Il y a dix ans, le séisme de Boumerdès : Les séquelles n’ont pas disparu

El Watan, 21 mai 2013

Il y a dix ans, le 21 mai 2003, le chaos s’abattait sur l’Algérois. Un séisme de magnitude 6,8 sur l’échelle de Richter ébranlait le nord du pays.
La secousse tellurique, dont l’épicentre avait été localisé en mer, à 7 km des côtes de Zemmouri, avait été ressentie dans tout le centre du pays.

La région la plus touchée par ce séisme est évidemment la wilaya de Boumerdès et son chef-lieu. Des dégâts considérables sont tout particulièrement enregistrés dans la wilaya d’Alger et, à un degré moindre, à Tizi Ouzou. Même si la magnitude enregistrée est jugée par certains «modérée», reste que le bilan des pertes humaines est considérable : 2278 morts et plus de 10 000 blessés.

Dans la région de Boumerdès, ce sont 23 communes sur 32 qui sont déclarées sinistrées.
A Alger, ce sont 26 communes qui sont sinistrées ou partiellement sinistrées, tandis que dans la région de Tizi Ouzou, elles sont quatre. Des dizaines de milliers de logements ont été détruits. Le cauchemar ne fait toutefois que commencer pour les quelque 180 000 sinistrés recensés. Et c’est cette même population des sites endeuillés qui s’attelle, quelques minutes après le drame, à porter secours aux blessés et à dégager les corps des décombres. A leurs risques et périls d’ailleurs. Car le séisme sera d’une telle force que des répliques se font ressentir des semaines après la secousse principale, certaines d’entre elles allant jusqu’à une magnitude de près de 6.
Ce qui alourdira le bilan tant humain que matériel : quelques décès seront à déplorer ainsi que des centaines de blessés et des dizaines de bâtisses démolies.

Dix ans après le séisme, la vie a repris ses droits à Boumerdès. Mais si la plaie semble s’être cicatrisée, ce n’est que superficiellement. Les douleurs sont toujours vivaces et l’émotion est la même pour ceux qui ont vécu cette tragédie. «Dix ans déjà… Cela passe tellement vite. Pour moi, c’était hier», souffle Chanez. «Ce sont des minutes qui sont gravés dans ma mémoire, aussi précises que confuses», se rappelle quant à elle Leïla. «Tous ceux qui ont vécu cette catastrophe garderont en eux la folie et la douleur de cette journée», poursuit-elle. Unis dans une même douleur, dans un même traumatisme, ce n’est pas sans peine et larmes que l’on en parle. «Les habitants des 1200, des coopératives ou des autres résidences ont tous perdu quelqu’un», confie Salah, quinquagénaire. «C’était, à l’époque, une petite ville, où tout le monde connaissait tout le monde. Chacun de nous a perdu des amis proches, des voisins, des collègues, des personnes avec lesquelles vous avez partagé des choses, des connaissances», ajoute son épouse Farida avant de s’interrompre, la voix brisée par un sanglot.

C’est donc au quotidien que se vivent les «commémorations» du séisme. «Un dixième anniversaire ne signifie rien. Nous y pensons et nous en rappelons tout au long de l’année», s’agace Sarah, dont la famille a été touchée de plein fouet par cette tragédie. Elle a perdu son grand-père et son oncle maternel dans l’effondrement d’un immeuble. Dans un autre bâtiment, un peu plus loin, toute la famille de son oncle paternel a été ensevelie sous les décombres. Ses enfants, après des heures pris au piège de leur propre toit, ont pu en être retirés vivants, mais gravement blessés. Leur mère n’y aura malheureusement pas survécue. «La vie a continué pour eux, difficilement certes, mais ils ont tenté de s’en sortir. Ils ont quitté Boumerdès et ne veulent plus en entendre parler. Donc une date ne veut rien dire. Ça se vit au jour le jour quand des enfants grandissent sans leur mère, sont handicapés, et qu’un enfant, mon cousin maternel, qui venait de naître, ne connaîtra jamais son père», dit-elle, la voix chevrotante d’émotion.

L’enfer en une fraction de seconde

Si les deuils ont timidement été faits et les traumatismes amoindris, une plaie béante demeure : l’emplacement des immeubles qui se sont effondrés. Même s’ils ont été reconstruits depuis, ils portent en eux «le souvenir». «Et pour cause ? Avant, tous les bâtiments étaient semblables, blancs et bleus. Mais ceux qui ont été reconstruits sont jaunes et bleus, et leur forme n’est pas la même que les autres», explique Lamia. «C’est vrai que c’est bizarre de passer à proximité. Comme si on les avait ‘‘marqués’’ exprès», reconnaît Nassim. «Jusqu’à présent, je ressens le même malaise quand je vais sur les sites sinistrés. Une sorte d’apnée. Et un déferlement de souvenirs, pêle-mêle, de cette nuit et des jours qui ont suivi», confie Samia, les yeux dans le vague. Comment raconter l’ineffable, l’horreur, la folie, l’hébétude et la certitude d’avoir basculé dans une autre dimension ? Chacun garde en lui généralement la même empreinte perceptive. «Le bruit d’abord. L’incompréhension. Puis le temps qui se fige. Et là cette sensation de mains qui vous secouent comme un prunier.

