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Entretien avec Mohammed Harbi et Ahmed Dahmani L’Algérie malade de son passé ? Le pays, qui doit élire son président le 8 avril prochain, semble incapable de tourner le dos à la violence. Si le poids du legs colonial la nourrit, la confiscation du pouvoir par une classe politico-militaire accrochée à ses privilèges la perpétue Par Sandrine Tolotti*, La Tribune, 17 mars 2004 La violence a jalonné la vie politique algérienne depuis l’indépendance. Le reflet d’une «culture» ? Ou un legs de la colonisation ? Mohammed Harbi : La violence n’est l’apanage d’aucune société. Ni en Algérie ni ailleurs, elle n’est l’expression d’un quelconque caractère national. En revanche, elle a toujours une histoire. Dans le cas algérien, l’héritage de la colonisation pèse particulièrement lourd. On ne rappellera jamais assez la violence inouïe de cette conquête qui a fait tomber la population de 3 à 2,1 millions d’habitants entre 1830 et 1872. La colonisation a laminé la structure sociale, notamment au niveau de l’élite. Dès les premières années, des milliers d’intellectuels se sont exilés. Ahmed Dahmani : On ne dira jamais assez non plus le rôle déstructurant de la confiscation des terres par les colons : elle a porté au total sur les deux cinquièmes des terres, qui plus est les meilleures. M. H. : Les relations tribales ont été brisées, les ruraux ont perdu leur identité et leur richesse. Par ailleurs, à la différence de ce qui s’est passé en Tunisie et au Maroc, la France a limité l’émergence de cadres pouvant représenter légitimement la société. Elle a fondé sa domination sur la clientélisation de notables fonctionnarisés, dont les caïds, placés sous les ordres des administrateurs français. Chargés de collecter des impôts, ils étaient discrédités aux yeux de la population. D’autant qu’ils ont, dans leur majorité, abusé de leur position pour se livrer à l’arbitraire, à la corruption et à l’usage de la force. Car certaines formes de violence sont propres à la société algérienne et s’enracinent dans la réalité d’avant 1830, faite pêle-mêle d’inégalités sociales, d’oppression des faibles, de châtiments corporels et même d’esclavage. La colonisation n’est pas seule responsable. Mais au moment où des forces plébéiennes ont commencé à apparaître dans les années 1930 via le Parti du peuple algérien de Messali Hadj, revendiquant l’indépendance, le pouvoir français a réprimé massivement le mouvement et l’a privé de tout accès à la représentation politique, en truquant le scrutin depuis 1948. Il a ainsi entravé toute évolution pacifique du nationalisme algérien. La colonisation n’a-t-elle pas aussi favorisé l’émergence d’une élite francophone moderne, qui aurait pu véhiculer une voie d’accès moins violente à l’indépendance ? M. H. : Vous avez raison de rappeler les effets ambivalents de la colonisation. Sur fond de clivages entre l’espace urbain et l’espace rural. Dans les villes, le système d’enseignement français a inculqué à une partie de la population les notions de peuple, nation, souveraineté populaire ou égalité, porteuses d’une conception moderne de la citoyenneté. Mais ces nouvelles élites se sont longtemps contentées de revendiquer l’assimilation et les libertés qui allaient avec. A partir des années 1940, après l’abandon par le Front populaire du projet Viollette leur accordant la nationalité française, elles ont rejoint les indépendantistes, mais trop tard pour peser vraiment sur les conceptions politiques d’un mouvement qui avait de fait été fondé par les élites anciennes et nouvelles attachées à la confusion entre politique et religion.Une conception volontairement restrictive de l’enseignement du français est à l’origine de cette division culturelle des élites. Les écoles coraniques des confréries, les médersas des ouléma et du Parti du peuple algérien, qui faisaient figure d’écoles du pauvre, ont pris en charge la défense de la langue arabe. C’était plus une œuvre défensive qu’un instrument de formation d’élites ouvertes aux réalités du monde. Leur nationalisme était, ici et là, fondé sur le lien religieux ou la xénophobie. Ni les oulémas ni les populistes n’ont pensé la problématique démocratique.C’est sans surprise qu’à l’indépendance, l’exode européen aidant, la nationalité sera définie par l’ascendance musulmane. Dès Ben Bella, le caractère laïcque de l’école est battu en brèche. Boumediene accordera ensuite