ALGÉRIE TRANSITION À LA CUBAINE OU À LA TUNISIENNE ?

Risques Internationaux, n° 127, 15 septembre 2009

La santé vacillante du Chef de l'État, de surcroît affecté par la mort récente de sa mère, dont nul n'ignorait l'importance et l'influence (ce qu'il n'avait d'ailleurs jamais cherché à cacher) ravive, à Alger, les luttes intestines entre clans au pouvoir. En apparence, rien ne bouge - il n'y a même pas eu de remaniement de l'équipe gouvernementale après la réélection de Bouteflika en avril - mais cet immobilisme de façade révèle, bien plus qu'il ne le cache, l'intensité de la "partie d'échec" qui se joue, en sourdine, derrière le rideau de la scène politique.

Deux stratégies principales s'affrontent :
- celle d'un scénario "à la cubaine", où le frère cadet (Raoul Castro en l'occurrence, dans le"modèle cubain") reprend le flambeau, de façon plus ou moins temporaire, chaque fois que son aîné (Fidel) donne des signes de grande faiblesse ;
- le scénario "à la tunisienne" de la prise du pouvoir par Ben Ali, qui, peu après sa nomination au poste de premier ministre, en 1987, avait prétexté "une vacance de la présidence" - exercée par un Bourguiba effectivement à bout de souffle - pour le renverser… Et lui succéder.

? Comme l'écrit l'infatigable (et remarquable) défenseur des droits de l'homme en Algérie, Maître Ali Yahia Abdennour, "En Afrique et dans le monde arabe, le pouvoir se transmet de père en fils comme dans les monarchies", mais il ajoute, aussitôt, qu'aujourd'hui, en Algérie
"c'est la transmission dynastique du pouvoir par la fratrie" qui semble à l'ordre du jour. Effectivement, c'est déjà beaucoup plus qu'une rumeur : les ambitions qui sont prêtées, par la rue, à Saïd Bouteflika, le frère cadet préféré du président Abdelaziz Bouteflika, sont confirmées par ses récentes initiatives politiques.

Depuis les élections d'avril 2009, Saïd Bouteflika, qui était déjà omniprésent dans l'entourage du Chef de l'État, surtout depuis le début de sa maladie, cumule les responsabilités politiques et sécuritaires. C'est, d'ailleurs, leur mère commune, Mansouria Ghazaoui, décédée au début juillet, à l'âge de 93 ans, qui aurait conseillé à son aîné, le président Abdelaziz, de nommer Saïd au poste clé de chef de cabinet de la présidence.
Saïd multiplie aujourd'hui les contacts dans le microcosme du monde politique, militaire et économique algérien, au point que le secrétaire général actuel du FLN, Abelaziz Belkhadem avait publiquement affiché, en juin dernier, sa crainte de le voir créer un nouveau parti politique qui absorberait les "forces vives" du vieux Front de Libération nationale.
Cependant le FLN est en train de préparer son 9ème Congrès et Saïd semble encore hésiter sur la stratégie à suivre, dans ce contexte : créer un parti de plus ou avancer à pas plus feutrés en fédérant les comités de soutien aux campagnes électorales de son frère ? Il faut savoir que ces derniers débordent du cadre du simple FLN, puisque la majorité présidentielle est composée des trois formations politiques : en plus du FLN, le "Rassemblement National démocratique", RND (créé, en son temps, par l'ex-président Liamine Zéroual et aujourd'hui dirigé par le premier ministre Ahmed Ouyiahia) et le MSP, parti islamiste modéré - ex-Hamas - constitué dans l'objectif de récupérer la clientèle du FIS, "Front islamique du Salut" interdit depuis 1992.
Ce qui est sûr, par contre, c'est qu'une association, une ONG disent ses fondateurs - et non un parti - a été crée le 29 juillet à Alger. Composée des comités autonomes de soutien au candidat Bouteflika, qui s'étaient constitués dès sa première candidature au poste de président de la République, en 1999, cette organisation s'intitule " Mouvement National de la Génération Libre" MNGL. Elle se présente comme une organisation à vocation "humanitaire", évidemment
constituée pour ratisser le plus large possible, y compris sur la scène internationale.
Cependant on voit bien que, face à des appareils politiques qui ont leur propre histoire et une profonde implantation dans la population algérienne (ce qui est, surtout, le cas du FLN), Saïd
Bouteflika donne encore un peu l'impression du "lapin qui sort du chapeau". Un lapin, pour garder cette analogie, qui saute en zigzagant pour éviter les tirs des chasseurs.
Car les opposants à cette "transition dynastique du frère au frère" sont puissants et bien organisés. Ils regroupent à la fois les adversaires du président Bouteflika de la première
heure (en fait, peu nombreux car, dès 1999, le général Larbi Belkheir était parvenu à dégager un consensus a minima sur le nom de l'ex-ministre des Affaires étrangères du président Boumediene) et tous ceux (beaucoup plus nombreux dans les castes militaro-sécuritaires, comme au sein de l'omniprésente police politique - ex-sécurité militaire) qui s'accommodent de Bouteflika pourvu que son pouvoir ne soit que de façade : en ce sens, un président malade leur convient assez bien, pourvu qu'il ne cherche pas à consolider et pérenniser sa position.

