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Au nom du 11 septembre...LES DEMOCRATIES A L’EPREUVE DE L’ANTITERRORISMESOUS LA DIRECTION DE DIDIER BIGO, LAURENT BONELLI ET THOMAS DELTOMBEInterview de Laurent Bonelli, en trois volets : Partie 1 : http://www.dailymotion.com/video/x6pzkv_13-lantiterrorisme-menacetil-nos-li_news
Depuis les années 1990, et surtout depuis les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis et les États de l’Union européenne ont multiplié les initiatives pour répondre aux menaces du « terrorisme islamiste » : durcissement des législations, renforcement de la coopération antiterroriste internationale, actions ouvertes ou clandestines violant souvent le droit international. Et les effets de sidération produits par des attentats spectaculaires et meurtriers ont largement inhibé l’attention critique des citoyens face aux autres menaces que la plupart de ces initiatives font peser sur les démocraties.C’est de ce constat qu’est né ce livre collectif, destiné à un public large. Réunissant les contributions d’une trentaine de spécialistes européens, universitaires et journalistes, il propose un ensemble sans équivalent d’informations et d’analyses. Elles montrent à quel point la lutte antiterroriste est devenue centrale dans la nouvelle géopolitique mondiale et la vie politique des États démocratiques. Et comment les acteurs en charge de cette lutte (législateurs et politiques, magistrats, services de police et de renseignements, militaires) façonnent un monde d’opérations militaires, d’extension de la surveillance, de pratiques d’exception et de désinformation.Cet ouvrage permet ainsi de mesurer le chemin parcouru par les démocraties occidentales pour limiter les libertés des uns au nom de la sécurité des autres. Un chemin aussi contestable au plan éthique et politique qu’en termes d’efficacité, puisqu’en clivant les sociétés, ces méthodes encouragent souvent la violence qu’elles prétendent combattre. Didier Bigo est maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris, chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales (CERI-Sciences Po, Paris). Laurent Bonelli est maître de conférences en science politique à l`Université Paris X-Nanterre. Thomas Deltombe est journaliste indépendant.Les contributeurs : Anthony Amicelle, Philippe Bonditti, Laurent Bonnefoy, William Bourdon, Naïma Bouteldja, Olivier Cahn, Alessandro Dal Lago, Bill Durodié, François Gèze, Aldo Giannuli, Peter Gill, Elspeth Guild, Emmanuel-Pierre Guittet, Vivienne Jabri, Anne Le Huérou, David Lyon, Yasha Maccanico, Mederic Martin-Mazé, Salima Mellah, Valsamis Mitsilegas, Christian Olsson, José María Ortuño, Jean-Baptiste Rivoire, Guylaine Saffrais, Silke Studzinski, Anastassia Tsoukala, Rob B. J. Walker. Les éditions La Découverte tableI. Le contre-terrorisme global : de la guerre à la surveillance généralisée 1. Le régime de contre-terrorisme global, par Didier Bigo et Rob B. J. Walker. II. La sécurité contre les libertés ? Expériences nationales 11. L’antiterrorisme aux États-Unis : de la contre-insurrection des années 1960 à la “guerre globale au terrorisme”, par Philippe Bonditti. III. Zones d’ombre et usages contemporains du terrorisme 22. La presse écrite britannique et française face au terrorisme, par Anastassia Tsoukala. Introduction Les libertés sacrifiées au nom de la sécurité ?Didier Bigo, Laurent Bonelli et Thomas Deltombe A-t-on besoin d’un nouveau livre sur le 11 septembre 2001 et ses conséquences ? Reste-t-il quelque chose à écrire alors que des centaines d’ouvrages et des milliers d’articles ont été publiés sur le sujet, en France et ailleurs ? Une revue scrupuleuse de cette littérature le laisse penser. En effet, face à la profusion de textes sur les nouvelles figures de l’ennemi (Al-Qaida, l’islamisme, le radicalisme, les salafistes, l’Afghanistan des Talibans ou l’Irak de Saddam Hussein), rares sont ceux qui traitent des politiques antiterroristes. Et encore faut-il voir de quelle manière. Si l’on laisse de côté quelques ouvrages se voulant critiques et qui sombrent assez rapidement dans les théories du complot (le 11 septembre comme manipulation des services secrets et/ou des multinationales), l’essentiel de la production porte sur la manière dont les démocraties occidentales devraient affronter ce qui est désormais qualifié d’« hyperterrorisme » ou de « nouveaux réseaux de la terreur ». Le caractère particulièrement meurtrier des attentats qui ont frappé les États-Unis, mais aussi l’Espagne (en 2004) ou la Grande-Bretagne (en 2005), l’apparent