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La
colère des sinistrés
Le Matin, 12 janvier 2004
Evacuées de force, ces dernières semaines, de leurs camps
de toile, plusieurs familles infortunées dont les bâtisses
sont toujours en cours de restauration durent quitter précipitamment
leurs appartements en cette soirée du 10 janvier 2004. Certaines
ont passé la nuit chez des proches ayant bénéficié de
chalets. D'autres, et elles sont nombreuses, restèrent dehors,
exposées au terrible froid en cet hiver rigoureux.
L'agitation est à son comble tant au chef-lieu de la wilaya de
Boumerdès qu'à sa périphérie.
Dans la panique indescriptible engendrée par la violente secousse,
plusieurs personnes, à l'instar de cinq ouvriers logés
au rez-de-chaussée du bâtiment 1 de Boumerdès, toujours
en cours de réhabilitation, ont aussitôt réinstallé leurs
tentes. Pas moins de dix jeunes, signale-t-on, ont tenté de squatter
des chalets dans des sites en cours de réalisation, à Thénia
et Zemmouri. La police est intervenue pour les y déloger.
Hier matin, un rassemblement est improvisé à Thénia
par plus de 200 représentants de familles sinistrées réclamant
qui un chalet, qui l'accélération de la reconstruction
des bâtisses endommagées par le cataclysme du 21 mai, qui
la suite de l'aide financière pour terminer l'opération
de confortement des maisons individuelles. Parmi les protestataires,
un jeune homme a jeté devant les sièges de l'APC et de
la daïra son lit, ses baluchons et quelques couvertures. Il dénonce
par ce geste l'inéquitable distribution, selon ses dires, de plus
de 80 chalets au site de Bourenane, situé au sud de la ville.
Il jure d'y poursuivre son sit-in « jusqu'à l'obtention
de son droit au relogement ». La foule adressait des insultes aux
responsables locaux qui ont déserté leurs postes ce jour-là. « Qu'ils
nous restituent au moins nos tentes qui avaient prouvé pendant
7 mois notre situation de sinistrés », s'insurge un homme
dont la bâtisse est classée orange 4, du côté de
la cité Sigwald. Tous ceux qui sont dans son cas n'ont, en fait,
pas encore reçu la totalité de l'aide financière
promise pour terminer la restauration de leurs maisons fortement ébranlées,
il y a huit mois. « On nous a trompés, mais rien ne sera
jamais plus comme avant », répètent sans cesse les
habitants du bâtiment 24, à la cité HLM, toujours à Thénia. « L'entrepreneur
nous demande d'évacuer nos appartements pour qu'il entame ses
travaux, mais où abriter nos enfants ? » tempête M.
Mechkarini ayant à charge une dizaine d'enfants et sa maman âgée
de 83 ans et souffrant de maladies chroniques.
«
Mais où est le chalet qu'on m'a promis ? » s'inquiète à son
tour Dahmane, 35 ans, qui a passé la nuit avant-hier dans le froid
avec sa femme et ses enfants, dont deux bébés jumeaux âgés
de 11 mois et souffrant d'asthme. Paniquée, cette famille a quitté,
suite à la violente réplique, son appartement situé au
4e étage du sanatorium de l'hôpital de Thénia. Un
sanatorium dont la réouverture était prévue ces
jours-ci, laisse-t-on entendre.
La colère et l'indignation des sinistrés de Thénia
symbolisaient hier l'atmosphère électrique qui régnait
au niveau de toute la wilaya.
La mise à nu
A Boumerdès-Centre, on recense 350 blessés dont 6 étudiants
qui furent immédiatement admis au bloc d'orthopédie et
de traumatologie pour y subir une intervention chirurgicale. La forte
secousse
tellurique a mis à nu, et pour cause, et le non-respect des règles
d'urbanisme et les malfaçons dans les opérations de restauration
des édifices fortement touchés, il y a huit mois, par le
séisme.
Ce n'est pas un hasard, à titre d'exemple, si plus d'une centaine
d'étudiants furent victimes de blessures plus ou moins légères
dans la bousculade à l'ex-INH lors de cette violente secousse. « Ils étaient
bloqués, explique-t-on, dans la bibliothèque qui ne dispose
d'aucune issue hormis un portail qui s'est coincé lorsque la terre
trembla. »
Au campus sud, des dizaines d'autres étudiants sautaient par les
fenêtres, à cet instant précis.
Au centre-ville de Boumerdès, l'opération de confortement
en béton est remise en cause par les sinistrés. « Que
les responsables locaux aient le courage de venir constater de leurs
propres yeux les résultats des travaux effectués par les
entreprises qu'ils ont engagées à coups de milliards »,
s'indigne-t-on. A l'entrée des différents immeubles censés être
réhabilités, on constate des crevasses profondes dans les
récents ouvrages de maçonnerie. « Où sont
les voiles et les murs de soutènement ? » crient les habitants
du bâtiment 1 classé orange 4, dont la plupart n'ont pas
bénéficié de chalets. A l'intérieur d'un
des appartements, une cloison, pourtant récemment reconstruite,
s'est détériorée avant-hier.
On rappelle, en gros, cet empressement des responsables locaux à fermer
les camps de toile avant fin décembre sans tenir, sur le terrain
des faits, la promesse de reloger tous les sinistrés. On dénonce,
encore une fois, ces intimidations successives des pouvoirs locaux ayant
profité de l'absence des chefs de famille pour arracher leurs
tentes tout juste pour servir la politique du Président-candidat à un
second mandat présidentiel. « Ce soir, nous dormirons encore
dehors, sous des abris de fortune, si les bénéficiaires
de chalets ou d'autres âmes charitables refusent de nous héberger »,
se lamentent plusieurs familles sinistrées, tant à Thénia
qu'au Figuier, au chef-lieu de la wilaya.
Nos interlocuteurs, notamment ceux dont les bâtisses sont classées
rouge et orange 4, et qui n'ont pas encore obtenu de chalets pour la
simple raison qu'ils étaient hors site, c'est-à-dire chez
des proches, se sentent de plus en plus abandonnés par les pouvoirs
publics.
«
Nous allons voir dans quel endroit ils (les pouvoirs publics) vont nous
parquer », s'interrogent-ils, faisant allusion aux sites non viabilisés,
non sécurisés et situés loin de la ville.
Salim Haddou
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