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Le
concept de sécurité à l'épreuve de l'ordre
international nouveau: le cas de l'Algérie
Lahouari Addi
Cet article a été écrit dans le cadre du Projet
sur la sécurité dans la région méditerranéenne
mis en œuvre par le Centre de Politique de Sécurité de
Genève. Il a été publié par Le Quotidien
d'Oran en trois parties les 26, 29 et 30 mai 2004. Le
concept de sécurité est à l'origine de la théorie
moderne de l'Etat puisque la première mission de celui-ci est
de protéger les membres de la collectivité qui, en retour,
lui prêtent allégeance. La monopolisation de la violence
par l'Etat a pour finalité d'interdire son exercice afin de mettre
fin à l'anarchie et à la loi du plus fort. Chez Hobbes,
la sécurité est l'équivalent de la paix civile à l'ombre
de laquelle les protagonistes du "contrat social" jouissent
de leurs droits naturels. Avec l'émergence de l'Etat-nation, le
concept a fait corps avec l'Etat, incarnation des intérêts
collectifs de la communauté nationale. Le caractère conflictuel
des relations internationales et l'animosité qu'entretiennent
les Etats entre eux ont créé les besoins de la sécurité de
l'Etat et de la sécurité nationale menacée par des
Etats étrangers ou par la "cinquième colonne" infiltrée
par-delà les frontières. Le concept de sécurité est
par conséquent devenu constitutif de la discipline des Relations
Internationales qui l'a toujours rattaché à la notion d'Etat
au centre de la problématique de l'approche "réaliste" construite
sur les catégories de puissance, d'intérêt national,
d'ennemis, d'alliances stratégiques, etc. L'arithmétique
de la "sécurité nationale" est fournie par H.J.
Morgenthau et R. Aron dans leurs ouvrages respectifs Politics among Nations:
The Struggle for Power and Peace (1948) et Paix et guerre entre les nations
(1962).
Dans ce papier, nous allons indiquer dans une première partie
que la notion de sécurité a dû être repensée
avec l'évolution des relations internationales qui lui imposent
une définition plus large correspondant aux nouvelles aspirations
des populations. Dans une seconde partie, nous soulignerons, à travers
l’exemple de l'Algérie, que les pays du Sud privilégient
encore la conception traditionnelle de la sécurité qui
s'est avérée non seulement inefficace sur la plan local
mais aussi génératrice d'instabilité régionale.
Les pays du Sud ne semblent pas avoir dépassé la réification
de l’Etat qui limite la participation politique des citoyens et
empêche son contrôle par ces derniers. Mais en même
temps, cette réification est source d’instabilité dans
la mesure où toute opposition est accusée de vouloir porter
atteinte à l’Etat, d’où une répression
et un engrenage de la violence débordant les frontières.
En effet, les forces réprimées à l'intérieur
tenteront par tous les moyens d'exporter la violence, transposant le
conflit sur le plan médiatique pour attirer l'attention de l'opinion
internationale: attentats en Europe, prise d'otages de touristes étrangers…
A. La nouvelle
problématique de la sécurité dans
les relations internationales
Depuis deux ou trois décennies, le monde a profondément
changé au niveau des relations entre les Etats et les peuples,
particulièrement au Nord où la guerre semble être
tombée en désuétude, surtout depuis la chute du
mur de Berlin et l’effondrement de l’ex-Union Soviétique.
De nombreux acteurs non-étatiques ont un rôle de plus
en plus grand sur la scène mondiale (firmes transnationales,
ONG, opinion internationale…), contribuant à élargir
le concept de sécurité à toute activité sociale,
le libérant de son cadre strictement militaire pour le relier à la
démocratie et à la bonne gouvernance nationale et internationale.
Le dépassement de la conception traditionnelle de la sécurité
Malgré la rigueur à laquelle prétendent les "réalistes",
le concept de sécurité est peu défini par cette école
de pensée, ou plutôt limité à la défense
militaire de l'Etat potentiellement menacé par d'autres Etats,
ce qui renvoie au modèle westphalien, juxtaposition de souverainetés
nationales entretenant entre elles des relations tantôt amicales
tantôt agressives. Ce modèle, dont les deux éléments
constitutifs sont le soldat et le diplomate, a été miné par
les flux transnationaux portés par des forces qui lui ont fait
perdre sa cohérence structurelle. Ces forces de nature technoscientifique, économique,
religieuse, écologique… se manifestent en dehors du contrôle
des Etats et ignorent la frontière territoriale (Cf. R.O. Keohane
et J. Nye, Transnational Relations in World Politics, Cambridge, Harvard
University Press, 1972). Depuis la fin de la guerre froide, le modèle
westphalien a perdu de son pouvoir explicatif, tout au moins dans l'hémisphère
Nord, puisque au Sud, les tensions entre Etats voisins et les guerres
internes rappellent que cette partie du globe est encore aux prises
avec la période westphalienne, voire pré-westphalienne.
