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Les partis politiques en Algérie et la crise du régime des « grands électeurs » Lahouari Addi, Le Quotidien d'Oran, 12-15 octobre 2003
De tous les travaux sur le phénomène partisan, il ressort que la fonction d'un parti, comme organe de médiation entre l'Etat et la société et de vecteurs des conflits politiques, est d'intégrer les demandes des populations au système politique afin de pacifier le rapport entre celles-ci et l'Etat. Lorsque ces demandes sont satisfaites, les populations ont le sentiment de participer à la vie institutionnelle par l'intermédiaire d'élus représentatifs. Compte tenu de la crise qui persiste en Algérie, il y a lieu de croire que les partis n'ont pas joué leur rôle ou que la structure du pouvoir d'Etat n'était pas adapté à leur intégration dans le champ politique. La violence armée, les émeutes sporadiques dans de nombreuses localités, la dissidence civile de la Kabylie depuis avril 2001, et le mécontentement général, que trahissent l'incivilité et l'apathie dans le comportement, indiquent que le fossé entre l'Etat et la population n'a pas été comblé par les partis. Des explications sont tentées pour rendre compte de la résistance du monde arabe au modèle démocratique. (Cf. Ghasan Salamé, « Sur la causalité d’un manque. Pourquoi le monde arabe n’est-il donc pas démocratique », in Revue française de science politique, juin 1991. Cf. aussi du même auteur, Démocraties sans démocrates, Fayard, 1995). Le facteur religieux (ou culturel) est invoqué pour souligner que l’islam est incompatible avec la démocratie ou que les masses musulmanes ne formulent pas de demandes démocratiques. Bien que chaque expérience soit spécifique, il semblerait que ce "pessimisme théorique" enferme le chercheur dans un instantané historique (les expériences multipartisanes sont trop courtes dans les pays arabes pour avancer un jugement définitif). En tout cas, ces chercheurs sous-estiment une donnée fondamentale dans la science politique: l'obsession hobbesienne pour garder le pouvoir incarnée hier par l'absolutisme en Occident et aujourd'hui par l'autoritarisme dans les pays arabes. Quand le système politique s’est libéralisé, ces derniers, et c'est très net pour l'Algérie, ont produit deux types de parti d'opposition: un parti hégémonique (islamiste) véhiculant une protestation violente demandant une rupture brutale que craignent les dirigeants (et les puissances occidentales), et des partis dont le faible ancrage sociologique et géographique les rend inoffensifs pour le régime. Celui-ci essaye de les clientéliser pour domestiquer et canaliser la contestation islamiste dans le cadre de ce que Badie appelle « le pluralisme autoritaire » ("L'analyse des partis politiques en monde musulman: la crise des paradigmes universels", in Yves Mény, Idéologies, partis et groupes sociaux, Presses de la FNSP, 1989). Avant de développer cette problématique, rappelons quelques faits pour situer historiquement l'action des partis. En février 1989, l’Algérie introduit une réforme constitutionnelle qui légalise le pluralisme après 27 années de système à parti unique. En juin 1990, les premières élections pluralistes ont eu lieu pour renouveler les assemblées populaires communales (municipalités), remportées en majorité par les islamistes du FIS. En décembre 1991, ce même parti remporte les élections législatives. L’armée intervient en annulant le second tour et fait interdire le parti vainqueur des élections. Depuis, c’est la crise violente marquée par des attentats et attaques contre les forces de sécurité et une répression dont les victimes se comptent en milliers de personnes. Des élections ont eu lieu depuis, mais elles n’ont apporté aucune solution à la crise. La question qui se pose est de savoir pourquoi la transition pacifique du parti unique au multipartisme a-t-elle échoué? Pourquoi n'y a-t-il pas eu des partis à forces électorales égales et pourquoi l'un d'eux - le FIS - a eu les faveurs de l'électorat au point où il était hégémonique? Pour tenter de répondre à ces questions, nous développerons (A) les logiques dominantes du système politique algérien qui ont structuré une (B) typologie singulière des partis politiques pour les faire (C) obéir au fonctionnement d’un régime étatique. A.
