Visite du Secrétaire d’Etat américain John Kerry à Alger

Le soutien des Etats-Unis à Abdelaziz Bouteflika

Omar Benderra, Algeria-Watch, 6 avril 2014

La visite d’un secrétaire d’état américain à Alger est un évènement assez rare pour faire l’objet d’une attention particulière. Notamment lorsqu’une telle visite intervient dans le contexte singulièrement tendu d’une élection présidentielle devant renouveler, pour une quatrième fois, le mandat présidentiel. Les remarques introductives du Secrétaire d’Etat John Kerry à « la Session plénière du dialogue stratégique Etats-Unis-Algérie », auxquelles il est fait référence dans le texte ci-dessous, ont été publiées et sont disponibles sur le site du Département d’Etat à l’adresse suivante :
(http://www.state.gov/secretary/remarks/2014/04/224343.htm).

Traduttore, traditore…ou acte manqué réussi ?

Dans la presse algérienne, une controverse de traduction a largement éclipsé toutes les autres dimensions de la visite du ministre américain. En effet, l’APS a repris la traduction, réalisée par un interprète de l’Ambassade des Etats-Unis, un peu trop positive pour le régime. Une phrase de la déclaration introductive de John Kerry “ We look forward to elections that are transparent and in line with international standards…” est traduit fautivement par le fonctionnaire américain en : “les États-Unis se réjouissent d’une élection transparente en Algérie.” En effet, l'expression "looking forward", dans ce contexte, ne signifie pas que les États-Unis « se réjouissent » mais plutôt qu’ils « souhaiteraient » des élections transparentes. Néanmoins, la différence sémantique flagrante est relativisée par le reste de la phrase (“and the United States will work with the president that the people of Algeria choose in order to bring about the future that Algeria and its neighbors deserve.”) qui en atténue très clairement la portée et indique tout aussi clairement que Washington entérine d’ores et déjà le résultat de ces élections, quelles que soient les conditions dans lesquelles elles se déroulent.
L’ambassade a rapidement rectifié le tir en transmettant une version corrigée de la traduction. Mais pour nombre d’observateurs sceptiques, cet impair de traduction ressemble beaucoup à un acte manqué réussi, une anecdote sur laquelle se focalise l’attention au détriment de l’essentiel. En tout état de cause que les Etats-Unis se « réjouissent » ou qu’ils se contentent de « souhaiter » des élections transparentes est sans réelle importance. Ce qui est décisif est que les Etats-Unis légitiment par avance celui qui sera élu ou, plus vraisemblablement, réélu. Ainsi les contorsions sémantiques, un leurre de plus dans un marché de dupes, n’ont pas grande signification aux yeux d’Algériens, extrêmement préoccupés par la détérioration des conditions socio-politiques et la déstabilisation programmée.

Des calendriers, des agendas et un écran de fumée

Dès lors, les « remarques introductives à la Session Plénière du Dialogue Stratégique Etats-Unis-Algérie » de John Kerry, même si elles revêtent une valeur indicative quant aux attentes américaines, ne sont plus qu’un exercice purement formel. L’essentiel de ce que John Kerry a signifié aux décideurs algériens est très clair. Malgré des dénégations parfaitement prévisibles, le message a été reçu par tous, urbi et orbi. L’opinion algérienne a bien compris le soutien des Etats-Unis à la réélection d’Abdelaziz Bouteflika.

Pourquoi donc en effet John Kerry a-t-il décidé d’un séjour algérois à un tel moment ? Ce qu’il a publiquement dit à ses interlocuteurs pouvait bien attendre quelques semaines de plus. Qui peut croire que le timing de cette visite ministérielle soit le fruit du hasard ? L’arrivée de John Kerry à Alger survient en pleine campagne électorale surréaliste et dans un conflit exacerbé au sommet du pouvoir.
Dans la partie publique de son séjour algérois, le secrétaire d’Etat a eu tout loisir de préciser les vues des intérêts qu’il représente et qu’il entend faire partager à ses interlocuteurs locaux. Même si elle ne constitue qu’un prétexte, l’intervention officielle de John Kerry est d’une grande clarté, et les artifices d’interprétation peuvent difficilement en altérer le contenu.

Sur le thème central de la lutte anti-terroriste, clef de voûte de relations bilatérales refondées depuis le 11 septembre 2001, John Kerry exprime la satisfaction complète de son gouvernement en affirmant la légitimité de la présence des Etats-Unis dans la région et de ce que cela implique en termes d’éventuelles interventions directes ou indirectes. John Kerry confirme que l'Algérie fait partie intégrante du dispositif sécuritaire régional américain, tant en Libye et en Tunisie qu’au Sahel.

