| |
|
AFFAIRE
DES DISPARUS
La
vérité pour dépasser la crise El
Watan, 16 octobre 2004 A l’origine de cet article se trouve une réflexion pour
les états généraux sur la question des disparus.
L’actualité, dominée par les pressions sur les familles
afin de les amener à accepter l’indémnisation-renoncement,
m’a poussé à alléger ma contribution aux états
généraux sur la question des disparus, qui se tiendront
avant la fin de l’année en cours, pour en faire un article
de circonstance.
Perdre un être cher vous accable et parfois bouleverse toute une
vie. Porter le deuil apaise quelque peu la douleur. Les familles des
milliers de disparus, toutes les familles, ont le droit de connaître
la vérité. Si toutes les personnes portées disparues
sont mortes, alors le travail de deuil, de mémoire doit se faire
au profit de la vérité, du droit et de 1’apaisement.
De par mon engagement personnel dans l’ANFD, qui regroupe des familles
de disparus enlevés par des corps constitués de l’Etat,
je me limiterai dans cette réflexion à cette catégorie.
Etant entendu que les autres catégories méritent, tout
autant, que l’on s’y penche même si la responsabilité de
1’Etat est autre.
Comment en est-on
arrivé là ?
La question des personnes portées disparues, après interpellation
par des corps constitués de l’Etat (gendarmerie, police,
armée et corps assimilés...), pendant la période
de tourmente vécue par notre pays, réoccupe une place médiatique
faite d’affirmations, de déclarations et de polémiques.
La « pause » tacitement observée par tous, au vu,
peut-être, d’une autre actualité et d’autres
urgences, semble être derrière nous. Avant d’aller
plus loin, il est utile de rappeler succinctement comment s’est
faite l’irruption de la question dans le débat et sur la
scène publique et médiatique, et, partant de là,
la genèse même des disparitions et le combat des familles.
Entre 1992 et 1997, l’Algérie a vécu la période
la plus noire de son histoire contemporaine. Les massacres contre les
populations civiles, les attentats à la bombe, les assassinats
politiques, les exécutions extrajudiciaires, la torture à grande échelle,
des milliers de disparitions touchant toutes les catégories de
la société algérienne ont constitué le quotidien
des populations. Durant cette période de peur et de suspicion,
les familles étaient réduites au silence. Le simple fait
de déclarer la disparition d’un proche après interpellation
par les corps constitués de l’Etat était un véritable
défi. Dans la plupart des cas, les forces combinées procédaient à l’arrestation
de personnes à leur domicile, généralement pendant
les heures de couvre-feu, en présence de leurs proches et voisins,
ou sur leur lieu de travail en présence de leurs collègues.
Même si dans beaucoup de cas les agents ayant procédé aux
arrestations étaient formellement identifiés, les familles
livrées à leur sort restent sans nouvelles des leurs, et
les démarches auprès des institutions (présidence
de la République, ministères de l’Intérieur
et de la Justice, ONDH...) étaient vaines.
La reconnaissance
officielle des disparitions
Ce n’est qu’au mois de mai 1998, après les menaces
et les insultes proférées par le ministre de l’Intérieur,
M. Benmansour, en direct à la télévision, en guise
de réponse aux interpellations de députés à l’APN
sur cette question, que des centaines de familles soutenues par des avocats
de la LADDH, comprennent qu’elles doivent, elles-mêmes et
ensemble, se prendre en charge. La mobilisation a donné naissance à la
première association des familles de disparus enlevés par
des corps constitués de l’Etat : l’Association nationale
des familles de disparus (ANFD). La chape de plomb qui a longtemps pesé sur
la question saute à la faveur de ce mouvement. Le 17 août
de la même année, une délégation des familles
de disparus après interpellation par les corps constitués
de l’Etat est reçue officiellement à la présidence
de la République. L’ouverture de bureaux, par le ministère
de l’Intérieur, à travers toutes les wilayas du pays,
spécialement chargés de recenser cette catégorie
de personnes, suite à une instruction de la présidence,
marque la reconnaissance de l’ampleur du drame. L’afflux
massif vers ces bureaux à travers le territoire national et en
direction de l’association, conjugué à la similitude
des procédés des arrestations, dénote indéniablement
l’existence d’une décision centrale ayant précédé le
drame. Les marche arrière
du Pouvoir et les manipulations de tous bords
Mais, très vite, comme si les autorités tentaient de se
ressaisir, le ton des officiels change. Si le recours aux insultes, aux
menaces et à la répression est moins systématique,
la volonté d’éluder le fond de la question domine.