fanatisme de ceux qui les ont perpétrés, tout comme leur capacité à se fondre dans les sociétés qu’ils entendent frapper, imposeraient une réorganisation des services de renseignement et justifieraient l’adoption de mesures d’urgence, de dispositions exceptionnelles en matière policière et judiciaire, voire des opérations militaires durables comme celles d’Afghanistan et d’Irak. Nombre d’auteurs rivalisent ainsi de propositions pour aller plus vite et plus loin dans la lutte mondiale contre le « terrorisme ». Certains défendent les vertus de l’intervention militaire sous leadership américain, d’autres insistent plutôt sur l’extension de l’activité policière ou judiciaire, mais tous s’accordent sur la nécessité de la coordination entre services, entre États et entre institutions internationales. Le règne de la suspicion et de l’urgence Avec le 11 septembre, la logique fondée sur l’argument du « scénario du pire » (worst case scenario) a gagné beaucoup de crédit auprès des gouvernements et des médias : on ne peut pas attendre le prochain attentat, car il sera tellement dévastateur que la conception du policier comme « pompier du crime » – c’est-à-dire la vieille image de la police criminelle – ne peut suffire. On assiste ainsi à une dévalorisation profonde de la logique policière en tant que justice criminelle au profit de la proactivité ou de la prévention. Une prévention non pas au sens d’éliminer les facteurs structurels encourageant à la violence, mais au sens d’« agir avant que l’autre n’agisse ». Autrement dit une logique de guerre, dans laquelle la suspicion et l’urgence constituent des pièces centrales. Le danger étant toujours présenté comme imminent, on observe également une coalescence de figures de la menace, allant de la « bombe atomique dans le sac à dos d’un fanatique religieux », image canonisée du « scénario du pire », jusqu’au migrant et au réfugié. Quelles sont les résistances et les objections face à cette logique du worst case scenario ? Les principales mettent en avant l’inefficacité ou, plus précisément, le caractère contre-productif des politiques qu’elle induit : loin de réduire la menace, ces dernières l’aggravent dans bien des cas. Les dynamiques de passage à la violence ne sont en effet pas séparables de la relation qui s’établit inévitablement entre les actions des organisations clandestines et les formes de luttes engagées contre elles. Les politiques étrangères menées à l’égard de certains pays, les nouvelles formes de guerre et de coercition, l’usage de la torture, tout comme la généralisation des mesures de surveillance peuvent ainsi paradoxalement pousser à la radicalisation : il s’agit de processus dits d’« engrenage » et il est particulièrement significatif que la terminologie aujourd’hui en vogue de la « radicalisation » occulte celle de l’« escalade », pourtant bien connue de la sociologie des conflits. Si la phase de la réponse guerrière de l’administration du président américain George W. Bush semble avoir perdu beaucoup de son crédit depuis 2006, malgré les menaces sur l’Iran, l’antiterrorisme musclé n’a pas disparu pour autant : il s’est désormais résolument axé sur la surveillance et la traçabilité des indésirables, tant en dehors qu’à l’intérieur. Une forme qui a suscité à son tour aussi bien des excès que des résistances. D’un côté, la plupart des experts antiterroristes estiment que le futur peut être simulé à partir de la connaissance parfaite du passé et du présent : pour cela, il serait nécessaire de disposer d’informations sur tous les individus, afin de pouvoir dessiner des « profils à risque ». Les services de renseignement, des compagnies privées, des professionnels de la politique, des profilers, certains criminologues et anthropologues s’inscrivent dans cette logique. De l’autre côté, certains magistrats, mais aussi toute une série d’acteurs qui travaillent au sein même des services de renseignement ou de la police criminelle, s’opposent très fermement à ces pratiques. Ils les désapprouvent, aussi bien au nom de leur inefficacité que de leur illégitimité. Car ceux-là invoquent également l’argument de la proportionnalité, au fondement de l’action judiciaire dans les sociétés démocratiques. Le judiciaire doit être compris ici comme une métaphore du jugement rationnel des non-experts : le juge est le représentant de ceux qui ne sont pas des experts. Par ce principe de proportionnalité, on refuse en partie l’argument de la suspicion. Cela suppose l’abolition ou du moins un très net amoindrissement de la logique du secret et de la sécurité