Avec l'approfondissement des rapports transnationaux, la notion de
sécurité semble dépassée dans son acception
traditionnelle. Son intérêt exclusif pour l'Etat, organe
personnifié au nom duquel parle une bureaucratie qui le coupe
de la population, la rend inadaptée aux évolutions des
mentalités et des aspirations des gens. Il y a eu comme une
prise de conscience pour le rejet de l'Etat comme une institution sacrée
au-dessus des hommes, insensible à leurs besoins. La bureaucratie
définissait les critères de sécurité de
l'Etat et désignait des ennemis potentiels, se trouvant aussi à l'intérieur
des frontières. L'obsession de la sûreté de l'Etat
dresse celui-ci contre une partie des membres la Nation suspectée
d'être infectée par des ennemis, d'où la répression
et la méfiance des gouvernants vis-à-vis des gouvernés.
Le culte de l'Etat a été porté par des idéologies
nationalistes chauvines qui ont dérivé vers le fascisme
et le totalitarisme dont les célèbres figures occidentales
au vingtième siècle ont été Hitler et Staline,
ou, à une échelle moindre, dans les pays arabes par des
figures comme Saddam Hussein. La mystique de l'Etat a été telle
qu'elle a broyé des millions d'individus accusés de porter
atteinte à la "pureté" raciale ou idéologique
de la Nation. La folie meurtrière du totalitarisme a été alimentée
par l'obsession de la sécurité de l'Etat menacée
de l'extérieur et de l'intérieur.
La réification de l'Etat n'est pas la seule critique faite au
courant réaliste. L'autre critique soulignée par les
constructivistes est que ce courant ne se rend pas compte que la sécurité militaire
est une construction sociale produisant et reproduisant la menace qui
la justifie. En effet, pour l'école de Copenhague (Cf. B. Buzan,
O. Waever, J. De Wilde, Security. A New Framework for Analysis, Boulder,
Lynne Rienner, 1998) chaque Etat renforce son potentiel militaire pour
assurer sa propre sécurité, ce qui alimente le sentiment
d'insécurité des Etats voisins qui accroissent à leur
tour leurs potentiels militaires et ainsi de suite. J.J. Rousseau a
bien perçu cette peur imaginaire qui produit des conséquences
bien réelles en écrivant : « Toutes les horreurs
de la guerre (naissent) des soins qu’on avait pris pour la prévenir. » De
la peur des Etats les uns des autres naît le sentiment d'insécurité vécu
par les protagonistes qui consacrent une partie importante de leurs
budgets pour satisfaire leurs besoins de sécurité. L'Europe
contemporaine a connu des guerres qui l'ont ravagé, notamment
les Première et Seconde Guerres Mondiales, menées au
nom de la sécurité nationale au prix de terribles souffrances
et de destructions massives. La dissuasion nucléaire, après
1945, a empêché une troisième guerre mondiale,
mais elle n'a pas mis fin pour autant à la course aux armements
qui coûte des milliers de milliards de dollars.
Démocratie et sécurité
Il a été constaté que le nombre de guerres entre Etats
est en diminution, ce qui permet d'espérer un ordre international post-hobbesien
marqué par la concorde civile internationale ou la paix perpétuelle à laquelle
rêvait Kant. Sur 27 conflits majeurs survenus en 1999, deux seulement
ont opposé des Etats (Cf. SIPRI, Yearbook, Oxford University Press,
1999). Cette évolution est liée à l'institutionnalisation
de plus en plus grande des rapports entre Etats et à l'augmentation
des régimes démocratiques dans lesquels les Etats sont comptables
devant leurs opinions publiques. Par la nature des choses, les Etats sont belliqueux
et les peuples pacifiques, et c'est ce qui explique la corrélation positive
entre paix et démocratie qu'avait perçue Kant il y a plus de
deux siècles. Beaucoup d'auteurs soulignent que les pays de l'Europe
de l'Ouest ne se font plus la guerre depuis qu'ils se sont démocratisés,
avançant l'hypothèse que l'histoire n'offre aucun exemple de
deux pays démocratiques en guerre (Cf. M. Brown et al., edit., Debating
the Democratic Peace, Cambridge, MIT, 1999).
