Welcome, we are «lèche...»

Par El-Kadi Ihsane, Le Quotidien d'Oran, 4 décembre 2003

La visite de Colin Powell à Alger pose problème. Elle absout un peu plus l’administration américaine des crimes qu’elle conduit ces derniers mois sous l’impulsion des néo-conservateurs. L’impression est pourtant inverse. C’est l’Amérique qui demande des comptes...

Les Algériens, dans leur grande majorité, détestent George Walker Bush et son administration. Il suffit de voir autour de soi les réactions que provoque son apparition à l’écran d’une télé de café populaire pour renoncer à atténuer le trait. Si aucun institut de sondage indépendant ne s’est encore développé dans ce pays, c’est un peu aussi pour nous éviter l’étalage de telles évidences. Dans le même temps, lors de son dernier passage à Alger, William Burns, le sous-secrétaire d’Etat chargé de notre région, a utilisé le mot «excellentes» pour qualifier les relations entre son pays et l’Algérie. Appréciation reprise en choeur par les officiels algériens, désormais fiers de pouvoir se réclamer d’une amitié publiquement partagée avec l’Amérique.

Résumons-nous. Tout baigne entre Alger et Washington. En somme, l’Algérie a choisi durant ses quarante et une années d’indépendance l’administration américaine la plus réactionnaire et la plus dangereuse des cent dernières années pour sceller son pacte d’amitié avec les Etats-Unis. Mais qu’est-ce qui nous vaut une si prodigieuse humiliation ? «Les autorités algériennes font de la realpolitik», affirme-t-on plus ou moins ironiquement, selon son niveau de lucidité sur la réalité et sur la politique.

La réalité est que M. Colin Powell n’a rien à faire à Alger. C’est, du point de vue démocratique, le bon sens même. Arafat ne peut plus aller à la Maison-Blanche, notamment parce que l’opinion américaine reproche aux Palestiniens les images de joie après les attentats du 11 septembre. Bush ne va pas à rebrousse-poil de son opinion publique. Les Algériens ont des continents solides de crimes à reprocher à l’actuelle administration américaine. Ses représentants les plus éminents ne devraient pas pouvoir nous rendre visite. Il ne faut pas se mentir, ils ne sont pas les bienvenus aujourd’hui. Colin Powell pas moins que les autres. Il n’appartient peut-être pas au noyau idéologique des néo-conservateurs du Pentagone, il aura pour autant été leur alibi zélé sur la scène diplomatique. Il a menti pour que la guerre soit. Et la guerre fut.

Bien sûr, dans la géopolitique de notre nouveau monde, cela ne se fait pas de garder des distances courtoises avec un pouvoir impérial qui sent la poudre de guerre et le sang de milliers d’innocents. Trop peu réaliste, trop moral. Alors que faire ? Tirer le meilleur parti de l’attention furtive de Washington. C’est le chapitre de la politique. Gagner la course au rapprochement avec les plus forts ne rend pas plus fort. On y perd son âme. Et l’Algérie avait une âme jusqu’à peu encore. Les choses ont sûrement quelque peu changé. Effets collatéraux de l’usure par temps de guerre civile: Alger est la seule capitale arabe où aucune manifestation de soutien à la seconde Intifada palestinienne n’a pu se tenir depuis septembre 2000. Ni même aucune marche de protestation contre l’agression de l’Irak au printemps dernier. Distinction lourde à porter. Qui préfigurait sans doute le tapis rouge devant le secrétaire d’Etat américain, chargé d’expliquer à chaque pays son rang «dans le classement FIFA» de la révérence utile à l’Empire.

La politique algérienne «à plat-ventriste» devant l’administration américaine a eu déjà une conséquence funeste. Colin Powell parle indistinctement de la même manière à Tunis, comme à Rabat, comme à Alger. C’est-à-dire en demandeur de comptes. Alger ne sait plus signaler sa singularité. Qui, de tout point de vue, aurait dû lui éviter de recevoir des leçons de droits de l’homme et de respect des libertés d’un représentant de la justice offshore de Guantanamo Bay au lendemain d’un nouveau massacre déguisé à Samara en Irak.

L’Etat algérien est encore liberticide. Ce n’est pas le sort réservé aux syndicalistes de l’enseignement secondaire, au journaliste Hassan Bouras ou aux familles de disparus qui plaidera le contraire. Mais au classement du jour, les atteintes du régime Bush aux droits fondamentaux de l’homme sont nettement plus graves. A Alger, les responsables algériens, au bilan incroyablement sulfureux de ces dernières années, demeurent infiniment moins attentatoires aux libertés que leur hôte américain. C’est terrible à constater, mais c’est la réalité des chiffres et des situations qui le dit. Les ONG, elles, ne le disent pas suffisamment. L’une d’entre elles, américaine mais ce n’est peut-être qu’un hasard, n’a rien choisi de mieux que de faire de Colin Powell l’émissaire de ses revendications humanitaires au Maghreb. Incroyable ! Dans un monde respectueux de sa norme du droit, Colin Powell est un gibier de tribunal pénal international. Il ne le sait pas. Personne ne le lui suggérera chez ses interlocuteurs arabes. Car à Alger, à Tunis et à Rabat, il a rencontré des petits semblables. Mais qui ne le savent pas aussi, car quel officiel arabe peut penser aujourd’hui d’un responsable américain qu’il ressemble à un criminel de guerre ?

La petite lueur d’espoir est venue cette semaine très loin du monde arabe. Mark Latham, un fils d’immigrant turc, a remporté le leadership du parti travailliste australien grâce notamment à son engagement radical contre l’implication de son pays dans la coalition conduite pas les Etats-Unis contre l’Irak. Il est désormais le chef de l’opposition d’un pays «très ami» des Etats-Unis. Il a traité Bush de président «le plus incompétent et le plus dangereux» et, dans un langage direct qui ne lui vaut pas que des réactions offusquées, a qualifié le comportement du très conservateur Premier ministre de son pays, lors d’une visite chez Bush, de «lèche-cul». Il existe parfois des expressions simples qui résument mieux le monde.

 

 
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