de tarifs agricoles et en matière de concessions sur les services, vous saviez très bien, comme professionnel des négociations commerciales internationales, que l’Algérie allait plus tard se faire tailler en pièces lorsqu’elle entamerait ses négociations à l’OMC. Alors, de grâce, ne dites surtout que vous avez fait ou tenté quoi que ce soit pour l’aider.

Soyons clairs. Vous avez bien travaillé à défendre les positions commerciales de l’Union européenne. Au plan strictement marchand, vous aviez sans doute raison d’agir comme vous l’avez fait. D’un point de vue politique, c’est plus douteux, un bon accord étant finalement celui qui dure et celui que chaque partie applique avec enthousiasme parce qu’elle y retrouve en bout de course ses intérêts.

Pour nous autres, de ce côté de la Méditerranée, il y a une Europe que nous aimons et que nous admirons, celle fraternelle, de la paix et du droit. Celle de l’élargissement et de l’ouverture aux pays du voisinage. Celle d’Erasmus et du partage des savoirs. Celle de la coopération et de la prospérité partagée. Nous doutons fort que ce soit cette Europe-là que vous avez servie.

Mouloud HEDIR -Alger, le 16 avril 2017

(*) Economiste et consultant en commerce extérieur

Le titre et les intertitres sont de la rédaction

 
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