Si la démocratie garantit la paix, nous comprenons pourquoi les Etats
arabes, malgré les discours sur l'unité, entretiennent des rapports
belliqueux entre eux. La raison est à rechercher dans le déficit
démocratique qui les caractérise et qu’ils compensent par
un discours ethnocentriste et chauvin. Les pays arabes sont encore fascinés
par la mystique de l'Etat à qui est rendu un culte où il ne manque
ni les sacrifices humains ni les prières collectives, exprimant un nationalisme
belliqueux servant aux régimes autoritaires de ressource de légitimation.
Si l'on prend l'exemple de l'Algérie et du Maroc - que tout rapproche:
langue, culture, religion, histoire… - les relations des deux Etats sont
marquées depuis leurs indépendances respectives par une inimitié qui
rappelle l'animosité franco-allemande des siècles passés.
Les deux armées se sont structurées en vue d'une éventuelle
confrontation, se lançant dans une véritable course d'armement
ayant pour finalité de se dissuader de se faire la guerre. Les milliards
de dollars dépensés de part et d'autre dans l'achat de chars
russes et d'avions américains, ignorant les recommandations de l'ONU,
sont soustraits à des budgets soumis à l'austérité dans
les secteurs de la santé et de l'enseignement entre autres. Le Sahara
occidental n'est que le prétexte pour une confrontation entre deux volontés
de puissance régionale. Le Maroc estime que la colonisation a lésé le
tracé de ses frontières et cherche une compensation dans une
expansion vers le sud, tandis que l'Algérie trouve que le régime
monarchique est condamné à la surenchère nationaliste
pour masquer son déficit de légitimité populaire (Cf.
L. Addi, "L'introuvable réconciliation entre Alger et Rabat",
Le Monde Diplomatique, décembre 1999). En attendant, l’unité maghrébine
que les nationalistes de la première génération avait
comme objectif, est repoussée aux calendes grecques.
Dans cette région du monde encore stato-centrée, les Etats, invoquant
divers prétextes, se menacent mutuellement au détriment de leurs
peuples et deviennent des acteurs mûs par leurs propres rationalités,
insensibles aux besoins réels de leurs populations. Ainsi, l'Etat se
situe d'emblée au-dessus de ses citoyens, les suspectant parfois d'être à la
solde de puissances étrangères. Pour les neutraliser, des Cours
de Sûreté sont instituées pour juger les coupables sur
la base d'un droit d'exception. (C'est seulement en 1989 que la Cour de Sûreté est
abolie est Algérie). Dans ces pays autoritaires, le régime s'identifie à l'Etat,
interdisant la participation de la population au champ politique en ayant recours
au bourrage des urnes. Une bureaucratie politico-militaire s'approprie l'Etat
en prétendant le protéger des dangers extérieurs et des
contestations intérieures. Sous prétexte d'assurer la sécurité de
l'Etat, le régime se soucie de son propre maintien au prix d'une répression
dissuadant les militants de droits de l'homme et de partis politiques. Mais
l’âge d’or de l’autoritarisme est bel et bien terminé. Bonne
gouvernance et sécurité
La mondialisation fragilise les dictatures jusqu'à l'effondrement, à l'instar
des régimes à parti unique de l’Europe de l’est
qui se sont écroulés comme des châteaux de cartes
sous les effets de la globalisation de l'information, de la technologie,
de l'économie… Un régime autoritaire ne survit que
s'il arrive à maintenir ses frontières fermées et à protéger
sa population des flux extérieurs. Mais la tâche est difficile,
surtout si le pays est situé en Méditerranée, à une
heure d'avion de l'Europe, continuellement arrosé par les images
et les informations des chaînes de télévision satellitaires.
Il y a désormais un nouvel environnement international dans lequel
activent de nombreux acteurs non étatiques militant pour la "bonne
gouvernance" de la planète et des peuples. L'expression a été utilisée
pour la première fois en 1989 dans le rapport de la Commission
Brandt qui a mis l'accent sur la nécessité d'assurer la
sécurité des gens en priorité et non celle des Etats,
en attirant l'attention, entre autres, sur l'incapacité des gouvernements à appliquer
les réglementations existantes, sur l'érosion de l'efficacité d'une
bureaucratie éloignée des problèmes quotidiens des
citoyens, sur la mauvaise affectation des ressources, sur l'inadéquation
des instruments d'intervention, etc.