C’est ainsi qu’à l’adresse des mères, épouses,
sœurs... des personnes disparues venues l’interpeller sur
le sort des leurs, lors du meeting organisé à la salle
Harcha, le 9 septembre 1999, dans le cadre de la campagne référendaire à la
faveur de la loi sur la concorde civile, le président Bouteflika
les somme d’oublier et de tourner la page. Juste après,
le ministre de l’Intérieur, Noureddine Zerhouni, annonce
lors d’une conférence de presse, le 19 janvier 2000, qu’« il
n’y a pas de tabou concernant cette question et que jusqu’au
jour de mon installation au ministère de l’Intérieur,
4200 plaintes ont été enregistrées dont 2700 cas
déjà élucidés, il s’agit de personnes
condamnées puis libérées, d’autres ont réapparu
dans le cadre de loi sur la concorde civile et une autre partie se trouve à l’étranger » !
Dans ce sillage, le ministre de la Justice de l’époque,
Ahmed Ouyahia, égal à lui-même, ordonne la délivrance
de jugements de disparition, en clair des actes de décès.
Le vaste mouvement de protestation qui s’en est suivi à travers
toutes les régions du pays à l’appel de l’ANFD
(marches, sit-in, rassemblements devant les tribunaux...) a fait échouer
cette première tentative de classer ce dossier. Ce procédé grossier
renseigne sur la perception de hauts responsables vis-à-vis d’une
question qui met au centre l’Etat algérien. De l’internationalisation
A ce stade, il est peut-être opportun de s’attarder sur le
débat de l’internationalisation ou pas de ce dossier. Il
ne s’agit pas ici de recenser les déclarations tonitruantes,
de circonstance, pour afficher « son nationalisme formel » ou
son attachement, plus que d’autres Algériens, à l’intégrité du
pays. Ce n’est pas toujours ceux qui crient le plus contre l’internationalisation
qui sont forcément les défenseurs de la souveraineté nationale.
La question qui se pose est : en quoi les familles de disparus sont-elles
responsables des défilés incessants d’ONG ou des
rapports négatifs des organisations internationales sur la situation
des droits de l’homme dans notre pays ? L’internationalisation
de la question est un fait. Elle est le produit de l’absence de
volonté politique de la part de l’Etat de la prendre en
charge : c’est-à-dire décider de faire la lumière
sur les disparitions de milliers d’Algériens après
leur interpellation par des corps constitués de l’Etat et
mettre en place des mécanismes crédibles pour ce faire.
Pour le reste, il est tout à fait normal que des ONG des droits
de l’homme s’inquiètent du sort de milliers de personnes.
Mais les mises en garde sévères et les pressions sur le
gouvernement algérien ne semblent pas se traduire par une évolution
qualitative de la prise en charge de ce dossier. En revanche, il est évident
que ces « boulets politiques » peuvent être des éléments
qui pèsent dans les nombreuses négociations économiques
et commerciales entre notre pays et ses partenaires, singulièrement
les Etats-Unis et les pays de l’Union européenne.
Où en sommes-nous aujourd’hui
?
Pour que les choses soient claires, les gonflements, la guerre
et la polémique sur les chiffres, contrairement à ce que l’on
peut penser, desservent la cause des disparus après interpellation
par les corps constitués de l’Etat. Car, pour plusieurs
parties intéressées, c’est le moyen de noyer cette
catégorie dans une sorte de comptabilité où la finalité semble être
une opération arithmétique de type perte et profit pour
booster la réconciliation nationale. L’ANFD a recueilli,
pour sa part, à ce jour, 7400 dossiers. Bizarrement, dès
que l’association a rendu public ce chiffre, des institutions officielles
(ministère de l’Intérieur, CNCPPDH de Ksentini...)
l’on repris à leur compte. Ksentini, en l’espace d’une
passation de consignes avec son prédécesseur, Rezag Bara,
a doublé le chiffre défendu par l’ex-ONDH (4200 dossiers).
