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| Mais où sont les élites d’antan?
Par Abdou B., Le Quotidien d'Oran, 27 janvier 2005
«Les esprits irrésolus ne suivent presque jamais ni leur vue, ni leur
sentiment, tant qu’il qu’il leur reste une excuse pour ne pas se
déterminer». De temps à autre, l’intellectuel algérien refait surface dans la presse privée et voit son statut, sinon sa fonction sociale remis au goût du jour. Si le concept est fourre-tout, englobe l’écrivain, le journaliste même saisonnier, la chronique baratin vierge politiquement, le chercheur en sciences sociales et parfois des commis qui se piquent de taquiner la prose, il ne recouvre nullement, en Algérie, un lobby éclairé ou un contre-pouvoir, plus ou moins, organisé. Beaucoup d’intellectuels ou assimilés algériens se veulent consensuels avec la plus grande énergie. Leur point de vue sur la réconciliation, les privatisations, la politique étatique culturelle est un secret d’Etat. Il relève de l’investigation menée par le plus roublard des officiers du DRS, s’il y arrive. Après l’intellectuel organique affilié à une sombre organisation de masse, ont succédé les exilés, les assassinés, le volatile qui fait du tourisme, et sur l’ensemble trônent les figures des absents. Post mortem, T. Djaout et A. Alloula, l’un communiste l’autre pas, ont fait le (trop) plein d’amis, des pages commémoratives pour la cause. Mais le plus grand et le plus complet hommage rendu à Alloula a été le fait de «magic cinéma» à Bobigny, durant Djazaïr 2003. Les chers disparus servent de rente, d’arguments ou de porte-drapeaux dans des querelles linguistiques menées par des sectes déclassées. Le socialisme et la décolonisation ont trouvé Sartre, Yacine, Dib, Mammeri, Neruda et Aragon, comme autant de phares protecteurs et protégés par l’humanité progressiste et par l’envergure de leur génie et de leur engagement à toute épreuve. Ils ne cherchaient ni le «copinage» avec les gouvernants, ni à roucouler derrière les coupeurs de rubans. A eux seuls, ils comblaient l’espace public, portaient de justes combats littéraires ou identitaires, faisaient rougir les courtisans et dénudaient les lâchetés. Certains fréquentaient les tribunaux pour cause de convictions «incorrectes», sous la haute surveillante de scribes nains et de soudards gras et prédateurs. Au milieu des années quatre-vingts, recevoir M. Mammeri et faire publier une de ses nouvelles était un miracle pour Mouny Berrah, Kaopuah et les autres à «Revaf». Y a-t-il des avancées marquantes, aujourd’hui, avec une véritable indépendance des élites ? En 2005, à peine sortie d’une secousse tellurique, l’Algérie ne fait aucun bilan critique dressé par des intellectuels. Surnagent des îlots comme les revues Naqad et Insanyate, qui font un travail remarquable et à l’étranger des intellectuels comme A. Houari qui se font régulièrement et copieusement lyncher parce qu’ils critiquent le pouvoir. Les officiels, de leur côté, ne planifient aucune industrielle culturelle reconstructrice d’un tissu pensant et créatif. Atomisé, laminé par une armée d’obscurantistes et un pouvoir archaïque, profondément inculte, chevillé à ses privilèges, le champ intellectuel a semé ses forces, non pas contre tous les autoritarismes fossoyeurs des libertés, mais entre réconciliateurs supposés intégristes et éradicateurs présumés modernes et républicains. La politique nécessaire de réconciliation et d’éradication de la haine encore palpable comme le brouillard anglais, va-t-elle envelopper les élites algériennes par dessus leurs saines divergences et leurs diversités linguistiques et culturelles? C’est à voir... Le tableau actuel, dans lequel la littérature et la poésie font exception dans la bonne tradition des lettres algériennes, témoigne, pour l’avenir à court terme, de la formidable domestication des esprits. Les choses quotidiennes de la cité qui doivent être discutées sur la place publique, les pratiques des gouvernants, le sida, l’avortement, la religion, la pollution sonore des mosquées, des mariages et tant de catastrophes journalières, sont brutalement refoulées et contournées par ceux qui vivent, plus ou moins, du label local «intellectuel». Apolitiques fermement déclarés, ils radotent alors que Bush et son complice en Palestine sèment la mort et la destruction. Sait-on jamais se disent-ils, au zénith de leur vie! Un contrat, une consultation, un verre à l’ambassade us valent bien des Arabes ou des musulmans tués ou humiliés. Le discours est aseptisé, le sourire faussement sincère en bandoulière, ils hantent les ministères, les enterrements et les mondanités officielles même s’il n’y a que du mauvais thé. Cependant, ces élites ont exactement les vis-à-vis mérités qui s’installent, sans une seule protestation argumentée. Pour ne prendre que depuis le fameux été 1991, combien de ministres de la Culture se sont succédé? Une nuée qui s’est évaporée comme une averse d’été, avant même de toucher le sol. Parmi des faux douktours, d’apprentis gestionnaires, d’apparatchiks mal dégrossis... Qui a laissé une loi durable, un temple culturel, un institut de classe maghrébine ou mondiale? Personne! Parce qu’ils n’étaient ni des inventifs, ni des gestionnaires technocrates, ni des contestataires producteurs de sens. Ils n’avaient, tout simplement, rien à voir avec la chose. Et qui se souvient d’eux? Jacques Lang, Mélina Mercouri sont reconnus par de jeunes générations car ils ont su réussir le cocktail improbable de la politique, des idées et de la culture au service d’une ambition nationale. La fête de la musique et le rire foncièrement grec de Mélina Mercouri sont, désormais, universels. en Algérie, en 2005, on n’a pas encore su définir les missions d’un ministère, et ce depuis l’indépendance. C’est tout dire devant une mer de vacuité, de mondanités de douar et d’échecs durables. Cependant le tableau n’est pas tout noir. De jeunes éditeurs cultivés, de juvéniles talentueux prennent des pistes non balisées et ils écrivent. D’autres, en vidéo impriment pour la postérité des scènes de la vie quotidienne. De leur côté, paroliers, chanteurs et musiciens en Algérie et en France disent l’amour, l’officier très supérieur, la malvie, la zelta interdite d’antenne. Ils laissent, loin derrière, les adeptes d’un «je» décati, qui se mordent la queue à la recherche d’une inspiration castrée par la vénéneuse proximité des cercles officiels, méprisants et qui sentent confusément que dans le passé les princes avaient des scribes, un bouffon, en oubliant que la noblesse disparue a laissé des musées, des monuments, des lois, des académies et ne connaissait ni l’import-import, ni les recoins interlopes des ports, aujourd’hui repaires de conteneurs bourrés de contrefaçons. Heureusement que les jeunes redoublent de férocité! «Les cultures internationalement dominantes sont toujours les cultures des nations dominantes, et les indicateurs statistiques de cette domination figurent dans l’annuaire des Nations unies (...) Ce qui veut dire: l’intellectuel de chaque pays est directement intéressé dans son travail propre de production/diffusion par les mutations économiques et politiques affectant les rapports de «son» état aux autres. Mais lorsque cet intellectuel est dominé dans «son état» et que les mutations en question lui sont étrangères, il ne diffuse que son impuissance, pour le plus grand malheur d’un peuple qui mérite beaucoup mieux.
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www.algeria-watch.org
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