Hafnaoui Ghoul. Fondateur et porte-parole du Mouvement du Sud pour la justice

Ouyahia a détruit le Sud

El Watan, 15 mars 2013

Le Mouvement du Sud pour la justice (MSJ), qui soutient le Comité national des chômeurs dans leur manifestation d’hier, estime que le vrai changement viendra du Sud.

- En votre qualité de défenseur de droits de l’homme, pensez-vous que le Sud est réellement un volcan endormi qui se réveille ?

Oui, c’est le volcan qui se réveille. Volcan qui, nous avions donné l’alerte depuis fort longtemps, n’était qu’endormi. Nous sommes en colère depuis des années, mais nous sommes restés silencieux. L’heure est venue aujourd’hui de demander nos droits. Le MSJ était contre l’exigence de départ du Premier ministre actuel. Nous ne voulons pas politiser nos revendications. Elles se limitent à des exigences sociales et économiques. Abdelmalek Sellal n’est pas censé assumer les graves erreurs de son prédécesseur. Ahmed Ouyahia a détruit le Sud. Il est l’unique responsable de ce soulèvement. Même le président Bouteflika non plus n’a pas tenu ses promesses. Aucune décision n’a été appliquée. En 2005, à l’issue de la réunion des 14 wilayas du Sud tenue à Djelfa, nous avons saisi le Président sur la nécessité d’ouvrir des négociation ou des consultations directement avec les jeunes pour absorber leur colère, mais cela n’a pas été pris en considération ! Depuis cette date, nous n’avons pas cessé de saisir les autorités locales et les pouvoirs publics sur le malaise dans lequel vit le Sud. Aussi bien en 2007 qu’en 2008, et ce, par quatre fois, nous n’avons vu venir aucune réponse. Nous avons par exemple demandé en 2004 d’ouvrir des zones économiques dites de libre-échange avec les pays voisins pour que le citoyen ne subisse pas les prix exorbitants des produits venus du Nord. En vain.

- Croyez-vous en les dispositions annoncées cette semaine par le gouvernement ?

Sur le terrain rien n’est encore visible et au vu de nos précédentes expériences avec les différents gouvernements, nous avons perdu toute confiance et nous savons qu’il s’agit de paroles juste pour apaiser les tensions. Des ministres qui allouent des enveloppes budgétaires ; mais savent-ils seulement que leur walis sont des voleurs ? Et qu’aucun sou n’arrive au simple citoyen. Nos wilayas sont témoins de ce laisser-aller. Ne savent-ils pas que les 150 milliards de dollars consacrés pour le Fonds du développement du Sud étaient partagés entre les walis et la mafia ? Ce fonds aurait réglé tous les problèmes du Sud. L’état des lieux des wilayas est déplorable : absence d’hôpitaux, de médecins spécialistes, alors que les dernières études affirment que le Sud détient le taux le plus important de cancéreux. Paradoxalement, aucune spécialité d’oncologie n’y est disponible. Pas d’IRM à Ouargla et pas de CHU dans tout le Sud. Côté enseignement, un grand manque d’encadrement est relevé, et dans quelques wilayas, des écoles sont sans prof de langue depuis… 5 ans ! A Hassi Messoud, la commune la plus riche, n’a pas de trottoir et les routes sont impraticables. A Hassi R’mel, la première zone gazière d’Algérie, la population ne dispose pas de gaz de ville et des bidonvilles poussent comme des champignons. Il n’y a pas d’eau potable… Et avec les dernières déclarations des ministres, je pense qu’on va vers un scénario bis de la Kabylie (de 2001). Comme Zarhouni à l’époque, des ministres viennent aujourd’hui nous provoquer avec leurs propos.

- Donc pour vous le changement viendra du Sud ?

Certainement. C’est une région délaissée et nous subissons la hogra. Nous sommes encore à l’ère du colonialisme. L’Etat ne nous reconnaît de droit que sous la menace de la violence. C’est le seul langage qu’il comprend. D’ailleurs, nous refusons la nouvelle politique de nomination des walis. A l’exemple de celui d’Illizi. C’est insensé. Un député qui a été élu d’une manière frauduleuse revient dans sa wilaya. Une politique qui laisse la voie libre aux règlements de comptes personnels. Il en est de même pour les chefs de daïra et les directeurs, et d’autres autorités locales. Mépris, bureaucratie, humiliation, nous subissons tout de leur part. D’où nos revendications sociales et économiques aujourd’hui. La plateforme de Sidi Cheikh, élaborée en 2004, compte une vingtaine de points. Nous voulons des infrastructures de base et des projets de développement, l’ouverture de centres de formation… Même en matière d’études, nous sommes délaissés. Nous exigeons le respects des droits de l’homme dans le Sud, l’annulation de l’autorisation pour accéder aux zones pétrolières, la nécessité de prendre en charge entièrement le transport des étudiants et des malades vers le Nord, l’attribution de prime de chômage et l’annulation des contrats de préemploi. L’Etat essaye avec par tous les moyens de casser notre mouvement afin de garder le plus que possible la région dans le calme. Des rumeurs ont même circulé affirmant que le MSJ entretient toujours des rapports avec l’aile armée du mouvement pour terroriser la population. D’autres encore parlent de l’appartenance de Abou Zeïd et de Mokhtar Ben Mokhtar à cette aile pour nous déstabiliser. Rien de tout cela n’est vrai. J’avoue que l’aile armée est encore en activité, mais des divergences ont éclaté entre nous lorsque ce membre du MSJ a décidé de porter les armes estimant que c’est la seule langue que le pouvoir algérien comprend.

Bio express :

Né en 1962 à Djelfa, Hafnaoui Ghoul est fondateur du Mouvement du Sud pour la justice et également journaliste et activiste pour les droits de l’homme. Il est membre de la Ligue algérienne des droits de l’homme et du Syndicat national des journalistes. Il a publié plusieurs livres sur l’histoire de la région du Sud et ses monuments historiques. En 2004, il décroche le prix de journalisme qui lui a été décerné par Reporters sans frontières. En 2004, il fait de la prison.

Nassima Oulebsir

 
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