BRAS DE FER UGTA-DIRECTION

Air Algérie menacée de paralysie

Le Quotidien d'Oran,  29 décembre 2004

Rien ne va plus entre le syndicat d'entreprise UGTA et la direction d'Air Algérie. La tension est encore montée d'un cran hier, lors d'une conférence des cadres syndicaux d'Air Algérie présidée par Abdelmadjid Sidi Saïd, secrétaire général de l'UGTA, et M. Bali, secrétaire général de l'UGTA-Air Algérie, au siège de la centrale syndicale.

Depuis plusieurs jours, le PDG d'Air Algérie et le secrétaire général de l'UGTA-Air Algérie se livrent une guerre de communiqués sans précédent. L'un a accusé le syndicat des travailleurs d'Air Algérie «d'agir à l'encontre des intérêts de l'entreprise et des travailleurs et de verser dans le populisme», et l'autre a révélé qu'une étude «des éminences grises de la compagnie prévoit de licencier 3.000 travailleurs sur les 9.000 que compte Air Algérie dans le cadre du partenariat avec l'entreprise privée Sogerma». L'annonce a fait grand bruit dans les aéroports. Face à une telle situation, l'UGTA-Air Algérie a décidé de réunir ses troupes au siège de la centrale syndicale.

Après avoir écouté les doléances des travailleurs d'Air Algérie, le secrétaire général de l'UGTA, Abdelmadjid Sidi Saïd, a appelé à «une clairvoyance et une sainteté des relations entre la direction de l'entreprise et les travailleurs». Le responsable de la centrale syndicale a affirmé que si la direction refuse de coopérer, «elle en assumera la responsabilité publiquement». En d'autres termes, si les relations entre la direction et les travailleurs d'Air Algérie restent au même point, une grève de grande envergue - puisqu'elle impliquera les pilotes, le personnel navigant et les techniciens - sera déclenchée. Tous les cadres d'Air Algérie présents à la conférence d'hier ont approuvé cette décision. Récit.

Le secrétaire général de l'UGTA/entreprise, Abdelhamid Bali, était le premier à prendre la parole. Il a expliqué que son syndicat avait accepté l'ouverture du capital proposée par le P-DG d'Air Algérie, mais il n'a jamais cautionné l'arrivée de l'entreprise privée Sogerma. «Au début, on a dit que si un partenaire venait rapporter de l'argent à l'entreprise, ce serait une bonne chose. Mais nous ne pouvons accepter Sogerma, une entreprise qui a licencié de nombreux employés en France. En plus, elle propose d'amener uniquement 3 millions d'euros, pas même le prix d'un moteur d'avion», soupire M. Bali. Selon lui, malgré son refus de cautionner ce partenariat, le P-DG d'Air Algérie a tout de même déclaré que le syndicat UGTA/Air Algérie acceptait l'arrivée de Sogerma en Algérie. Le secrétaire général de l'UGTA/entreprise en est encore irrité. «Qu'il nous en apporte la preuve, qu'il nous amène le papier sur lequel nous avons signé ! Ou sinon, prouvez-nous que l'entreprise est déficitaire», s'insurge-t-il.

Les interventions des travailleurs d'Air Algérie abondent dans le même sens. Ils ont unanimement condamné ce «partenaire étranger qui vient sucer le sang des travailleurs algériens». Un technicien a affirmé qu'il veut «bien avoir un partenaire étranger, à condition que celui-ci apporte son savoir-faire, ses compétences. Ce qui n'est pas le cas de Sogerma». En plus, ajoute-t-il, les 3.000 licenciements signifient 3.000 dépressions et 3.000 divorces.

Mme Karakache, la seule femme pilote présente à la conférence, estime, quant à elle, qu'il faudrait s'attaquer au mal qui ronge la compagnie nationale: sa gestion. «Une personne ne peut pas décider de l'avenir de 9.000 employés. On a parfois l'impression que l'on fait tout pour que cette entreprise soit déficitaire», soutient-elle devant les applaudissements de ses collègues.

