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L'Armée,
la nation et la politique
Lahouari Addi,
Le Jeune Indépendant, 16 avril 2003
L'Algérie
est un pays autoritaire où il est interdit de faire de la politique.
Cette phrase paraîtra excessive au regard de la liberté d'expression
dont semble jouir la presse, notamment Le Jeune Indépendant qui
n'a pas la langue dans la poche quand il s'agit de critiquer la politique
menée par les autorités. Mais la phrase n'est pas excessive
si l'on définit la politique comme étant l'activité
libre et publique de désignation des responsables, et en premier,
du Chef de l'Etat. Celui-ci est nommé depuis l’indépendance
par l'armée qui le fait plébisciter pour lui donner une
légitimité électorale. Cette façon de faire
a perpétué un régime qui s'est coupé de la
population depuis au moins 1978 et qui fait courir au pays les plus graves
dangers.
De quoi s'agit-il? L'Algérie s'est libérée d'un système
colonial grâce au FLN-ALN dont l'objectif était double: l'indépendance
du pays et la modernisation sociale et politique de la société.
Le premier objectif ayant été atteint, la génération
des moudjahidines a opté en 1962 (le Programme de Tripoli) pour
un régime de parti unique dans lequel l'ANP, en tant qu'héritière
de l'ALN, a joué le rôle de garant de la Révolution
et de dépositaire de la légitimité historique incarnée
à l'époque par le Colonel Houari Boumédiène
dans lequel les masses populaires se reconnaissaient. Son modèle
de modernisation a cependant échoué au vu des résultats
économiques et sociaux. Mais Boumédiène a été
un grand patriote sincère et idéaliste à qui il manquait
les capacités intellectuelles pour être un homme d’Etat
a la stature de Massinissa ou de Abdelmoumene. Il n'avait jamais lu Ibn-Khaldoun
et n'avait jamais entendu parler de Thomas Hobbes. Rusé pour commander
les clans et les hommes, Boumédiène s'était révélé
naïf en croyant pouvoir gérer le pays avec la foi et non les
institutions. Le fonctionnaire, répétait il, doit être
un militant intègre, engagé et compétent. En politique,
cela s’appelle de l idéalisme.
A sa mort, les militaires ont refusé de désigner à
sa place un officier susceptible de combler le vide qu'il a laissé.
Ils ont alors coopté le Colonel Chadli Bendjedid qui avait des
qualités humaines incontestables de père de famille mais
ne savait pas ce qu'était un Etat. Treize années après,
l'armée l'a écarté parce qu'elle l'avait soupçonné
de vouloir respecter les résultats électoraux de décembre
1991. Il n'a manifesté aucune résistance et aucune volonté,
et depuis il vit retiré, sans sentir le besoin de donner son opinion.
Cela prouve qu'il n'est pas un homme politique et qu'il conçoit
la fonction suprême comme une fonction administrative.
Son successeur fut Mohamed Boudiaf, chef historique du FLN, rappelé
d'exil pour s'opposer à la légitimité électorale.
Boudiaf voulait être président, ne serait-ce qu'un jour.
Dès que l'armée le lui a proposé, il a oublié
ce qu'il avait déclaré à Jeune Afrique une semaine
auparavant, à savoir que "l'armée devrait respecter
les résultats des urnes". Incohérent et très
imbu de sa personnalité, Boudiaf portait un passé historique
trop lourd pour lui. Mais sa mort a été une profonde injustice
car le personnage était un symbole, celui du FLN historique.
Ali Kafi lui a succédé à la direction du Haut Comité
d'Etat, monstruosité anti-constitutionnelle créée
à la hâte en janvier 1992 pour donner une couverture légale
au viol de la constitution. Il faut rappeler que Ali Kafi a insulté
il y a quelques mois la mémoire de l’un des plus grands dirigeants
de la révolution, Abbane Ramdane. C’est le seul fait d armes
que nous lui connaissons après l’ indépendance. Il
a été remplacé par le général Liamine
Zéroual qui avait suscité des espoirs. Mais il avait très
vite déçu, s'étant révélé incapable
de s'imposer à ses collègues. N'étant pas d'accord
avec ces derniers quant à la sortie de crise, il a préféré
démissionner au lieu de s'opposer aux louches tractations entre
une branche de la SM et l'AIS. Zéroual est célèbre
pour ses démissions. Il a démissionné de tous ses
postes. A la présidence, il aurait pu jouir de soutiens nombreux
dans la société pour ramener la paix, mais il a préféré
se retirer dans son Aurès natal.