aux fondamentalistes une place éminente dans l’enseignement et la culture, et mènera l’arabisation tambour battant. Sous couvert de retrouver une «authenticité» culturelle mythique, assimilée à l’identité nationale. Est-ce ainsi que vous expliquez la violence de la guerre d’indépendance et l’autoritarisme du régime depuis ? M. H. : En pénétrant le champ politique, la logique religieuse, avec son moralisme et ses exclusives, a contribué à lui donner un style autoritaire et violent. En quête permanente d’unanimisme, le mouvement anticolonialiste s’est développé dans une ambiance de tensions très dures entre les partis, où les militants des uns empêchaient les réunions des autres, où les «durs» considéraient les modérés comme des ennemis à éliminer.Le déclenchement de l’insurrection a renforcé ces tendances. Les activistes ont marginalisé et soumis rapidement les élites politiques. Et d’autant plus facilement que ce que j’appelle «l’Algérie de contact», cette Algérie-politique qui aurait pu emprunter une voie moins violente, s’est retrouvée dans les camps de regroupement où fut enfermé plus du quart de la population. Cela a parachevé le processus de promotion d’élites intolérantes que le FLN n’a pas su véritablement encadrer et organiser politiquement. Ses dirigeants ont sans cesse été écartelés entre les pratiques incontrôlées de la base rurale et des bribes de réflexion politique. La mainmise du militaire sur le politique pendant la guerre d’indépendance était-elle inéluctable ? M. H. : Les choses auraient pu se dérouler autrement si le FLN avait réussi à se donner une direction politique. C’est ce qu’avait tenté Ramdane Abane lors du Congrès de la Soummam, en 1956, où fut affirmée la primauté du politique sur le militaire. Un an plus tard, il était assassiné par des officiers… Dès lors, les civils sont sous les ordres des militaires. Ce que l’Algérie vit aujourd’hui n’est pas sans rapport avec l’absence de réflexion d’alors sur les formes et les modalités légitimes de la violence. L’idée que la violence est une solution miracle, qu’il suffit d’un souffle messianique pour vaincre, a été aussi à l’origine de la dérive de l’islamisme. La fin de la guerre n’a pas mis un terme à la domination des militaires sur les politiques. La crise qui secoue le FLN en 1962, sur le choix de sa direction, aboutit à la victoire de la faction dirigée par Ahmed Ben Bella, appuyée par l’armée. Cette implosion compromet les virtualités d’un pouvoir civil. Le FLN ne sera désormais rien d’autre que la façade civile du pouvoir militaire. Dès 1963, Ben Bella ne peut nommer personne à un poste clé sans l’aval de l’armée. Et le coup d’Etat de Boumediene mettra un terme au jeu des apparences. En Algérie, ce n’est pas l’Etat qui a une armée, c’est l’armée qui a un Etat. La transformation du pays a été conçue essentiellement par des élites occidentalisées comme une simple substitution, chaussant les pantoufles du colonisateur et entretenant les mêmes types de rapport avec la population. Vous voulez dire essentiellement un rapport de domination… M. H. : Oui. Cette hiérarchie militaire, handicapée par ses choix et par les pesanteurs sociologiques du lien rural et patriarcal, est arrivée au pouvoir, au terme d’une guerre menée sur le registre de l’unanimisme, et ne pouvait instaurer une relation citoyenne fondée sur l’autonomie de la société et la reconnaissance de son pluralisme culturel, politique, social. A. D. : Elle le pouvait d’autant moins que le pouvoir a été d’emblée considéré comme un mode d’accès aux richesses. De ce point de vue, il y avait une certaine identité de vue entre le pouvoir et la société. La principale question, à l’indépendance, fut celle du partage du butin. Il ne faut pas sous-estimer l’ampleur du sentiment de dépossession des Algériens. Il s’agissait donc de récupérer ce qui nous avait été pris. La première chose que firent mes parents fut de déménager du quartier populaire où nous habitions, à cinq dans une pièce commune, pour occuper un logement du centre d’Alger abandonné par des Européens. Dans ce contexte, ceux qui disposaient de la force pouvaient se tailler la part du lion. M. H. : Le «bien public» n’a jamais eu de sens en Algérie. Dès le beylicat ottoman, les Algériens ont considéré l’Etat comme un adversaire, un voleur qu’il était légitime de voler. C’est l’Etat-larron des Italiens, qui est commun à bien des régions de la Méditerranée. A. D. : Dans