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Après les accords entre Sonatrach et Gazprom à Moscou
L’Europe s’oppose au “cartel du gaz” algéro-russe
Samar Smati, Liberté, 8 août 2006
L’Europe s’inquiète du rapprochement entre Sonatrach et ses homologues russes Gazprom et Lukoil. Les Européens voient dans la signature des deux mémorandums d’entente un “axe algéro-russe des hydrocarbures”, voire la naissance d’un “cartel” du gaz. La Commission européenne s’intéresse de près aux impacts des accords conclus.
Alger et Moscou suscitent une grande polémique européenne depuis le rapprochement entre Sonatrach et les deux géants russes Gazprom et Lukoil, à la faveur de la visite du ministre de l’Énergie en Russie ces derniers jours. Ce qui a entraîné maintes réactions et spéculations après l’annonce de la signature du Memorandum of Understanding (MOU) entre Sonatrach et Gazprom, à Moscou. Les Européens ressortent des tiroirs l’idée de la création d’un “cartel du gaz” qui serait tiré par un “axe algéro-russe” fort. Cette hypothèse avait été avancée par les experts européens suite à la visite de Vladimir Poutine en Algérie au mois de mars dernier et la signature dans ce cadre de différents accords, notamment dans le domaine énergétique. Ces accords de coopération intervenaient moins de deux mois après la crise gazière ukraino-russe.
Saisie par certains états membres, la Commission européenne étudie même les “implications” que pourrait avoir l’accord signé entre Sonatrach et Gazprom sur sa stratégie énergétique. Un porte-parole de la Commission européenne a indiqué samedi que les commissaires vont “étudier toutes les implications possibles de l'accord”. Et ce, même si ce genre d’accord a été déjà conclu entre Sonatrach ou Gazprom et les principales compagnies pétrolières et gazières de par le monde, notamment les compagnies européennes.
Autre signe critique aux yeux des Européens d’une alliance, voire de la création d’un axe algéro-russe des hydrocarbures, l’invitation officielle adressée par Viktor Khristenko, le ministre russe de l'Industrie et de l'Énergie, à l'Algérie pour prendre part à la conférence Russie-UE pour la coordination des stratégies énergétiques. Celle-ci se tiendra à la fin du mois d'octobre dans le cadre de la semaine russe du pétrole et du gaz.
“Rome en état de choc…”
La salve contre le partenariat entre Sonatrach et Gazprom est venue de la capitale italienne où Romano Prodi, le Premier ministre et néanmoins ancien président de la Commission européenne, a saisi officiellement Bruxelles. “Rome est en état de choc depuis la signature, vendredi, d'un accord entre deux géants du gaz, le russe Gazprom et l'algérien Sonatrach. Le Premier ministre italien, Romano Prodi, redoute la création d'un cartel et il a demandé à Bruxelles d'intervenir”, indique le quotidien français Le Figaro dans son édition économique d’hier.
La réaction romaine trouve sa justification, selon Ria Novosti, dans le fait que 30% des besoins gaziers de l’Italie sont livrés par Gazprom, une autre quantité importante par Sonatrach. “Aussi en cas d'alliance de ces deux grands fournisseurs, ce pays serait totalement dépendant des exportations. Il n'est donc pas étonnant que le Premier ministre italien, Romano Prodi, qui récemment encore était à la tête de la Commission européenne, ait immédiatement réagi à l'information en provenance de Moscou et demandé l'élaboration urgente de la politique énergétique unique de l'UE”, précise l’agence russe.
Pour Ria Novosti, “l'Europe voit d'un mauvais œil la coopération énergétique russo-algérienne”. Bien que rien de concret n'ait été décidé en matière d'activités conjointes, le rapprochement des deux grands fournisseurs de gaz suscite, selon l’agence russe, déjà des inquiétudes chez les consommateurs européens. Le partenariat entre les deux compagnies fait craindre, dans ce cadre, le pire à l’Europe. D’autant que si les Européens ont peur de l'“hégémonie” du géant mondial du gaz, les Russes y voient surtout une “gazpromphobie” suscitée par la “crise gazière ukraino-russe” de janvier dernier.
Les craintes européennes
L’enjeu étant celui de la sécurité de l’approvisionnement énergétique de l’Europe, qui appréhende à travers cet accord l’émergence d’un axe fort entre Alger et Moscou, capable d’imposer ses prix et ses quantités aux clients européens. Les appréhensions européennes ont pour origine le fait que l'Algérie et la Russie soient des fournisseurs incontournables. Ils représentent les deux plus grands fournisseurs des pays européens.