Le rapport du PNUD 2002 établit une corrélation positive
entre pauvreté, conflits politiques et régimes autoritaires,
suggérant que la réponse à l'insécurité est
globale, incluant toutes les dimensions de la vie sociale et politique;
elle est résumée dans l’expression de « bonne
gouvernance », bâtie sur la :
-La légitimité des dirigeants à travers la participation
politique de la population au champ de l’Etat
-Le respect de la loi et des droits de l’homme par les gouvernants
et les gouvernés
-La transparence dans la prise de décision
-La disponibilité de ceux qui ont en charge l’autorité publique
-La sensibilité aux besoins des populations
-L’efficacité dans la gestion des ressources afin que la
population en profite
-La comptabilité à la fin de chaque mandat pour que les élus
rendent compte aux électeurs des actions entreprises et des moyens
utilisés dans l’exercice de l’autorité publique
qui leur a été confiée (Cf. UNESCAP, « What
is good governance », http://www.unescap.org/huset/gg/governance.htm)
Il est évident que ce mode de régulation entre l’Etat
et la population est difficile à réaliser dans les pays
du Sud, et même dans les pays occidentaux. Néanmoins, il
devrait être posé, comme le suggère l’UNESCAP,
comme objectif à atteindre dans le futur pour un développement
humain durable.
Les Etats, dans leur majorité, ont intégré le discours
de la "bonne gouvernance" pour ne pas être accusés
de ne pas protéger leurs populations. D'où le poids politique
en Algérie d'ONG comme Amnesty International à qui plus
personne n'ose opposer le discours d'atteinte à la souveraineté nationale
ou d'ingérence dans les affaires intérieures du pays. La
force d'Amnesty dans le champ politique algérien est qu'elle interpelle
les autorités sur leurs défaillances à protéger
leurs propres citoyens et à assurer leur sécurité comme
le recommandent l'ordre juridique interne et le droit international auquel
l'Etat algérien a souscrit. Les ONG ont construit leurs champs
d'action sur la base d'une définition large de la sécurité,
appelée "sécurité humaine" menacée
désormais par l'oppression politique, le terrorisme, et aussi
par les crises économiques, la pauvreté, les maladies,
les risques écologiques, le changement climatique, etc. Une véritable économie
politique de la sécurité est esquissée où le
concept central de mesure est l'individu et son bien-être, ce qui
permet d'évaluer les politiques publiques des Etats sur la base
de cette finalité. Ce courant théorique inspire l'idée
d'une société civile mondiale pour laquelle milite le mouvement
altermondialiste. Il ne nie pas la nécessité d'une sécurité militaire
de l'Etat, attirant cependant l'attention qu'elle n'est qu'un aspect
de la sécurité. K. Booth exprime bien cette insatisfaction
en écrivant: "La sécurité signifie l'absence
de menaces. L'émancipation est la libération des gens (comme
individus et groupes) des contraintes physiques et humaines qui les empêchent
de faire ce qu'ils auraient choisi de faire en l'absence de telles contraintes.
La guerre et la menace de guerre constituent l'une de ces contraintes, à côté de
la pauvreté, de l'éducation défaillante, et l'oppression
politique, etc. La sécurité et l'émancipation sont
les deux côtés d'une même médaille. C'est l'émancipation,
et non pas la puissance et l'ordre, qui produit la véritable sécurité.
L'émancipation, d'un point de vue théorique, constitue
la sécurité." (K. Booth, "Security and Emancipation",
in Review of International Studies, n°4, octobre 1991). A l'évidence,
les pays du sud de la Méditerranée, à l'instar de
l'Algérie, ne se sont pas préparés à une
telle rupture politique et épistémologique, faisant face
aux critiques d'ONG de droits humains les accusant, entre autres, de
bafouer la liberté de la presse et de violer les droits de l'homme.
B. Quelle politique de sécurité publique pour l'Algérie?
Désormais, le concept de sécurité est global, incluant
tous les aspects de la vie sociale : économie, politique, culture, santé,
environnement… Si nous partons d’une telle définition, les
déficits de sécurité en Algérie seraient immenses.