Dans ce cafouillage, la palme revient au président de la République
qui a avancé le chiffre de plus de 10 000 disparus lors du meeting
de la salle Harcha et plus tard dans la plupart de ses interventions
dans les médias étrangers sur cette question. A travers
les dossiers regroupés par l’association, on recense quatre
catégories : 1 - Des individus interpellés par des gendarmes,
des militaires ou des policiers à leur domicile ou sur leur lieu
de travail ; dans la plupart des cas, les agents ayant procédé à l’arrestation
sont formellement identifiés. 2- Des individus ayant répondu à une
convocation de la gendarmerie. Ces personnes étaient souvent accompagnées
d’un proche jusqu’au siège de la brigade. 3- Des individus
pris lors de ratissage après bouclage d’un quartier (La
Casbah, Bachedjarah, la Montagne, Bab Ezzouar, Aïn Naâdja,
Belcourt... pour Alger. Haouch Echnou... pour Blida. El Djdiouia... pour
Relizane. Boutlilis, Sidi Chahmi... pour Oran...) par les forces combinées
(armée, gendarmerie, police...) avec des moyens lourds. Ces trois
catégories constituent la majorité. 4- Des individus interpellés
dans la rue pour lesquels il est difficile d’établir la
responsabilité des services de sécurité même
s’il existe des témoignages. L’Etat a le devoir de
répondre sur ces cas précis, documentés, vérifiés
et ils sont très nombreux. La guerre des chiffres obéit à d’autres
objectifs. La commission Ksentini est un instrument vain de l’oubli
Des ses premiers contacts et déclarations, l’avocat Farouk
Ksentini a donné le ton. A une délégation de familles
de disparus qui lui soumettait seulement 20 cas documentés où les
agents de l’Etat responsables des enlèvements sont formellement
identifiés par des témoins prêts à toute confrontation
devant la justice, il rétorque : « Cette méthode
est impossible à appliquer. » Dans le même temps,
les associations de familles de disparus sont désignées
du doigt. Il leur est reproché de faire obstacle au règlement
du dossier à cause de leur intransigeance sur leur revendication
fondamentale, à savoir la connaissance de la vérité.
Dans cette opération, des membres actifs de l’ANFD sont
ciblés par des pressions et menaces pour les amener à renoncer à ce
combat. D’ailleurs, une organisation fantoche dont le credo est
de demander des indemnisations conséquentes aux pouvoirs publics
est montée de toute pièce pour servir de support à la
CNCPPDH. Quelques mois après son installation, cette commission
annonce la couleur : c’est l’opération de recensement,
une autre encore, en vue, cette fois-ci, de l’indemnisation. Les
familles sont convoquées et reçues par des agents qui sont
chargés de leur faire remplir un formulaire dont la finalité est
l’acceptation d’une contrepartie financière qui implique
le renoncement à la vérité et à la justice.
Les pressions pour arracher les signatures de vieilles femmes épuisées
par tant d’années de malheur et d’attente vont jusqu’à leur
suggérer : « Prenez l’argent, vous ne perdez rien,
même si votre enfant réapparaît ! » ou alors « Prenez
l’argent, de toute façon lorsque cette opération
sera terminée, vers la fin mars 2005, vous ne pourrez plus manifester
dehors comme vous le faites maintenant ! » Ceci pour ceux qui se
rendent au siège de la commission à Alger. Pour tous les
autres, en zones rurales, ils sont convoqués aux sièges
des brigades de gendarmerie en vue du même objectif. « L’Etat
est responsable mais pas coupable. Elucider des cas précis n’est
pas de mon ressort. La majorité écrasante des familles
sont pour l’indemnisation. Après mars 2005 (clôture
de l’opération d’indemnisation), aucun rassemblement
au niveau de la CNCPPDH ne sera toléré », tels sont
donc les commandements du président de la Commission nationale
consultative pour la promotion et la protection des droits de l’homme
(CNCPPDH). Chargé de traiter l’un des dossiers les plus
sensibles de la décennie noire, l’avocat Mustapha Farouk
Ksentini se plaît à revêtir tous les costumes... C’est
dire qu’il est vain de chercher à trouver l’ombre
d’une volonté d’apaiser les plaies de milliers de
familles dans ce présent dispositif. Le procédé vil
qui consiste à moyenner la détresse sociale pour le renoncement
ne peut être la solution au drame. Ksentini doit savoir qu’il
ne peut obtenir le renoncement de tous ceux qui ont des preuves que leur
enfant est pris par les institutions de l’Etat. En somme, le combat
pour la vérité ne peut que triompher sur les injonctions à l’oubli.
Seule la vérité permettra le dépassement de la crise
C’est parce que la revendication des familles est scellée
par la légitimité et la clarté de leur demande que
tous les dispositifs de contournement sont vains. Les pères, mères, épouses
et sœurs... ne demandent rien d’autre que la vérité sur
le sort d’un être cher. Pour cela, les mécanismes à mettre
en place pour faire toute la lumière sur chaque cas sont connus
de tous. Mais ceci implique d’abord une volonté politique
d’ouvrir ce dossier. Les associations des familles de personnes
disparues, des personnalités nationales peuvent et sont prêtes à contribuer
dans des cadres transparents et crédibles pour la connaissance
de la vérité, faire place à la justice et à l’apaisement
et enfin tourner la page. Il s’agit dans le même temps d’un
devoir de mémoire dans l’objectif de bâtir une société où l’arbitraire
serait banni. E-mails : anfd_verite@yahoo.fr
iril_ lila@yahoo.fr
Lila Iril
|
|
|