Lorsque le numéro un de la centrale syndicale prendra le micro, les travailleurs d'Air Algérie lui disent que «cette fois-ci, il faut absolument qu'il s'implique» avec eux. Abdelmadjid Sidi Saïd répond avec une boutade: «Mais je suis actionnaire à Aigle Azur, vous le savez !». Plus sérieux, il ajoute que «l'UGTA a toujours été impliquée avec les travailleurs d'Air Algérie, depuis que la compagnie existe. Le problème qui se pose à Air Algérie se pose à l'intérieur de notre famille». Au cours de son intervention. M. Sidi Saïd a énuméré subrepticement les erreurs commises par le syndicat d'Air Algérie. «Vous avez une part de responsabilité dans ce qui se passe à Air Algérie», soutient-il. Il enchaîne en disant que «le compartimentage du collectif des travailleurs, avec ce qu'il compte comme pilotes, techniciens, personnel navigant, a ouvert des brèches. Vous avez avancé avec une confiance absolue». Les syndicalistes d'Air Algérie présents dans la salle acquiescent silencieusement. Le secrétaire général de l'UGTA poursuit: «Il est sûr qu'on ne peut pas faire de la concurrence en désaffectant notre entreprise. Sogerma est en deçà des capacités de nos techniciens. Ce qui m'afflige le plus, c'est la note de votre P-DG. Ce qui a été écrit est très grave. On ne devrait pas écrire cela, quel que soit le différend que l'on a avec ses employés. Pour cette raison précise, nous n'avons pas le droit de nous taire. Celui qui touche un cheveu du syndicat des travailleurs d'Air Algérie aura affaire à moi».

Les travailleurs, debout, applaudissaient, certains tapant sur les tables. Sidi Saïd avait dit exactement ce qu'ils voulaient entendre. Le secrétaire général de l'UGTA prendra également le soin de lever une équivoque. Il assure que «détruire Air Algérie n'a jamais été une politique gouvernementale». «Je suis bien placé pour vous le dire», dit-il en faisant référence à ses bons rapports avec le chef du gouvernement.

M. Sidi Saïd veut surtout resserrer les rangs du syndicat d'Air Algérie. «A partir d'aujourd'hui, nous n'accepterons aucune division du collectif d'Air Algérie. Il faudrait que la compression n'effleure même pas leur idée. On ne peut pas dire que 3.000 travailleurs ne valent rien. Si on doit faire un partenariat, ce sera pour gagner de l'argent, non pas pour en perdre», martèle-t-il. «La centrale syndicale revendique la clairvoyance, la sainteté des relations, nous tendons cette perche. Celui qui la refusera assumera la responsabilité publiquement», dit-il par trois fois. Les travailleurs veulent en savoir plus. Le responsable de la centrale syndicale leur affirme que «si on doit aller en grève, on se concertera. Si nous vous donnons le feu vert, ils devront en assumer la responsabilité». Le ton est donné, la balle est désormais dans le camp de la direction d'Air Algérie.

89 stewards suspendus

Les stewards d'Air Algérie vivent, depuis de nombreux mois, dans la peur de se retrouver dans les listes d'arrêt de travail mises en place par la direction de la compagnie nationale depuis le 11 septembre dernier. Selon des sources syndicales Air Algérie, près de 89 personnes ont été suspendues pour des raisons qui sont, d'après elles, toujours ignorées.

L'avis de suspension, dont le Quotidien d'Oran a pu se procurer une copie, indique que l'arrêt de vol est dû à «un comportement intolérable de nature à provoquer le trouble et simuler volontairement une activité incompatible avec l'exercice de la fonction». Le texte, sibyllin, a fortement intrigué les membres du personnel navigant. D'autant plus que certains d'entre eux ont reçu, quelques jours plus tard, une note annulant cette décision. Seul problème: pour revenir, il fallait signer un autre document pour reconnaître que la faute n'incombait pas à la compagnie mais au personnel navigant. Il fallait, en somme, affirment nos sources, reconnaître qu'ils étaient de mauvais éléments. Seulement deux personnes ont refusé d'y souscrire. Elles sont toujours suspendues. La direction d'Air Algérie a également demandé à ses employés de passer une expertise au centre médical militaire de l'aviation de Béni Messous, pour tester s'ils ont les aptitudes requises pour monter à bord des avions. Le test exigé par la direction avait valu neuf licenciements. Par ailleurs, un chef de cabine, cumulant 25 ans d'expérience à Air Algérie, a été, lui, suspendu à deux reprises. Il avait, au départ, été arrêté de vol puis repris avec un contrat CDD (contrat à durée déterminée). Le 6 décembre dernier, il a reçu une reconduction de son contrat. Le 13 décembre, il aura une annulation du même contrat. Un autre chef de cabine, membre du syndicat du personnel navigant, avait été suspendu pour ses activités syndicales. Tandis qu'il avait remporté le procès contre la compagnie nationale et que le juge a ordonné sa réintégration dans l'entreprise, il n'a, assure-t-on, toujours pas été repris à Air Algérie. Résultats des nombreuses suspensions et des licenciements: il y a un manque flagrant de personnel navigant dans les avions. En cette période de pèlerinage, ils ont dû assurer les allers-retours Alger-Djeddah, plus de 5 heures de vols. La situation était telle que les stewards ont fait appel au secrétaire général de l'UGTA, Abdelmadjid Sidi Saïd.

Aujourd'hui, de nombreux stewards ont réintégré leurs postes, mais, assure-t-on, le problème n'est toujours pas réglé.

Amel Blidi

 

   
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