ce contexte, toutes les forces sociales susceptibles de contribuer à la construction d’une véritable modernité politique ont été étouffées dans l’œuf. A commencer par le syndicalisme. Dès le premier congrès de l’UGTA, en février 1963, la police a pénétré dans les locaux où se tenait la réunion pour signifier clairement la mise sous tutelle du syndicat par l’Etat. La répression définissait donc la relation entre l’Etat et la société… M. H. : Pas seulement. Le système a duré parce qu’il existait aussi un pacte social fondé sur le clientélisme, qui a empêché l’éclosion d’une véritable société civile. Le système Boumediene était fondé sur ce compromis : «Je satisfais vos attentes sociales, ne vous occupez pas de politique.» A. D. : Ces attentes ont pu être satisfaites grâce à la rente pétrolière. Résultat : la stabilité politique dépend moins du rapport de l’Etat aux citoyens que du cours du pétrole. Situation cocasse où l’Etat au nationalisme intransigeant a renforcé sa dépendance à l’égard du marché mondial en voulant s’autonomiser de sa société.Et c’est quand la crise économique compromet la relation clientéliste que la crise politique éclate, en 1988, avec les émeutes d’octobre à Alger… M. H. : La crise éclate d’abord parce que la société est devenue plus complexe sous l’effet de l’urbanisation massive, de l’explosion démographique, de l’exode rural. Cette société très jeune a de multiples demandes, mais dans un système social caractérisé par l’absence de médiations, le recours à la violence est le seul horizon de la contestation. Tout au long de la décennie 1980, on assiste à une succession d’explosions qui commencent par le «Printemps berbère» de 1980 et se poursuivent par une multitude de grèves, l’apparition du maquis islamiste de Moustapha Bouyali en 1982 et nombre d’émeutes urbaines.Mais, effectivement, la crise de la rente pétrolière en 1985-86 (les prix du pétrole chutent de 45% en un an), précipite encore le mouvement. On aurait cependant tort de voir les émeutes d’octobre comme un mouvement social spontané. Ces événements ont été provoqués par les contradictions apparues entre les différents clans d’un pouvoir que la situation économique acculait à la réforme. Et il semble qu’un certain nombre d’apprentis sorciers les aient organisés avec pour objectif d’en finir avec l’immobilisme du FLN. Mais ils en ont perdu le contrôle. En 1991, un responsable important m’a tenu ce discours hallucinant à propos des islamistes : «Ils sont entre nos mains; la majorité du comité exécutif travaille pour nous […]» Mais on ne manipule pas impunément un mouvement de masse de cette ampleur. Aujourd’hui, après une décennie de guerre civile, le fonctionnement du système a-t-il changé ? A. D. : Au contraire. Le système économique et social de ces années de crise se caractérise par un véritable dilemme. D’un côté, l’évidente nécessité de bouleverser les règles d’un jeu dans l’impasse. De l’autre, l’évident constat que ce système est bâti pour ne pas changer. C’est dans ce contexte qu’il faut analyser cette décennie de violence, qui fut aussi celle de l’ajustement structurel. En 1994, l’Algérie est en cessation de paiement et le gouvernement signe un accord avec le FMI, qui prévoit le rééchelonnement de la dette en échange de mesures d’austérité. La situation politique permet de faire passer cette pilule amère : les budgets sociaux ont été laminés; 815 entreprises publiques ont été dissoutes entre 1994 et 1998, provoquant le licenciement de plus de 210 000 employés; le PNB par habitant a chuté de 0,5% par an entre 1990 et 1999… Et tout cela pour rien ! Car ce fut une libéralisation à la russe. Une partie du patrimoine public a été détournée au profit de membres influents au sein du pouvoir alliés à quelques fortunes privées. La dérégulation n’a fait que perpétuer les comportements rentiers. Aujourd’hui comme hier, la préoccupation essentielle des tenants du pouvoir est de contenir la société, de l’empêcher de s’organiser de manière autonome, pour se maintenir en place. A bien des égards, intentionnellement ou non, la violence politique peut s’analyser comme le moyen trouvé pour perpétuer, malgré les impasses intrinsèques du système, cette «tyrannie du statu quo» qui a valu au pays environ 150 000 morts. M. H. : On ne peut que constater que la violence politique n’a pas touché les centres du pouvoir. Et nombreux sont ceux qui disent, au sein de l’appareil