Une partie significative du discours est consacrée à l’énergie. La formulation est parfois alambiquée mais l’avertissement pour être sous-jacent n’en est pas moins clair : Washington suit de près la position algérienne vis à vis de la Russie, nouvel ennemi désigné. Un des éléments principaux de la doctrine de politique étrangère est réitéré : les Etats-Unis gèrent les flux globaux d'énergie, et si un Etat a l'idée malencontreuse d'utiliser l'arme du pétrole, il ne pourra pas prétendre n’avoir pas été prévenu des conséquences de cette option. Et à côté du bâton, peut-être une carotte : en cas d’aggravation des sanctions contre la Russie, il se dit dans les milieux informés que l’Algérie, avec la Norvège, pourrait être appelée à augmenter ses livraisons de gaz à l’Union Européenne…*

« Dialogue stratégique » et jeux d’influences

Pour le reste, John Kerry s’est contenté d’informer ses hôtes des louables intentions américaines au Moyen-Orient et dans le reste du monde. Mais avait-on urgemment besoin d’un tel déplacement dans de pareilles circonstances pour réaffirmer des lieux communs ?
D’autant que la présence concomitante à Alger du roi du Qatar et l’arrivée prochaine du vieux roi d’Arabie Saoudite sont annoncés par de forts laconiques communiqués. Serait-ce, ici encore, pur hasard de calendrier et heureuse coïncidence d’agendas ? Ces potentats n’ayant pas l’habitude de s’exprimer, on ne connaîtra pas davantage les raisons de leur séjour algérois. Serait-ce alors faire preuve de tendances conspirationnistes ou paranoïaques que d’envisager une action coordonnée de ces pays pour agir sur la crise de pouvoir, orienter le « changement générationnel » à la tête des appareils sécuritaires et, in fine, « normaliser » l’Algérie?

Le Secrétaire d’Etat par cette visite au timing décidément problématique va au-delà de l’appui au régime en intervenant dans le conflit qui divise l’armée et oppose le chef du DRS à une partie de l’Etat-Major alliée au candidat-président. Avec en seconds rôles les rois du Qatar et d’Arabie Saoudite dans une séquence internationale de la crise scénarisée par Washington. L’étranger vient suppléer le peuple Algérien qui rejette dans son écrasante majorité le honteux quatrième mandat. La crise de pouvoir en Algérie permet d’influer sur le cours des événements et d’orienter le choix des hommes et des politiques. Pour ces acteurs, l’Algérie devra rentrer le rang et observer l’agenda occidental à l’image du reste de la Ligue Arabe.

Les objectifs de la diplomatie américaine

Car derrière le discours policé et l’incantation démocratique rituelle à laquelle s’est livré John Kerry se profile la politique concrète : celle qui consiste à imposer ses vues à un partenaire affaibli mais qui conserve néanmoins des espaces d’autonomie hérités de son histoire. Malgré les effroyables régressions politiques, l’Algérie, par tradition, demeure dans le camp hostile aux positions atlantistes notamment en ce qui concerne la résistance à l’hégémonisme israélien, le soutien à la cause du peuple Palestinien, et, last but not least, à celle du peuple du Sahara Occidental. Dans le contexte de l’exacerbation des luttes de pouvoir, l’enjeu de la visite de Kerry et de celles des rois du Golfe Persique est le soutien au camp, celui d’Abdelaziz Bouteflika en l’occurrence, le plus favorable à un alignement sur l’Occident et disposé à des concessions majeures sur des terrains cruciaux ?

A qui voudrait-on faire croire que les Etats-Unis ne tentent pas de profiter de la régression du pouvoir pour faire avancer leurs pions ? Qui dans les circonstances actuelles peut affirmer que John Kerry n’a pas consenti son précieux aval à un Abdelaziz Bouteflika disposé à toutes les concessions ? Il se trouvera bien quelques préposés à la gestion de la confusion pour le certifier avec aplomb. Les diplomates américains sont rompus aux exercices de communication et ont démontré leur professionnalisme en présentant – en les occultant grandement - à l’opinion de manière biaisée leurs objectifs politiques réels. La situation actuelle permet à John Kerry de pousser l’avantage pour les intérêts qu’il représente.

Le séjour algérois de John Kerry n’a d’autre motif que celui de peser sur un rapport de force interne, d’influer sur une phase de transition au mieux d’intérêts très identifiables. La démarche révèle, sans ambiguïté ni équivoque et sans qu’il soit besoin d’une traduction certifiée, le type d’intégration à la mondialisation que l’Occident souhaite imposer à l’Algérie. Et, par ce seul fait, expose crûment l’affaiblissement complet de la position diplomatique d’Etat de ce qui n’est plus vraiment, et chaque jour un peu moins, la République Algérienne.

* Cf. Financial Times 3 avril 2014 : Guest Post : Is Algeria a viable substitute for Russian Gas by Edward Robinson, Culmer Raphael

 
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