Mais là où l'armée a fait fort, c'est quand elle
a désigné Abdelaziz Bouteflika dont la mission est de protéger
les officiers supérieurs des pressions de ONG internationales de
droits de l'homme. Bouteflika a reconnu récemment qu'il ne savait
rien faire… sauf parler. Aucun de ses discours et promesses n'ont
été suivis d'effet. C'est la première fois dans l'histoire
qu'un président est en même temps ministre des affaires étrangères.
Il ne rate aucune réunion internationale, et passe plus de temps
à l'étranger que dans le pays. Coupé des réalités
nationales, comme tous ses collègues avec qui il est ministre depuis
1963, Bouteflika n’a jamais travaillé, n’a jamais fait
le marché et ne sait pas ce qu’est la vie quotidienne. L’Etat
l’a toujours entretenu en lui fournissant une domesticité
nombreuse. Ceci est vrai pour tout le personnel du régime vivant
dans une autre planète.
Depuis la mort de Boumédiène, l'armée n'a désigné
que des présidents sans envergure, à l'exception de Boudiaf
que son ego étouffait. Encore que ce n'est pas l'armée qui
désigne les présidents ; c'est une coterie dans l'armée,
c'est-à-dire un groupe d'officiers actionnant des relais dans ladite
« société civile » en utilisant les moyens de
l'Etat. En fait, l'armée se comporte comme un parti politique défendant
un régime auquel elle s'identifie. Cela pose le problème
de la formation idéologique des officiers incapables de faire la
différence entre la République, communauté de tous
les courants politiques nationaux, et le régime, groupe d’hommes
organisés en réseaux pour demeurer indéfiniment aux
commandes de l’Etat. Malgré les déclarations contraires
de ses chefs, l’armée fait de la politique, et bien plus
grave, interdit à tout Algérien d’en faire, empêchant
ainsi l’émergence d’élites représentatives
susceptibles de diriger l’ Etat. L’armée a un instrument
pour accomplir cette tâche, la Sécurité Militaire,
véritable police politique au dessus de l’Etat. Sa mission
essentielle est de contrôler les partis alibis (RND, MSP, MDS…)
ainsi que le secrétariat de l’ UGTA, de noyauter la presse,
d’infiltrer toute association susceptible de constituer une menace
pour le régime. Le jour où l’histoire de la SM sera
écrite, les Algériens (y compris les militaires) seront
édifiés.
Pour mettre fin au syndrome de Saddam Hussein (la survie du régime
au détriment de l’avenir du pays), il est nécessaire
que l’armée redéfinisse son rôle institutionnel
pour s’engager à :
1. défendre les frontières du pays
2. assurer à l’Etat l’exercice du monopole légal
de la violence
3. aider la police et la gendarmerie, si nécessaire, à protéger
la paix civile
4. garantir l’alternance électorale en cas d’annulation
des échéances électorales par un parti au pouvoir
Il appartient à
l’armée de passer ce pacte nouveau avec la Nation dont elle
est issue afin de rétablir la confiance entre elle et la société.
A cette fin, la hiérarchie militaire doit envoyer un signal fort
en direction de la société civile en proclamant solennellement
la dissolution complète et totale de la Sécurité
Militaire, ce qui libèrerait des énergies formidables pour
la reconstitution d’un champ politique exprimant les courants réels
de la société. Dissoudre la SM signifie mettre fin aux activités
illégales du DRS, de la DCE, du DRA et d autres structures inconnues
du public qui interviennent dans la vie politique. Tous ces services devront
être remplacés par un seul organe qui ne s’occupera
que de la protection de l’armée en tant qu institution, du
moral des troupes et du contre espionnage.
Lahouari Addi
Professeur des Universites, IEP de Lyon
Membre de l Institute for Advanced Study, Princeton, USA
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