d’Etat, que la violence n’est pas seulement venue d’en bas. Une chose est sûre, en tout cas : la relation clientéliste est plus vivace que jamais. Nous avons sous les yeux un président qui parcourt l’Algérie, le portefeuille grand ouvert : il fait campagne avec le budget de l’Etat ! A. D. : Même si aucun des problèmes structurels de l’économie algérienne n’est résolu, l’envolée des prix du pétrole au cours de ces dernières années a largement alimenté le système prébendier. Au niveau de la classe politique, le clientélisme atteint des proportions hallucinantes. Quand un ministre des Finances déclare publiquement que «le système bancaire et financier actuel représente un véritable danger pour la sécurité nationale» en raison de l’abondance des créances douteuses détenues par la banques auprès des proches du pouvoir, il n’y a pas un député de l’opposition qui remue le petit doigt. Tous profitent de ce système de corruption qui permet de toucher des salaires mirobolants, de bénéficier de logements et de voitures de fonction… L’Armée a affirmé sa neutralité pour les élections présidentielles d’avril. Qu’est-ce que cela signifie ? A. D. : En dépit des apparences, la crise du régime atteint un niveau inégalé. Certes, les fameux grands équilibres économiques ont été rétablis. L’inflation est jugulée, le budget est excédentaire, le service de la dette représente moins de 20% des exportations et les réserves de changes s’élèvent à près de deux années d’importations… Mais la dépendance à l’égard des hydrocarbures, qui représentent 30% du PIE, 65% des recettes budgétaires et 97% des exportations, reste totale. Et les créations d’emplois sont dérisoires, alors qu’il en faudrait 300 000 par an pour absorber les jeunes qui arrivent sur le marché du travail. Par ailleurs, l’Armée n’a jamais été aussi affaiblie moralement. Une guerre de dix ans, des dizaines de milliers de morts et les accusations qui pèsent sur des officiers soupçonnés d’être à l’origine de certains massacres ont beaucoup terni son image. Dans ce contexte, le président Bouteflika, qui se verrait bien en de Gaulle algérien, dans une posture d’arbitre au-dessus des clans, estime sans doute avoir une carte à jouer. S. T. Mohammed Harbi Ahmed Dahmani * In Alternatives Internationales, mars-avril 2004. --------------------------------------------- Entretien avec le Général major Mohamed Touati Les élections d’avril : un test de loyauté, probité, crédibilité et compétence, tout à la fois L’armée n’a pas à s’ériger en censeur ni de la classe politique ni des dirigeants de l’Etat. Elle ne doit pas sortir de son impartialité. L’année 2004 sera charnière en Algérie, surtout en raison des élections présidentielles qui se dérouleront au printemps. Ces élections s’avèrent de première importance pour l’Algérie, leur résultat est incertain et il est marqué par la rivalité entre le président Abdelaziz Bouteflika et l’ancien chef du gouvernement, Ali Benflis, ainsi que par la tension au sein du Front de libération nationale (FLN). Dans le milieu militaire, on a signalé que l’armée ne voulait pas influencer le processus électoral. Afkar/ideas fait le point avec le général major Mohamed Touati Mercredi 17 mars 2004 Par Andreu Claret Afkar-Ideas : Quelle lecture faites-vous du processus électoral dans votre pays jusqu’à maintenant ? A votre avis, quelles conséquences ces élections peuvent-elles avoir pour l’Algérie, ainsi que pour l’institution militaire et son rôle dans la vie politique et sociale du pays ? Général major Mohamed Touati : L’élection présidentielle d’avril 2004 est incontestablement une étape d’une extrême importance pour le pays. C’est un test de vérité aussi bien pour les dirigeants politiques de l’Etat que pour les candidats en compétition et leurs formations politiques. La société civile, bien qu’à un degré moindre, est aussi concernée par ce test de vérité. L’Armée n’y échappe pas non plus. Il ne faudrait pas qu’elle sorte de son impartialité malgré les graves appréhensions qu’on peut nourrir en la circonstance. Pour tout le monde, c’est un test de loyauté et de probité, de crédibilité et de compétence tout à la fois.Quant au rôle de l’Armée nationale populaire (ANP), hormis les situations de péril imminent, menaçant l’unité nationale ou les prérogatives de souveraineté de l’Etat ou encore celle menaçant la sécurité des populations entières, l’institution militaire qu’est l’ANP, n’a pas à s’ériger