Et les cris. Oh ! mon Dieu les cris… Ils ont duré toute la nuit. Ceux des femmes assises à même le sol devant chez elle, et qui hurlaient le nom de leur proche. Et ceux des hommes, qui s’activaient sur les ruines fumantes», souffle-t-elle en enfouissant son visage dans ses mains. «Les sirènes, le chaos. Ensuite l’annonce des décès d’un tel, de l’effondrement de tel bâtisse, d’une autre personne qui a pu être sortie des décombres», relate Sarah. «Et on se dit que c’est fini, qu’il n’y aura plus de vie possible après cela. Qu’il fera nuit pour l’éternité. Pourtant le jour s’est levé, nous n’avions évidement pas dormi. L’angoisse ressentie à l’aube est un sentiment que je n’oublierais jamais, qui m’étreint de nouveau lorsque je l’évoque», murmure-t-elle. «L’on se rendait compte de l’étendue des dégâts, de la dévastation. Mais aussi et surtout du manque de moyens à même de faire face à une catastrophe de cette ampleur», conclut-elle.

Ainsi, dès les premières heures qui ont suivi la secousse tellurique, les habitants tentent d’organiser les secours, en se fiant qu’à eux-mêmes. «Les jeunes du quartier tentaient de déblayer les gravats sans autre moyen que leurs mains et la force que peut donner la volonté de retrouver coûte que coûte le corps de la mère d’un ami, d’une voisine, d’une parente», se rappelle-t-on. L’un d’eux avait ainsi réussi à se procurer un masque de travaux pour se protéger la bouche et le nez. Au bout d’une heure, il demande à ses voisines un peu de parfum, qu’il vaporise sur le masque. «L’odeur est insupportable dedans», s’était-il contenté d’expliquer. Entre système D et élan de solidarité, chacun se débrouille comme il peut, pour s’en sortir, se loger, se nourrir. Avec cette lancinante question qui scie les jambes : «Et maintenant ?» «Avec le recul, nous avions conscience, sans le formuler, que la vie normale que nous menions était finie, que ‘‘notre’’ Boumerdès était une période révolue. Et nous avions raison», admet Mehdi.

«Nous ne retenons pas les leçons du passé»

Jadis petite ville côtière, paisible et discrète, la ville a connu, en une décennie, une transformation urbanistique qui lui confère des prétentions de grand centre urbain. Quelques semaines après le tremblement de terre, alors que les débris des immeubles effondrés n’étaient pas encore déblayés et que les sinistrés tentaient de survivre sous des tentes de fortune, les prix de l’immobilier ont connu un boom sans précédent. Depuis, ce sont des projets de construction incessants qui fleurissent sur toutes les superficies de la localité. Ce qui a induit un afflux démographique significatif. Avec les répercussions que l’on s’imagine. «Rocher Noir était connu pour sa tranquillité et son calme. Quelques cités avec une certaine harmonie, des espaces verts», confie Khadidja, quinquagénaire. «Regardez tous ces immeubles construits sans logique urbanistique ou sécuritaire !», s’exclame-t-elle en levant le bras vers une étendue de bâtisses. «Ce sont des dominos qui s’entraîneraient les uns les autres si un séisme devait arriver, ne laissant aucune chance de survie à quiconque», s’alarme-t-elle. De même, les dispositifs d’intervention n’ont pas été revus. «Il n’y a eu aucune amélioration des capacités de prise en charge d’urgence n’ont été effectuée», s’inquiète pour sa part un médecin. Et c’est assurément ce qui peine le plus les citoyens : ce sentiment de gâchis. Que les leçons n’ont pas été retenues.


Portrait. Yanis : «Tous les jours un anniversaire»

«Mon défunt frère m’a donné tant de courage, que jamais rien ne pourra m’abattre.» Derrière ses yeux rieurs et son énergie débordante, Yanis tait, depuis dix ans, une tragédie que peu de personnes auraient pu supporter. Il n’est qu’un jeune étudiant de 22 ans, aîné d’une fratrie de quatre enfants, lorsque sa vie bascule. «Je menais une vie heureuse et normale avec ma famille. Le 21 mai était un jour comme les autres. Je m’apprêtais à regarder la finale de l’UEFA.

Mais mon frère, tout juste âgé de 20 ans, m’a demandé de lui céder la place pour qu’il puisse réviser pour ses examens. Je suis donc sorti», relate-t-il, les yeux fixes. Lorsque la terre a tremblé, Yanis ne s’imagine pas l’étendue des dégâts. C’est sur le chemin du retour qu’il aperçoit un bâtiment effondré comme un château de cartes. «Comme s’il avait été dynamité. C’est là que j’ai compris que c’était très grave et que j’ai couru chez moi.»