C'est dans ce contexte que le scénario "à la tunisienne" reste encore d'actualité. Il place l'actuel premier ministre Ahmed Ouyahia en pôle position pour conquérir le pouvoir en cas de"vacance de la présidence", ou simplement de décès du chef de l'État.
Quelques sujets de discorde entre Bouteflika et Ouyahia sont portés sur la place publique, mais sur des thèmes éminemment confus et qui ne passionnent pas forcément les Algériens :
ainsi le Chef de l'État pencherait-il pour une "amnistie générale" (qui pourrait être décrétée en 2010) tandis que son premier ministre préfèrerait que soit simplement approfondie la "charte
pour la paix et la réconciliation nationale" déjà adoptée et déjà à l'oeuvre (faut-il rappeler qu'elle prévoit déjà, pour les forces de l'ordre, des dispositions amnistiantes sans précédent, couvrant les massacres, exécutions sommaires et autres exactions de la "sale guerre" des années 90).
Il est clair que, entre les deux hommes, les vrais enjeux sont ailleurs, notamment dans la réforme des services de sécurité, souhaitée par le président Bouteflika, et dans les mises à la retraited'offices, ainsi que les nouvelles nominations au sein de l'armée algérienne.
? Une fois de plus c'est donc en allant enquêter dans le cercle de ceux que les Algériens nomment les "décideurs" que l'on a le plus de chances de trouver le "fin mot" de cette histoire : ce cercle, rappelons-le, est composé des principaux "galonnés" - dont les généraux dits"janviéristes" parce qu'ils avaient, justement, interrompu, en janvier 1992, le processusélectoral des législatives de 1991/92 - et par les dirigeants du DRS, "Département de Renseignement et de Sécurité" qui gère, sous un autre nom, toutes les activités politiques secrètes de l'ex-sécurité militaire du temps de Boumediene.
Certes, ces "décideurs" ne sont pas tous, actuellement, au mieux de leur forme : celui qui savait si habilement arbitrer les conflits en leur sein, Larbi Belkheir, est gravement malade (signe des temps, l'une de ses sociétés, SERSOU, une semoulerie, vient d'être mise sous séquestre judiciaire, pour cause de dettes non remboursées à la banque privée Al-Baraka) ; Smaïl Lamari, le tout puissant numéro 2 du DRS, est décédé en 2007, de même que le général Chérif Fodil ; le général Nezzar est le plus souvent en traitement à Paris… Reste néanmoins Mohamed Médiène, alias Toufik (que l'on écrit aussi Tewfic) patron du DRS depuis 1990, ainsi que les généraux Abdelmalek Guenaïsia, ministre à la délégué à la défense (sous l'autorité directe du président, ministre de la défense en titre) et Salah Gaïd, chef d'état-major de l'armée, bien qu'il ait dépassé, depuis fort longtemps, l'âge de la retraite.