en censeur ni de la classe politique ni des dirigeants de l’Etat. C’est là un rôle qui revient aux électeurs en période électorale, ou au Parlement, hors période électorale. Elle n’a donc pas à s’impliquer dans la compétition électorale encore moins dans les luttes de clientélisme politique. Enfin, quant à la lecture à faire du processus électoral, je souhaite que les scrutins à venir, y compris celui d’avril 2004, soient en net progrès par rapport aux précédents notamment sur le plan de la transparence et de la fiabilité. C’est à ce prix aussi que l’Algérie pourra accéder à une stabilité durable afin qu’elle puisse renouer avec un essor continu. Parallèlement au processus électoral, il existe un débat sur le modèle de société et le rôle de l’Etat en Algérie. Quels sont, à votre avis, les changements dont le pays a besoin ? Quels devraient être les thèmes centraux et les plus vastement traités lors de la campagne électorale et quels scénarios prévoyez-vous pour l’Algérie après les élections ? Vous dites que parallèlement au processus électoral, il existe un débat sur le modèle de société et le rôle de l’Etat… un débat sur ce fameux «système algérien» tant décrié. Pour ma part, je ne relève pas de débats sérieux et c’est bien regrettable. Il s’agit pour la plupart du temps de prises de position dénonçant le système. En fait, je suis tenté de dire davantage que nous sommes dans un «non-système» plutôt que dans un système bien défini et bien typé. En effet, malgré ce qui se dit, le régime n’est ni dictatorial, ni démocratique. Ni présidentiel, ni parlementaire. Nous ne sommes certes pas une monarchie mais sommes-nous tout à fait une république pour autant ? Donc, si des changements sont à espérer à l’issue de l’élection d’avril, et ils le sont d’une manière urgente, ils devront porter à la fois sur la promotion des valeurs citoyennes et sur une véritable ré-architecturation des pouvoirs publics et des grands services publics. Il est temps de réduire la forte déperdition d’efforts, de compétence et d’énergie dont souffre le pays en raison du mode d’organisation et de fonctionnement des choses qui demeure encore anachronique. Quant aux scénarios post-électoraux prévisibles, je préfère m’inscrire dans l’optimisme et espérer que ce soit ceux découlant du programme électoral du candidat qui sera issu légitimement du scrutin. S’agissant du modèle de société qui serait l’objet de débat en ce domaine, tout autre projet qui ne garantisse pas effectivement les libertés et droits fondamentaux au sein d’un Etat de droit où chaque algérien s’estimera à dimension et chance égale vis-à-vis de tout autre, est, à mes yeux, voué à la précarité et à une remise en cause. En un mot, il s’agit désormais de réaliser au profit du citoyen algérien ce que toutes les Constitutions précédentes ont prévu sans jamais y parvenir réellement. Je parle, bien sûr, des droits et libertés fondamentaux inaliénables et de la participation populaire à la gestion des affaires publiques. Vous-vous êtes montré favorable à la modernisation et à la professionnalisation de l’armée. Comment concevez-vous cette modernisation et quel rôle attribuez-vous à l’armée dans l’avenir de l’Algérie ? Si professionnalisation signifie capacité et aptitude à entreprendre et accomplir des missions militaires de défense nationale compatibles avec les équipements et potentiels disponibles, dans ce cas je pense que l’ANP a atteint ce niveau de professionnalisation. Si, par contre, ceci signifie que l’Armée ne doit être constituée que de personnels engagés à l’exclusion des conscrits du service national, à ce moment-là, je peux vous dire que c’est là une forme de professionnalisation envers laquelle je suis réservé car c’est une formule qui prélude à un isolement de l’institution militaire par rapport à la nation. Ceci risque de réduire sensiblement la dimension populaire de l’Armée. Il faut souligner combien la présence des personnels du service national au sein de l’armée a fortifié le coefficient de cohésion nationale parmi la jeunesse notamment. De plus, n’eût été cette présence, les menées mensongères et subversives ayant ciblé l’ANP à travers le «qui tue qui ?» auraient trouvé crédit au sein de la population. Ce n’est pas le cas en raison, entre autres, de la forte présence de l’élément populaire issu du service national. Aussi, le projet de professionnalisation de l’ANP envisage le maintien de la conscription