nationale, ainsi que le maintien de la présomption d’innocence. L’acceptation des mesures de surveillance est aussi problématique quand elle affecte les conditions mêmes de la vie démocratique en sacrifiant des libertés individuelles dites de « confort », mais aussi et surtout en créant un climat de suspicion généralisée, menaçant la présomption d’innocence et la liberté d’opinion. Elle peut certes être majoritaire, car il est facile de sacrifier les libertés des autres au nom de sa propre sécurité, mais cette acceptation n’est pas forcément gage de démocratie. Si les étrangers, les minorités et les plus pauvres voient les inégalités et les discriminations qui les affectent renforcées par ces mesures dites de sécurité, alors c’est là une victoire à la Pyrrhus. Il est donc nécessaire de réfléchir sur les politiques mises en œuvre par l’ensemble des acteurs, au lieu de se focaliser uniquement sur les stratégies et tactiques des organisations clandestines. Les logiques de l’antiterrorisme La deuxième partie présente ensuite des analyses des différentes situations nationales en matière antiterroriste, en Europe (France, Royaume-Uni, Italie, Espagne, Allemagne) mais aussi aux États-Unis et en Russie. Les auteurs y dressent un panorama des principaux dispositifs législatifs, policiers, judiciaires et même militaires, en les reliant à des histoires spécifiques de la violence politique qui ne débutent pas, loin s’en faut, avec le 11 septembre. Cette perspective permet de faire ressortir les singularités nationales comme les convergences parfois observables d’un État à l’autre. Au-delà des discours des différents gouvernements, elle permet de relativiser la supposée « nouveauté » des préoccupations antiterroristes (les continuités l’emportent souvent), tout en pointant l’effet d’aubaine qu’a parfois pu constituer la mobilisation internationale contre le terrorisme pour durcir les lois nationales et rogner sur les tolérances – notamment politiques – induites par une conception ouverte des libertés publiques. Enfin, à partir d’études de cas concrets, la troisième partie revient sur certains des usages politiques et médiatiques de l’antiterrorisme. La réalité de la violence de nombreux groupes clandestins n’est en effet pas séparable des cadres d’interprétation dans lesquels elle est prise et des luttes sur son sens. Un « terroriste » n’est terroriste que pour celui qui le condamne. Aucun groupe clandestin ne se revendique comme tel, préférant selon les cas se qualifier de « soldat de l’islam », « combattant de la liberté », « militant nationaliste » ou « avant-garde du prolétariat ». Et celui qui est « terroriste » pour un État peut être un réfugié politique pour un autre. Il s’agit donc de questionner les narrations produites par les gouvernements, les médias, les experts en terrorisme ou les agences de sécurité et de rendre visibles leurs contradictions et leurs silences, voire les arrangements qu’ils prennent parfois volontairement avec les faits. Loin de justifier les actions des groupes clandestins ou de leur apporter un quelconque soutien, cela permet de montrer que les récits participent pleinement des dynamiques du conflit, puisqu’ils sont l’un des moyens d’enrôler ceux qui n’en sont pas directement partie prenante dans le soutien d’un camp ou de l’autre. À rebours de ces logiques de mobilisation, nous entendons donc favoriser la distanciation, condition essentielle d’un débat serein sur cette thématique si sensible. La mise en série de l’ensemble de ces éléments permet de mesurer le chemin parcouru par les démocraties occidentales, « au nom du 11 septembre », dans la remise en cause des valeurs de respect de l’individu qui les fondent. Un chemin parcouru depuis une époque pas si lointaine, où le contrôle étroit de la vie privée et des déplacements était associé aux régimes au pouvoir de l’autre côté du Rideau de fer ; où les tortures et les enlèvements semblaient être l’apanage des dictatures latino-américaines ou africaines ; et où des opposants politiques ayant recours à la violence pouvaient bénéficier du soutien d’États démocratiques, ou du moins du statut de réfugié politique. C’est l’étude de cette exception ordinaire, de ces poches d’exceptionnalisme enchâssées au cœur même des régimes politiques libéraux que propose cet ouvrage. Il a l’ambition de livrer quelques clés d’analyse et de lecture de ces mécanismes, qui régissent dans l’urgence et le secret les existences d’un nombre sans cesse croissant d’êtres humains. |
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