Mais attention, ce n'est pas parce que certaines "grandes figures" disparaissent, ni parce que d'autres semblent se reconvertir dans les affaires, que le cercle des décideurs est en voie de disparition : les héritiers de la seconde génération sont d'autant plus enclins à préserver leurs "avantages acquis" que les rênes du pouvoir dont ils disposent permettent de pérenniser des activités pseudo-économiques très lucratives : récemment, il a même été sérieusement question d'un retour, sur le devant de la scène, du général de corps d'armée et ex-chef d'état-major (à la fin des années 90) Mohamed Lamari, un "éradicateur" patenté qui vient de purger une assez courte "traversée du désert" que lui avait valu un sursaut de respectabilité du pouvoir d'Alger…).

Tout ceci explique que l'affaire judiciaire des moines de Tibéhirine, relancée à Paris, début juillet, par une "fuite" de l'audition du général français Buchwalter (par le juge antiterroriste Trévidic qui a succédé au juge Bruguière - lui-même surtout soucieux d'étouffer définitivement l'affaire) ait fait couler tant d'encre cet été. De fil en aiguille, l'enquête du juge s'oriente sur les liens qui, du temps de l'enlèvement des moines cisterciens, en 1996, pouvaient exister entre les GIA ("Groupes Islamiques Armés", qui avaient revendiqué l'enlèvement, puis l'assassinat des moines), leur chef de l'époque, Djamel Zitouni, et le DRS algérien. Or les témoignages de dissidents algériens qui étaient bien placés, en cette période, pour connaître la vérité, sont si accablants qu'il ne reste guère de doute sur la collusion entre les services du DRS (et à travers eux, des principaux "décideurs algériens") et le personnage de Zitouni.

En Algérie, toute procédure judiciaire sur ce type d'affaire est désormais impossible, du fait de l'amnistie qui couvre les militaires et les services algériens pour tous les faits relevants de cette
période (il y est même interdit de tenter de les poursuivre en justice). Du coup, la plainte déposée par Armand Veilleux (du même ordre religieux que les moines) et la famille Lebreton
(l'une des familles des 7 moines assassinés) à la fin 2003, devient la seule occasion de questionner les "décideurs algériens" sur les exactions commises au cours de la décennie noire.
Ainsi se referme peu à peu l'étau qui pourrait conduire quelques puissants rivaux du président Bouteflika devant un tribunal international. Depuis la "fuite" de l'audition de Buchwalter
au début juillet (une fuite qui provient du parquet de Paris, et non des parties civiles, un fait à prendre en compte) le président Bouteflika se mure dans un silence absolu (sauf pour prononcer quelques généralité sur la confiance qu'il porte à l'armée algérienne). Par contre, le parti RND de Ahmed Ouyahia s'est publiquement insurgé contre ce qu'il considère comme "une nouvelle provocation" de la France. Il est le seul à l'avoir fait, puisqu'il n'y a eu, à ce jour, aucune réaction officielle suite à la relance de l'enquête par le juge Trévidic et à ses demandes de levée du secret défense, en France, auprès de trois ministères-clés français.

Risques Internationaux
La lutte pour la succession, en Algérie, s'est donc, récemment,
déplacée des querelles strictement internes vers une scène
beaucoup plus internationale. Dans ces circonstances, il n'y a
guère de place pour les coïncidences. Et l'on peut se demander
si le dirigisme affiché depuis un an par Ahmed Ouyahia, à travers
plusieurs "directives" allant à l'encontre des investisseurs
étrangers, des banques, des modes de paiements dans les
échanges internationaux (etc.), des décisions désormais incluses
dans la loi de finance complémentaire de l'année 2009, ne sont
pas de nature à lui savonner la planche, surtout chez les
partenaires étrangers de l'Algérie… Le laisser se fourvoyer et
s'enfoncer ne serait-il pas une tactique digne des meilleures
prises de judo ? Mais de là à laisser le champ libre à Saïd
Bouteflika, il y aura, encore, plusieurs marges...

 
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