au sein des forces armées. Pluralisme et démocratie : Considérez-vous que l’ouverture politique doit avoir certaines limites, en particulier en ce qui concerne la possibilité de voir des partis «islamistes» arriver au pouvoir ? Pensez-vous qu’on pourra voir un jour en Algérie un processus politique semblable à celui de la Turquie, où un parti islamiste est arrivé au pouvoir sans remettre en question le processus de modernisation et de démocratisation du pays ? L’avènement du pluralisme et de la démocratie en Algérie intervient dans des circonstances chaotiques où la violence terroriste vient encore aggraver les données du problème. Cependant, j’aimerai tout de même signaler que malgré la «véritable guerre terroriste» qui a été livrée au pays, semant la violence et la dévastation, l’Etat algérien n’a pas remis en cause l’ouverture politique dont vous parlez ainsi que le multipartisme auquel elle a donné lieu. On peut raisonnablement espérer que les troubles vécus par notre pays ont ramené à une plus juste mesure des choses certaines ambitions de personnalités ou formations politiques nationales qui pensaient qu’il suffisait de manipuler des foules et de jouer de la mitraillette et de l’explosif pour faire sombrer l’Etat national.L’effondrement auquel il a échappé ne doit pas faire perdre de vue l’impératif des réformes visant à renforcer et approfondir le caractère républicain de l’Etat et la vie démocratique du pays.Quant à voir en Algérie un processus semblable à celui en vigueur en Turquie, je suis de ceux qui souhaitent que le pays puisse se doter d’instances chargées de veiller au strict respect de la Constitution sans que ceci ne revienne de prime abord uniquement à l’ANP ou aux seules autorités exécutives. Vers la conciliation nationale : La remise en liberté de Abassi Madani et Ali Benhadj est un pas vers la conciliation nationale, encouragée par le programme de concorde civile de Bouteflika ? Quelles sont les possibilités de parvenir à un consensus pour en finir avec la violence dont a souffert l’Algérie ces 10 dernières années ? Comment peut-on résoudre le cas des «disparus» ? Maintenir en détention au-delà des durées de condamnation Abassi Madani et Ali Benhadj eût été contraire à la loi sauf les assigner à résidence en vertu de l’état d’urgence. Ce qui n’a été fait pour personne et contre personne depuis fort longtemps. Je ne vois pas en quoi l’application de la loi constituerait une démarche politique de réconciliation nationale. Comment mettre fin aux séquelles de la violence, comme vous le demandez ? «Séquelles de la violence» : c’est là un euphémisme. Sachez que l’Algérie, comme je l’ai déjà affirmé, a vécu une véritable guerre terroriste qui n’a reculé devant aucun acte d’abomination ou de dévastation. Le pays a résisté grâce au rempart qui a été bâti autour de l’ANP et des forces de sécurité par les populations et la société civile. C’est sûr que tout ceci laisse des séquelles. Mais sommes-nous déjà au stade de séquelles ? La question se pose. Tant que subsiste un courant d’opinion pour soutenir que le terrorisme qui sévit en Algérie relève du djihad, tant que des tueries passent aux yeux de certains milieux politiques comme actes de résistance à une dictature, la violence terroriste n’est pas près de se tarir. Pour parler de séquelles, il faudra se projeter dans une situation où les divergences d’aspirations politiques des uns et des autres pourront s’exprimer et même donner lieu à des rivalités mais sans que ceci débouche sur une remise en cause des droits fondamentaux des uns et des autres. Autrement dit, oui à la compétition, oui aux luttes électorales, non aux factions armées, non à la tromperie et à la domination. Quant à la concorde civile, il s’agit là d’une loi de portée sécuritaire dont les effets sont connus et dont l’application a été diversement appréciée. Pour ma part, j’ai eu à me prononcer et j’estime que la loi elle-même a eu des effets positifs. Les revendications régionalistes venant de la Kabylie sont une autre question fondamentale pour la pacification complète du pays. Quelles mesures préconiseriez-vous pour donner satisfaction aux demandes d’une plus grande décentralisation et d’une reconnaissance suffisante de la diversité qui existe en Algérie ? Je n’apprécie pas «pacification complète du pays», ce n’est pas parce qu’il y a des troubles épisodiques, des manifestations et des attentats que le pays est pour