Une enquête sur le niveau de vie, sur le fonctionnement des hôpitaux,
de la justice, de l’administration, etc. montrerait que l’Algérien
vit dans une insécurité totale, d’où l’absence
de confiance dans les institutions de l’Etat minées par la corruption.
Il vit aussi un sentiment d’insécurité « sociétale » :
la sécularisation est vécue comme une atteinte à sa foi
religieuse et à l’islam, la pratique du français et de
l’anglais dans les secteurs modernes comme une volonté de dévaloriser
la langue arabe, celle-ci étant elle-même perçue dans les
régions berbérophones comme une menace pour la langue locale,
etc. Si le sentiment de menace – réelle ou imaginaire – est
si grand, cela signifie que l’Etat a perdu le sens de sa mission. Créé par
une génération obsédée principalement par la défense
militaire de la collectivité, l’Etat algérien, à l’instar
de ceux du Sud, n’arrive pas à remplir ses missions dans un monde
où la domination n’est plus territoriale mais économique
et idéologique. La politique économique suivie depuis les années
1980 tend, volontairement ou non, à diminuer le pouvoir d’achat
des Algériens et à étouffer les secteurs de la production.
Le dinar a été dévalorisé de 1800% entre 1987 et
2004 alors que les salaires n’ont augmenté que de 50%.
Dès son accession à l'indépendance en 1962, les dirigeants
de l'Algérie ont surestimé la menace militaire provenant d'Etats étrangers
ou d'opposants accusés d'être à la solde de l'étranger.
A cette fin, il a été créé un service secret spécialement
formé pour faire face à cette menace, la Sécurité Militaire,
devenue Département du Renseignement et de la Sécurité en
1989. Composé de militaires, ce service n'a pas prévu les trois
principales formes d'insécurité qui mettent en danger la cohésion
sociale: la pauvreté, le terrorisme et la violence urbaine.
Services secrets et sécurité
Dans un monde stato-centré, où la confrontation militaire entre
Etats voisins est toujours possible, le renseignement fait partie de la stratégie
en vue de connaître les intentions et les forces de l'ennemi. Tous les
Etats du monde ont des services spécialisés dans le renseignement
(CIA aux USA, DGSE en France…) dont les rapports informent les dirigeants
sur la réalité des menaces. Ces services ne sont pas toujours
efficaces comme l'a montré l'attaque de Pearl Harbour en 1941 ou encore
plus récemment celle du 11 septembre 2001 qui avaient pris de court
la CIA réputée pourtant être infaillible. Mais malgré leurs
défauts, dans l'état actuel des relations internationales, aucun
gouvernement ne peut se passer des services secrets, particulièrement
aujourd'hui où le terrorisme s'est mondialisé. Mais pour indispensables
qu'ils sont, ces services, aux prérogatives étendues, sont susceptibles
d'être détournés de leur fonction première dans
des pays où l'équilibre entre les pouvoirs exécutif, législatif
et judiciaire n'est pas assuré. Ils deviennent facilement une police
politique chassant les opposants et exerçant un véritable droit
de vie et de mort sur les citoyens. De service de sécurité de
l'Etat, ils deviennent une source d'insécurité pour les citoyens.
Loin d'inspirer la confiance, le DRS en Algérie est craint pour ses
méthodes expéditives en dehors de toute légalité.