Pour le quotidien français, “l'alliance entre Gazprom et Sonatrach trouble l'Europe”. Le partenariat entre les deux compagnies fait même craindre un “Opep du gaz”. “Il est vrai qu'il y a de quoi s'inquiéter”, précise Le Figaro, qui relève à ce sujet que les deux compagnies représentent les deux grands fournisseurs de gaz des pays de l'Union européenne. Gazprom, avec 125 milliards de mètres cubes, et Sonatrach, avec 61 milliards, satisfont 36% des besoins de l'Union. “Faire jouer la concurrence dans un tel cas semble difficile, d'autant que le partenariat concomitamment conclu par Sonatrach avec le géant russe du pétrole, Loukoil, n'arrange rien aux affaires européennes”. Pour Rome, le protocole annoncé vendredi équivaut, selon Le Figaro, à créer une “Opep du gaz” capable d'imposer ses prix et ses quantités au marché. “Dans les faits, cela était déjà le cas, mais l'institutionnalisation d'un système n'est jamais une bonne chose”, ajoute le quotidien.
Le Figaro voit même dans ce rapprochement un fait nouveau. “Sonatrach devrait par ailleurs céder à Gazprom une participation dans le gazoduc Galsi, en cours de construction, entre l'Algérie et l'Italie via la Sardaigne et dont l'entreprise algérienne détient 36%”. Certains analystes européens voient même dans cet accord de “possibles échanges d’actifs” entre Sonatrach et Gazprom. Loin s’en faut, Gazprom s’est également attiré la suspicion des Européens après avoir annoncé qu’elle a envisagé avec la partie algérienne la construction d'une usine de liquéfaction de gaz sur le littoral de la Baltique.
Le projet Baltiiski SPG (gaz liquéfié balte), élaboré par le géant russe, verra également la participation de PetroCanada et BP. “Cependant, Gazprom n'a pas encore de partenaire susceptible de l'aider à construire d'ici à 2009 une usine d'une capacité de 5 millions de tonnes par an et de lui fournir la technologie de la liquéfaction du gaz. Tout semble indiquer que ce partenaire pourrait être la Sonatrach, l'acteur le plus expérimenté sur le marché du gaz naturel liquéfié”, précise à ce sujet l’agence Ria Novosti.
Manœuvres autour d’une fusion sensible
Autant de signes qui font peur à l’Europe. En filigrane, c’est la nouvelle politique énergétique européenne qui se profile. D’autant plus qu’un dossier tout aussi important que les accords algéro-russes est également sur la table des experts européens. Celui de la fusion entre Suez et Gaz de France actuellement à l’étude au niveau du gouvernement et du Parlement français. “Si la fusion entre Suez et Gaz de France aboutit, les deux entreprises constitueront le premier acheteur de gaz en Europe et le numéro un mondial du gaz naturel liquéfié. Ce rapprochement devrait rassurer les Cassandre qui voient l'Europe de l'énergie contrôlée par le Kremlin”, précise Le Figaro. Le quotidien argue citant Gérard Mestrallet et Jean-François Cirelli, les P-DG de Suez et Gaz de France, qui ont toujours indiqué, selon la même source, qu’“à des fournisseurs de poids, il faut opposer des acheteurs de taille à lutter”. L’annonce de la fusion GDF-Suez fait toutefois l’objet d’une attention toute particulière de la Commission. Celle-ci a annoncé, le 19 juin dernier, qu’elle ouvrait une enquête approfondie sur la fusion dans le cadre de son pouvoir de contrôle des opérations de concentration.
La Commission a justifié sa décision par le fait qu’une enquête initiale a permis d'établir que la fusion soulèverait “d'importants problèmes de concurrence à tous les niveaux de la chaîne de fourniture de gaz et d'électricité en Belgique et à tous les niveaux de la chaîne de fourniture de gaz en France”.
La Commission européenne a jusqu’au 25 octobre 2006 pour prendre une décision interdisant ou autorisant (au besoin moyennant des aménagements) la concentration. Elle a annoncé que son examen analysera l’impact de la fusion sur les principaux marchés européens, français et belge en premier.
Au-delà de la polémique sur le rapprochement algéro-russe, les Français ont également besoin de l’aval de la Commission européenne pour de telles fusions. Et agiter l’épouvantail d’un “cartel” algéro-russe du gaz peut faire basculer la balance. Dans cette géostratégie gazière, à chacun ses moyens et ses arguments.
Samar Smati
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