autant livré à la guerre civile. Les revendications ne sont pas régionalistes, elles sont culturelles, sociales et parfois politiques même si elles se sont le plus souvent exprimées en Kabylie. Le fait que je sois kabyle ne fait pas de moi un Algérien à part mais bien un Algérien du cru et du terroir ancestral profond. Quant au type de solutions à apporter à ces revendications, ce ne peut être que par une solution découlant de débats et laissant une large place aux prérogatives des instances locales et territoriales élues sous réserve qu’elles soient l’émanation d’élections irréprochables encore une fois. La plupart des analystes voient dans la crise algérienne un fort composant économique car le manque de vitalité de l’économie ou les limitations du marché du travail ne répondent pas aux attentes de la population, et encore moins à celles des jeunes. Que pensez-vous du plan triennal de soutien à la reprise économique (2001-04) ? Je ne me sens pas qualifié pour apporter une réponse claire à cette question. Mais ce que je peux en dire : il n’y a pas de politique économique qui vaille pour un pays comme l’Algérie si elle ne vise pas deux buts : répondre aux besoins de l’emploi et doter le pays de capacités nationales de production et de réalisations de biens consommables et de biens d’équipement. Autrement dit, le pays ne doit pas avoir vocation à n’être qu’un marché pour autrui. Il doit l’être d’abord pour les Algériens. Le Sahara occidental : Certains considèrent le conflit du Sahara occidental comme responsable de l’enlisement du processus d’intégration de l’Union du Maghreb arabe (UMA). A partir de janvier 2004, l’Algérie est devenue membre du Conseil de sécurité des Nations unies. Dans quelle mesure tout ceci peut-il influencer un dialogue entre toutes les parties impliquées dans le conflit ? Le problème du Sahara occidental constitue effectivement à ce jour un handicap sérieux à l’existence effective de l’UMA. Faut-il rappeler que les protagonistes n’ont accepté le recours à l’ONU que devant l’échec de la voie militaire empruntée jusque-là. Aussi, la solution, si elle doit être politique et pacifique, doit passer par des concessions. Personne ne doit pouvoir imposer sa «solution». Le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui a été réaffirmé tout récemment par le Conseil de sécurité qui a entériné les dernières propositions pour la mise en œuvre du Plan de paix avancé par James Baker. L’Algérie appuie ces propositions car elles laissent entrevoir une voie médiane à rechercher, par consensus. Ce soutien reflète sa position constante en faveur d’un règlement juste et durable du conflit conformément au plan de règlement et des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. En tant que membre non permanent de ce Conseil, l’Algérie continuera de travailler dans ce sens afin qu’une solution pacifique, acceptable par toutes les parties, y soit trouvée. Comme elle continuera à rechercher les voies pour promouvoir la construction de l’UMA qui reste, malgré ses vicissitudes, une idée vivante et une option de portée stratégique pour la région. Cette option ne peut se réaliser sans l’acceptation résolue de chacun à chausser la botte du Maghreb uni, quitte à «se rogner les pieds pour cela». L’Algérie a récupéré sa position internationale. Les attentats du 11 septembre 2001 ont permis de mieux comprendre ce qui se passait en Algérie. Quelles sont à votre avis les clés de la sécurité et de la stabilité en Méditerranée à un moment où la sensation d’insécurité et de crainte est plus forte que jamais ? Quelle importance donnez-vous à la relation de l’Algérie avec les Etats-Unis ? L’attitude de la communauté internationale au plus fort de la confrontation de l’Algérie au terrorisme a été mal ressentie par les Algériens. Cette attitude a quelque peu changé depuis les événements du 11 septembre. Aujourd’hui, la contribution de l’Algérie au combat contre ce fléau et la valeur de son sacrifice sont plus reconnues. Désormais, conscients des véritables enjeux de notre engagement antiterroriste, nos partenaires en saisissent le sens. L’ampleur de la menace terroriste et son caractère transnational créent un impératif de solidarité international à présent mieux assumé. Pour progresser, cette coopération doit être soutenue par un dialogue politique sans a priori, notamment avec nos partenaires européens. Cela est d’autant plus nécessaire que la