Il déglutit difficilement, se racle la gorge et serre les poings. Puis il continue son récit. «J’arrive et je vois notre bâtiment partiellement effondré. Mais même là, je pensais que toute la famille était saine et sauve, qu’elle avait pu sortir à temps. C’est quand j’ai vu la moitié du corps de ma cousine émerger des décombres que l’horreur de la situation m’est apparue dans toute sa violence.» Il hurle à la recherche des rescapés, mais personne ne répond.

«J’espérais encore que mon plus jeune frère, qui avait 13 ans, était dehors au moment du séisme. Mais avec la panique générale et la nuit qui commençait à tomber, impossible de le retrouver», poursuit-il, esquissant un timide sourire à l’évocation du benjamin. Ce sont finalement deux voix qui répondent à ses appels effrénés : celle de son frère cadet et de sa grand-mère. «J’ai été confronté à un dilemme que personne au monde ne devrait jamais avoir à faire : choisir entre deux membres de sa famille, deux personnes que l’on chérit plus que tout», souffle-t-il, un spasme de douleur lui agitant le visage.

Face à ce choix qui déshumanise, il choisit d’aller chercher son frère. «Il avait les deux jambes coincées sous une ceinture. Nous n’avions que des outils dérisoires, des pioches, des pelles, et nos bras.» Aidé de voisins et d’amis, ils y passent la nuit. C’est au bout de 12 heures qu’ils arrivent à l’extirper de cet enfer. Une fois son frère à l’hôpital, Yanis retourne sauver sa grand-mère. «Le lendemain nous n’avions toujours aucun renfort, aucun moyen. Nous bougions les dalles à l’aide d’un remorqueur pour bus », se rappelle-t-il. Sa grand-mère s’en sort indemne et est transférée elle aussi à l’hôpital. « Au final, la vie ne répond à aucune logique, aucun calcul. Après avoir été transféré à Aïn Naâdja, mon frère est décédé une quinzaine de jours plus tard. Ma grand-mère a survécu. Elle s’en est allée l’année dernière», dit-il.

Les survivants dégagés, Yanis n’en est qu’au début de ses peines : retrouver les corps de ses parents et du benjamin. «Nous l’avons retrouvé dans les bras de ma mère, qui avait tenté de le protéger», tente-t-il de continuer. Comment ne pas voir perdu la tête, ne pas avoir flanché lorsque l’on perd tout ? «Il y a bien sûr des moments où j’étais seul, où mes parents me manquaient, où je pleurais toutes les larmes de mon corps.

Mais il fallait que je pense à ma sœur avant tout. Il y a eu beaucoup de générosité et de solidarité envers nous, même si c’était dur d’accepter la charité. Je ne me considérais pas comme victime à l’époque », affirme-t-il.
Yanis estime avoir surtout été la victime d’un Etat indifférent envers les souffrances des citoyens. «Six mois dans des tentes, alors que les débris n’avaient même pas été déblayés.

Des gens sont morts sous les tentes. Des personnes qui ont survécu au pire n’ont pas survécu au traitement indigne dont nous avons été l’objet. Ensuite nous avons passé presque 9 ans dans des chalets, ou plutôt dans des ghettos. A mon sens, ce que nous avons vécu est la honte de ce pays. L’un de mes voisins de chalet a eu un fils. Cinq ans plus tard, il l’a perdu à cause des problèmes respiratoires qu’il a développés dans ces baraques. Et il vivait encore dans le chalet !», s’indigne-t-il en élevant la voix.

Aujourd’hui, après tant de galères, Yanis, marié, a réintégré l’appartement qu’il occupait il y a si longtemps avec ses parents. «C’est une nouvelle vie qui commence, mais qui ne sera jamais comme avant», reconnaît-il. Pour lui, c’est tous les jours un «anniversaire». «Ma famille, j’y pense tout le temps. Et à chaque fois que je monte les escaliers j’ai une pensée émue pour mes voisins disparus, pour tous les amis disparus», sourit-il, pris par l’émotion. «J’avais l’obligation de m’en sortir.

Mon frère ma sauvé la vie en prenant ma place. Je lui dois de vivre et d’être heureux.» D’ailleurs, dans son malheur, Yanis se considère comme «chanceux». «J’ai vu tellement de personnes qui vivaient des situations pires que moi. Des enfants restés seuls au monde. J’avais encore ma sœur, contrairement à d’autres. Et j’ai connu mes parents, j’ai vécu 22 ans d’une vie heureuse avec une famille unie et aimante. Eh oui, ce n’est pas le cas de tout le monde», relativise-t-il. D’ailleurs, son trésor le plus précieux, «des photos de famille que j’ai pu sauver. Elles valent vraiment tout l’or du monde et même plus…» G.L.

Ghania Lassal

 
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Séisme du 21 mai 2003  
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