Ce n'est pas un hasard s'il est souvent cité dans les rapports d'ONG
sur les violations de droits humains. Dépendant du ministère
de la défense, et comme son nom l'indique, il a pour mission de recueillir
des renseignements pour assurer la sécurité du régime
menacé par la contestation. Son poids politique déterminant est
proportionnel au déséquilibre entre les branches exécutive,
législative et judiciaire de l'Etat. Les universitaires spécialisés
dans la scène politique algérienne le suspectent d'exercer le "pouvoir
réel" face à des institutions vidées de toute autorité et
donc incapables de jouer leur rôle de régulation sociale. (Cf.,
L. Addi, "Army, State and Nation in Algeria" in K. Koonies and D.
Kruit, Political Armies. The Military and Nation-Building in the Age of Democracy,
Zed Books, New-York, 2002, et M. Bencheikh, L'Algérie, un système
politique militarisé, L'Harmattan, 2003). Pour Ali Yahya Abdennour,
président de la Ligue Algérienne des Droits de l'Homme, le DRS
a sa propre doctrine de sécurité nationale qui implique le contrôle
permanent de la société. "Le DRS, ajoute-t-il, est un pouvoir
qui a développé ses ramifications en prenant le contrôle
de toutes les institutions… " (Le Matin, 26 avril 2004). Dans l'opacité la
plus totale, il impose sa volonté et son contrôle à toutes
les institutions, de la présidence de la république aux mairies,
en passant par les ministères et les préfectures. Le DRS est
plus qu'une institution, c'est une culture héritée du système
Boussouf, du nom d'un dirigeant du FLN historique qui n’hésitait
pas à faire assassiner les combattants de l'ALN dont les convictions
nationalistes étaient trop tièdes à ses yeux. Les pouvoirs
exorbitants du DRS affaiblissent l’Etat dont l’autorité est
contrariée par un appareil secret fonctionnant à la frontière
de la légalité. Il est vrai que l'opacité du régime
algérien ne permet pas de distinguer si le DRS contrôle les clans
au sommet de l'Etat ou si ce sont ces derniers, jouant sur ses divisions, qui
l'utilisent pour renforcer leurs pouvoirs.
Selon des informations rapportées par des transfuges du DRS, celui-ci
ne déploie pas ses tentacules uniquement dans les institutions de l'Etat.
Il infiltrerait aussi toutes les composantes de la société civile:
les partis, l’unique syndicat des travailleurs, la presse, les associations
diverses, etc. Dans la perspective de la transition démocratique, la
dissolution d'un tel service, qui relève d'un autre âge, ou tout
au moins sa profonde réorganisation pour le rendre compatible avec le
fonctionnement de l'Etat de droit, est la seule preuve que fournirait l'armée
algérienne, candidate à l'adhésion de l'OTAN, de son retrait
du champ politique. Il y a lieu de convaincre l’élite qui dirige
le pays que la définition traditionnelle de la sécurité,
liée principalement à la défense militaire, n’est
plus opératoire, pour leur faire prendre conscience sur ce qui menace
l’Algérie et sur les principaux risques auxquels est confronté le
citoyen dans sa vie quotidienne. Si l’on se tient à ce qui est
constatable et quantifiable à travers la lecture des journaux sur une
période d’une année, en attendant un sondage d’opinion
fiable, ce qui préoccupe le citoyen algérien dans sa vie quotidienne
est la pauvreté, le terrorisme et la violence urbaine.
Terrorisme et violence sociale
Même si aujourd'hui il tue moins que durant les années 1992-98,
le terrorisme persiste encore, faisant quotidiennement des victimes parmi les
civils et les militaires. Les dirigeants semblent cependant satisfaits, soulignant
qu'il est désormais résiduel et qu'il tue moins que les accidents
de la route qui font 4000 morts par an. La comparaison n'est pas recevable
car le terrorisme exprime une volonté délibérée
de tuer, alors que dans l'accident de la route, il n'y a pas volonté de
tuer, même si là aussi, l'Etat a encore beaucoup à faire.
Malgré le nombre de victimes, entre 150 000 et 200 000 morts, paradoxalement,
les études sur le terrorisme en Algérie sont quasi-inexistantes.
Qui sont les terroristes? De quels milieux sociaux proviennent-ils? Quelles
sont leurs revendications, s'ils en ont? Autant de questions à poser,
loin de toute considération idéologique partisane, pour ensuite
approcher les solutions mises en œuvre par le régime. Parmi celles-ci,
il y a la solution policière (dite aussi éradicatrice) dont il
est temps de faire le bilan pour en évaluer le coût subi par la
collectivité et les résultats obtenus. Existe-t-il une alternative à la
réponse policière? Le régime a mis en œuvre, depuis
l'arrivée de Abdelaziz Bouteflika à la présidence en avril
1999, une politique dite de "concorde civile". Quel en est le bilan?
Quels sont ses fondements politico-juridiques? Quels sont ses objectifs et
ses moyens? Au vu de la persistance de la violence qui continue de faire des
victimes, il faut convenir que la "concorde civile" n'a pas atteint
tous ses objectifs. Pourquoi? Le président A. Bouteflika récemment
réélu a déclaré dans son discours d'investiture
vouloir prolonger la "concorde civile" par une politique de "réconciliation
nationale". Quelle est la différence entre les deux expressions?
Est-il soutenu dans cette démarche par l'élite militaire ou existe-t-il
des divergences avec certains secteurs de l'armée?
