Contre l'oubli

Vingt ans après: 1er novembre 1994 : Quand une commémoration se transforme en carnage

Salima Mellah, Algeria-Watch, 1er novembre 2014

1er novembre 1994. 40e anniversaire du déclenchement de la guerre de libération. Jour de fête, jour de célébration, pour les anciens mais également pour les enfants, pour qui c’est l’occasion de s’approprier cette mémoire d’une Algérie encore jeune, déjà meurtrie mais fière.

Ce jour-là, au cimetière du village Sidi Ali dans la wilaya de Mostaganem, des jeunes scouts participent à la commémoration. La télévision nationale est là, on s’en étonne un peu puisque d’autres festivités autrement plus importantes et spectaculaires ont lieu dans tout le pays, mais les participants sont flattés de l’attention qui leur est portée. Les quelques images diffusées montrent des petites filles et petits garçons, tête haute, chanter avec ferveur l’hymne national.

Il est 10 h 30 quand soudain retentit une explosion... Les images diffusées dans la soirée montrent des corps d’enfants déchiquetés, ensanglantés, des gens sous choc. Bilan : Quatre enfants tués. Mohamed Chawki Ayachi (7 ans), Mehdi Boualem (9 ans), Mohamed Hachelaf (8 ans) et Abdallah Chouarfia (12 ans). Dix-sept personnes sont blessées, pour certaines grièvement.

Cet attentat est resté, comme la quasi-totalité des massacres de la période en Algérie, impuni. Tout de suite, il a été attribué à des islamistes et, dans la nuit suivante, des militaires ont débarqué dans le village voisin de Ain Tadlès et ont tué près de trente hommes les présentant comme auteurs ou complices du carnage (1). Par contre, les autorités politiques et responsables de forces de sécurité locaux n’ont pas été mis en cause pour leur manque de vigilance. Selon un témoin direct de cette tragédie, dans la nuit précédant la célébration, vers 3 heures du matin, trois hommes cagoulés et armés se seraient introduits dans le cimetière. Non seulement cette information aurait circulé le lendemain dans le village, mais les pouvoirs publics pourtant alertés n’auraient pris aucune mesure pour fouiller et sécuriser l’endroit (2).

Rapidement, des voix se sont élevées pour mettre en doute la version officielle, comparant cet attentat en direct à celui commis un peu plus de deux ans plus tôt contre le président Mohamed Boudiaf. Ne s’agissait-il pas dans l’un comme dans l’autre cas d’adresser un « message » sans équivoque ? Le massacre de Sidi Ali a été perpétré alors que le président Liamine Zéroual négociait depuis plusieurs semaines une sortie de crise avec les responsables du parti dissous FIS (Front islamique du salut). Ne s’agissait-il pas dans ce contexte, pour un autre clan du pouvoir, de torpiller cette initiative prometteuse ?

Il faut rappeler qu’en octobre 1994 le président avait pris une mesure inattendue : il envisageait de libérer les deux leaders du FIS, Abbassi Madani et Ali Benhadj, tous deux emprisonnés depuis fin juin 1991 et en résidence surveillée à ce moment-là. D’autres dirigeants du parti avaient été libérés peu avant. Une dynamique de négociation était d’ores et déjà enclenchée, et de part et d’autre étaient affichées les bonnes intentions. Un accord semblait en vue, il aurait même été question d’intégrer des cadres du FIS dans les rouages de l’administration et du gouvernement (3). Du côté de la Présidence et du FLN également les messages de paix se multipliaient.

C’était toutefois sans compter avec l’opposition des généraux janviéristes, responsables du putsch en janvier 1992, et du camp des éradicateurs, qui ne voulaient pas entendre parler d’une réhabilitation du FIS et encore moins d’un pouvoir partagé. L’initiative de Liamine Zéroual, président dans une position fragile puisque désigné par ceux-là mêmes qui rejetaient toute réconciliation, sera réduite rapidement à néant. Le chef d’état-major de l’armée, le général Mohamed Lamari, s’assurait du soutien de la France et déclarait fin octobre 1994 vouloir mener la lutte contre les « forces obscurantistes et rétrogrades » jusqu’à son terme (4).

Et le 29 octobre, on apprend la « découverte » sur le corps du chef du GIA (pourtant tué un mois avant), d’une lettre d’Ali Benhadj qui encouragerait les groupes armés à « intensifier les actions ». Le numéro deux du FIS est alors remis en prison et Zéroual annonce l’échec du dialogue en accusant le FIS de « continuer à encourager le terrorisme et l’extrémisme (5) ». Alors que le président annonce le 31 octobre des élections présidentielles pour fin 1995 qui devront lui assurer la légitimité qui lui fait défaut, le général Mohamed Lamari est nommé « général de corps d’armée », un grade spécialement aménagé pour lui et qui sonne le glas à toute solution de paix.

C’est dans ce contexte qu’a lieu l’attentat sanglant de Sidi Ali. Celui-ci justifie une « lutte contre le terrorisme » qui prend au fil des mois et des années des dimensions effroyables. Tout espoir de dialogue est définitivement enterré lorsque le pouvoir algérien rejette catégoriquement l’initiative de paix lancée par l’opposition représentative réunie à Rome le 21 novembre 1994 et le 11 janvier 1995. La répression connaît alors un nouveau regain avec des milliers de disparitions forcées, des dizaines de milliers d’exécutions sommaires qui culminent dans les grands massacres de l’été 1997 et l’hiver 1997-1998.

Qui commémore aujourd’hui la mort de ces enfants sacrifiés sur l’autel de l’éradication ? La stèle placée dans le cimetière ne porte aucune inscription, celle érigée à Mostaganem est toujours inachevée. Le père de l’un d’entre eux, Ahmed Boualem, s’indigne : « Ils veulent tout effacer et nous faire rentrer dans l’oubli. Après la charte [pour la paix et la réconciliation], les choses ont encore empiré. Nous n’avons plus le droit de parler de ce qui s’est passé (6). »

Ces enfants ont tout simplement été oubliés. Ils sont morts un 1er novembre, jour de célébration du déclenchement de la lutte de libération nationale.

1. Adlène Meddi, « Ahmed Boualem ne veut pas de la paix des cimetières », El Watan, 9 juillet 2010.
2. Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie, crimes et mensonges d’États, La Découverte, Paris, 2004, p. 399 sq.
3. Nicole Chevillard, L’après-guerre civile, Nord-Sud Export, Paris, 1995, p. 58.
4. Catherine Simon, « La guerre plus que jamais », Le Monde, 27 décembre 1994.
5. Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie, op. cit.
6. Adlène Meddi, « Ahmed Boualem ne veut pas de la paix des cimetières, loc. cit.

 
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