Méditerranée est une région vulnérable au terrorisme. L’impasse du processus de paix au Moyen-Orient et l’aggravation de la fracture Nord-Sud contribuent à en faire une zone à risques. C’est pourquoi il importe, sur la base de l’intérêt bien compris des pays de la région et en gardant clairement à l’esprit leurs valeurs fondamentales respectives, de promouvoir un équilibre régional qui prenne en compte les impératifs sécuritaires de chacun. La clé de la sécurité en Méditerranée réside ainsi dans la volonté commune de prendre en charge ces défis de manière concertée en dégageant des réponses claires aux besoins de sécurité et de développement de tous les peuples de la région. Des cadres de dialogues et de concertation pour agir dans cette direction existent et il faut y recourir et les renforcer. L’Algérie souhaite œuvrer à cet effet avec toutes les parties intéressées, y compris les Etats-Unis qui sont aussi un partenaire économique important. Vu sous cet angle, l’esprit que nous voulons insuffler à nos relations avec ce pays est de nature à contribuer bien entendu à la sécurité et à la stabilité en Méditerranée. Espace euro-méditerranéen : L’accord de partenariat euro-méditerranéen entre l’Union européenne (UE) et l’Algérie signé à Valence en avril 2002 a créé un nouveau cadre de relations politiques et économiques. Quels ont été, pour l’Algérie, les bénéfices de cet accord ? Quelle influence peut avoir sur l’Algérie la nouvelle politique de voisinage encouragée par la Commission européenne ? L’option en faveur du partenariat avec l’UE fait que nous sommes évidemment attentifs à ses évolutions internes et aux grandes mutations qu’elle opère. La nouvelle politique de voisinage envisagée par l’UE, dans le cadre de son élargissement, en est le meilleur exemple. Cependant, ce n’est pas du fait d’un nouveau rapport de force mais en raison d’une meilleure compréhension et d’une plus grande acceptation des différences que les pays de la zone euro-méditerranéenne pourront édifier une entreprise coopérative viable et traduire leurs intérêts permanents dans l’espace de prospérité partagée qu’ils envisagent de bâtir ensemble. D’où l’impératif de favoriser l’émergence d’interdépendances construites et un climat de confiance indispensable à la sécurité et à la stabilité dans la région. C’est dans cet esprit que nous sommes en train d’évaluer l’impact possible de cette politique sur notre partenariat et souhaitons dégager avec l’Union les modalités pour assurer son articulation avec le Processus de Barcelone. Cette initiative encore en gestation au sein de l’UE doit, le moment opportun, faire l’objet d’un échange approfondi avec les partenaires maghrébins. Nous espérons qu’elle épousera les contours permettant la revitalisation du Processus de Barcelone. Il importe que ce partenariat puisse contribuer à résorber les écarts de développement entre les deux rives et répondre aux impératifs de stabilité et de sécurité dans l’espace euro-méditerranéen. Relations avec l’Espagne : Comment voyez-vous le futur des relations entre l’Espagne et l’Algérie, dans tous les domaines, en particulier après la visite du président José María Aznar à Alger ? Je suis optimiste en ce qui concerne l’avenir des relations entre l’Espagne et l’Algérie. Nous sommes entrés dans une phase qualitative nouvelle qui sera marquée par la richesse et la diversité d’entreprises conjointes. Au cours de ces dernières années, le président Bouteflika a rencontré pas moins de trois fois le président Aznar. Je crois que nos deux pays ont franchi des étapes importantes. Le traité d’amitié et de bon voisinage en est l’illustration. Pour ce qui est de la question spécifique du terrorisme, on relève de nombreuses convergences de vues entre l’Algérie et l’Espagne sur la manière d’appréhender ce fléau et de le combattre. Enfin, la confiance réciproque retrouvée permettra, j’en suis convaincu, d’approfondir le dialogue et d’élargir la concertation entre les deux pays en vue d’actions communes dans un contexte régional et international complexe qui nécessite des approches nouvelles et des démarches novatrices.Un régime de circulation des personnes plus favorables aux échanges culturels et humains ne peut être que le corollaire de cette volonté déclarée de rapprochement et de coopération. A. C. Paru le mois de février 2004 dans la revue trimestrielle Afkar -Ideas |
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