Il semblerait que
des cercles de l'armée ont trouvé un compromis pour mettre en œuvre "la
réconciliation nationale" avec le principe de l'impunité générale
dans les deux camps, ce qui est contesté par les associations de familles
du terrorisme et des services de sécurité.
La répression policière n'est pas suffisante pour assurer la
stabilité et la sécurité dans un pays quel qu'il soit.
A cette fin, il convient de traiter les causes et non les expressions des violences
qui menacent la paix sociale. Depuis quelques années, les émeutes
localisées sont devenues courantes, et ce n'est pas en augmentant le
nombre de policiers qu'elles vont cesser. L'instabilité et les conflits
sociaux ont pour origine la faible représentativité de la population
au sein des institutions locales et nationales, détournées au
profit d'intérêts privés, dans un pays confronté à la
pauvreté, au chômage des jeunes, aux déséquilibres
socio-démographiques, à la sécheresse, à la faible
couverture sanitaire, etc. C'est ce terreau qui produit la contestation violente
se drapant du discours religieux pour se légitimer. Dans ce cas, ni
l'armée, ni la police n'ont de solutions pour neutraliser l'islamisme, à moins
d'opter pour une dictature militaire qui interdirait toute expression politique.
Dans les années 1990, face à un terrorisme aussi meurtrier qu'efficace,
les autorités avaient décidé de distribuer des armes à feu à des
milices, renonçant de fait au monopole de l'Etat sur la violence. Avec
la prolifération des armes, la violence sociale s'est accrue, et les
gendarmes ont eu à arrêter des "miliciens" impliqués
dans des agressions pour vols et dans des attaques de commerces divers. Les
agressions en milieux rural et urbain se sont multipliés comme le rapportent
les journaux quotidiennement.
La violence urbaine a atteint un seuil alarmant, selon les chiffres avancés
par les services de sécurité qui relèvent 56 103 affaires
liées aux vols avec agression impliquant 25 000 personnes déférées
devant la justice en 2003. Selon le journaliste qui rapporte ces chiffres, "la
majorité des comportements traduit une délinquance d'exclusion
liée à la précarité et à la marginalisation" (Cf.
M. Abdelkader, "Recrudescence des actes de banditisme en 2003. Alger,
Constantine, Batna et Oran en tête", Le Quotidien d'Oran, 18 janvier
2004).
Propositions
pour une coopération algéro-suisse sur la
sécurité
La coopération en matière de sécurité peut
revêtir plusieurs formes et concerner différents secteurs.
Le premier d'entre eux est celui de la police qui a besoin du savoir-faire
des Etats démocratiques qui assurent la sécurité du
pays dans le respect des droits de l'homme. La police algérienne,
principalement les services dépendant du ministère de la
défense, agissent souvent en dehors de toute légalité dans
la répression du terrorisme. Une coopération entre les
polices suisse et algérienne est souhaitable en vue de la formation
des policiers algériens qui ne font aucune distinction entre un
suspect et un coupable.
L'autre secteur est celui de la "société civile" -
ONG, partis, presse - qu'il faut associer à des débats
sur la nouvelle conception de la sécurité liée à la "bonne
gouvernance". Les acteurs de la société civile sont
isolés et fragiles face à un pouvoir exécutif tentaculaire
et tatillon. Ils ont besoin de solidarité, de moyens d'échange,
d'insertion dans des réseaux internationaux afin de militer pour
une "bonne gouvernance", principalement en ce qui concerne
l'usage raisonné de l'autorité publique, de la gestion
rationnelle des ressources de la collectivité et du respect des
droits de l'homme. Sensibiliser les acteurs de la société civile
est un axe porteur d'une coopération se matérialisant par
des rencontres et des visites mutuelles entre députés,
journalistes, militants d'associations, etc.
Enfin, le dernier secteur où l'effort le plus important doit être
consenti est celui de l'Université. Il y a lieu de penser à créer
une équipe mixte de recherche, ou un centre de recherche doté des
moyens nécessaires, travaillant sur le projet lié à la
sécurité en relation avec la situation particulière
de l'Algérie, avec une publication trimestrielle sous forme de "Cahiers
de la Nouvelle Conception de la Sécurité" ou une revue
dont il faudra assurer le support matériel en Suisse. Cette équipe
de recherche regrouperait des universitaires suisses et algériens
et pourrait être élargie à des praticiens ayant un
niveau de formation universitaire. Le résultat de la recherche
menée durant deux ans pourrait être discuté publiquement
dans le cadre d'un colloque international organisé dans une université algérienne.
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