Des chiffres et des bilans

El Watan, 25 décembre 2003

L’année 2003 a été globalement positive pour l’Algérie qui a réussi à consolider encore davantage ses équilibres macroéconomiques, à améliorer le chiffre de la croissance et, plus extraordinaire encore, à réévaluer de manière sensible sa monnaie.

Les indicateurs macroéconomiques sont en effet encore plus bons qu’en 2002 avec notamment des réserves de change qui dépassent 30 milliards de dollars, un taux d’inflation retombé sous la barre de 1 %, une croissance forte de 6,8 % et un dinar en hausse d’au minimum 10 points par rapport à l’euro. Les bons chiffres de l’économie ne sont évidemment pas le fruit du hasard. Ils sont le couronnement d’un effort colossal d’investissement dans le secteur des hydrocarbures rendu possible par la loi de Sid Ahmed Ghozali qui a ouvert la voie au partenariat avec des sociétés étrangères dans les domaines de la recherche et de l’exploitation de gisements, dans l’agriculture qui a bénéficié d’importants financements de l’Etat (PNDA) et dans un certain nombre de secteurs qui ont reçu un soutien du Trésor (plan de relance). Ce sont tous ces investissements qui ont permis d’accroître les performances productives et, par conséquent, la croissance très honorable affichée cette année.

Adhésion à l’OMC

Au plan des réformes, l’attention du gouvernement s’est surtout portée sur les travaux préparatoires à l’adhésion du pays à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et à la zone de libre-échange euroméditerranéenne. L’enjeu est de taille et tout le monde s’accorde à dire que l’avenir économique et social de l’Algérie sera en grande partie dépendant de la capacité de nos négociateurs à arracher des accords avantageux pour notre économie. Et de ce point de vue, les choses semblent malheureusement mal parties avec le démantèlement tarifaire exagérément fort et précipité consenti à l’OMC et à l’Union européenne qui n’en demandaient pas tant. L’autre réforme de taille à l’actif du gouvernement algérien au cours de l’année 2003 est sans conteste la nouvelle ordonnance relative à la monnaie et au crédit qui abroge la première loi (90-11) en apportant des réponses plus claires aux préoccupations du monde de la finance qui a beaucoup évolué depuis la promulgation de la première ordonnance en 1990. La Banque d’Algérie, le Conseil de la monnaie et du crédit, la Commission bancaire, les banques publiques et privées, le marché interbancaire de change et autres acteurs du système financier trouveront dans la nouvelle version de la loi sur la monnaie et le crédit des réponses à la fois plus appropriées et plus modernes à leurs préoccupations. Reste à savoir ce qu’il en sera de son application dans un pays où les lois sont souvent ignorées. Il y a, enfin, la modification apportée à la réglementation sur les zones franches datant de 1995 et qui n’a jamais été appliquée. On compte sur le nouveau dispositif pour inciter les investisseurs notamment étrangers à occuper rapidement les deux zones franches déjà créées (Bellara dans la région de Jijel et Sidi Abdellah tout près d’Alger) et à amener progressivement les «trabendistes» qui opèrent dans les grands marchés informels existant en Algérie (il y aurait plus de 70) à s’inscrire dans la légalité dans ces zones qui bénéficieront de nombreux avantages fiscaux. Les bons chiffres et la dynamique de réforme de 2003 sont malheureusement assombris par un certain nombre de faits qui montrent à l’évidence que l’édification d’un authentique système de marché basé sur l’Etat de droit ne constitue toujours pas un principe fondateur pour nos gouvernants qui continuent à gérer l’économie au gré des préoccupations politiciennes. L’affaire El Khalifa en constitue un parfait exemple. Voilà une entreprise privée pour qui tout était permis et qui réalisait une expansion unique dans les annales tant que son patron bénéficiait de la protection des plus forts, mais qui s’écroule comme un château de cartes dès que dernier est tombé en disgrâce. Le traitement réservé au groupe Khalifa a porté un sérieux préjudice à l’investissement qu’il faudrait un jour chiffrer, car il a apporté aux hommes d’affaires qui souhaitaient investir en Algérie la preuve qu’il n’y a toujours pas d’Etat de droit et que la prospérité ou l’échec de vos affaires dépendaient beaucoup plus de l’état de vos relations avec les hommes forts du moment que de votre génie de manager. Quant aux petits épargnants échaudés par leur mésaventure avec la banque El Khalifa, il faudra certainement beaucoup de temps pour les convaincre de déposer leur argent dans une banque privée. L’autre ombre au tableau de l’économie algérienne est dans la manière pour le moins irrationnelle de conduire la réforme du secteur public économique par le biais d’une pléthore de sociétés de gestion de participation (SGP) dont tout le monde, y compris le chef du gouvernement lui-même, est d’accord sur l’inefficacité et les coûts de gestion prohibitifs. Avec plus de 200 EPE en faillite (actifs nets négatifs) mais toujours en activité, des secteurs entiers (textiles, mécanique, etc.) sinistrés, des dizaines d’entreprises qui ne tiennent que grâce aux subsides du plan de relance et des commandes post-séisme, le secteur public économique semble foncer tout droit dans le mur. Même les privatisations grâce auxquelles on pouvait espérer détourner certaines EPE de leur sinistre trajectoire semblent avoir été abandonnées par les pouvoirs publics qui, à l’approche de l’élection présidentielle, se remettent à parler d’assainissement, de recapitalisation, de plans de sauvetage et autres concepts à connotation beaucoup plus électorale qu’économique. Signalons enfin la réforme du système bancaire dont on ne voit toujours rien venir en dépit d’une coûteuse recapitalisation qui a englouti 1200 milliards de dinars au total. Les améliorations ponctuelles qu’on a pu constater çà et là sont beaucoup plus dues à la qualité personnelle de certains managers qu’à une dynamique de redressement portée par une réforme. La régression est en revanche perceptible dans l’écrasante majorité des agences où les formalités d’ouverture de comptes sont lourdes, la délivrance du chéquier requiert plusieurs mois et les calculs d’intérêt se font avec beaucoup de retard. La mise en œuvre lente et chaotique des réformes économiques donne le sentiment largement partagé que les autorités algériennes manquent de détermination à accélérer la transition à l’économie de marché et qu’il y aurait même chez nombreuses d’entre elles la volonté délibérée de maintenir une économie bureaucratique basée sur la rente.

Par Nordine Grim

 

   
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