Les logiques dominantes du système politique algérien De ce fait, le système politique algérien ressemble à un iceberg dont la partie émergée est composée de l'Etat et des partis en tant que cristallisation d'aspirations des groupes sociaux, se donnant comme objectif de réaliser des projets politiques prétendant défendre les intérêts généraux de la société. La partie immergée est l’ensemble des réseaux et autres groupes de pression qui ont pouvoir de lier et délier (ahl el hal oual ‘aqd), connectés d’une manière ou d’une autre à l’armée et qui, tantôt se liguent contre un adversaire commun, tantôt se déchirent par journaux interposés autour d’enjeux comme le contrôle ou l’accès aux ressources de l’Etat. L’opacité est cependant si grande dans ce jeu de clientèles que seuls les concernés savent quelle institution dans l’armée est, à un moment ou à un autre, en position de force. La Sécurité Militaire elle-même n’échappe pas aux divisions et semble avoir perdu de sa puissance dissuasive, affaiblie en outre par les accusations des ONG de violations massives de droits de l’homme. Cette situation n’est pas nouvelle ; à la veille des événements d’octobre 1988, le système de pouvoirs était déjà en crise, les deux partis de l’iceberg ayant rompu le compromis qui les liait. La réforme constitutionnelle de février 1989, mettant fin au système de parti unique, a cherché à renouveler le régime à travers un multipartisme contrôlé dans lequel le FLN deviendrait un parti hégémonique. Mais les élections ont conduit vers une autre évolution où le rôle de parti hégémonique est revenu à une formation anti-système menaçant le régime et son personnel. 1. Du
parti unique (le FLN) au parti hégémonique (le
FIS) ependant, il manque à cette définition un élément qu'il était peut-être inutile de rappeler pour les expériences occidentales mais qui est central pour les pays de l'hémisphère sud : l’attachement à l’alternance électorale et l’acceptation du système de formations concurrentes. Seul le FIS correspondait à la définition citée, sauf qu’il s’était révélé un parti hégémonique, qui avait vocation à être unique, ce qui n'est pas favorable à la démocratie. Dans la tradition de Max Weber et Raymond Aron, Daniel-Louis Seiler estime qu’un parti unique est la négation de la démocratie dans la mesure où il refuse la compétition électorale. Le même raisonnement pourrait être appliqué à un parti hégémonique. (Cf. D-L. Seiler, Partis et familles politiques, PUF, coll. Thémis, 1980, et De la comparaison des partis politiques, Economica, 1986). Un parti hégémonique, bénéficiant d'un vaste soutien populaire, est une menace pour la démocratie dans la mesure où il serait tenté de se poser comme le porte-parole de tout le peuple, ce qui ouvre la voie à l'autoritarisme du système à parti unique. Dans cet article, je me réfère au FIS tel qu’il s’est fait connaître jusqu’en janvier 1992. Je ne tiens pas compte des évolutions ultérieures dans le discours des dirigeants et des textes qu’il a publiés, notamment lors du congrès tenu en août 2002. La popularité du FIS en 1990-91 a été un handicap pour la transition démocratique, d’autant plus qu’il avait en son sein des courants radicaux cherchant à prendre une revanche sur les groupes sociaux perçus comme des ennemis à neutraliser. Ces groupes sociaux liés à l’armée et à l’Etat en général se sont sentis menacés dans leur existence et ont décidé de se battre pour leur survie. Si les vainqueurs d'élections se donnent le droit de tuer les vaincus, il n'y aura pas d'élection car l'enjeu de celle-ci n'est pas la survie physique mais le pouvoir en tant qu'instrument de gestion de l’Etat. Si celui-ci est perçu comme un butin, les conditions d'un champ politique moderne pacifié ne sont pas réunies. La transition, ou le passage du parti unique au multipartisme, a échoué en janvier 1992 parce qu'il n'y a pas eu au préalable entre les différentes forces politiques un pacte définissant de manière explicite les prérogatives de l'Etat, la vocation des partis et les droits de l'individu. Il est vrai que les partis, jeunes pour la plupart et manquant de maturité et d’expérience, croyaient qu’il suffisait de changer le personnel dirigeant pour que toutes les difficultés de la vie quotidienne disparaissent comme par enchantement. Une telle croyance favorise la démagogie et la violence. Il reste à expliquer pourquoi apparaît un parti hégémonique alors que la Constitution autorise la multiplicité des partis. Au-delà des conditions formelles, les partis sont aussi l’expression d’une culture politique et surtout de clivages qui divisent la société. Si le FIS s’est imposé en Algérie, c’est parce qu’il était apparu comme la formation qui critique vigoureusement le personnel dirigeant rejeté par la majorité de la population. Il s'était présenté comme un parti anti-système, refusant de remplir la fonction tribunitienne que le régime attendait des partis afin qu'il se reproduise en toute légitimité. Rappelons que pour Georges Lavau un parti remplit trois fonctions : celle de légitimation-stabilisation, celle de relève politique et celle tribunicienne (faire entendre les mécontents). La problématique a été critiquée pour son fonctionnalisme excessif mais elle a été d’un apport non négligeable à la théorie des partis. (Cf. G. Lavau, « Partis et systèmes politiques », in Revue canadienne de science politique, mars 1969). Le FIS voulait créer son propre système de parti unique en reconduisant le populisme du FLN historique avec une symbolique religieuse plus prononcée. Ni le FFS de Hocine Aït Ahmed, ni le MDA de Ahmed BenBella, deux leaders du mouvement national, n’ont eu les capacités de mobilisation du FIS dont les meetings attiraient des dizaines de milliers de personnes. Son discours correspondait aux croyances de l’homme de la rue : l’Etat a tourné le dos à la population parce que les dirigeants sont corrompus et ils sont corrompus parce qu’ils ne craignent pas Dieu. Les partis puisent leur pertinence et leur force du contexte sociologique et, particulièrement, de la culture politique ambiante, c’est-à-dire des représentations de l’ordre politique, spécifiquement de la perception de l’Etat idéal. Si un parti popularise son idéal, il devient populaire. Pour Stein Rokkan, les partis expriment les conflictualités à l’œuvre dans la société et ils se proposent de les résoudre (Cf. Stein Rokkan, Citizens, Elections, Parties, Oslo University Press, 1970). Le FIS s’est proposé de résoudre l’antagonisme Etat-peuple en niant tous les autres antagonismes sociaux et économiques. Au lendemain de l'indépendance en 1962, les dirigeants avaient promis le développement à moyen terme réalisé par l'Etat des couches populaires. Trois décennies plus tard, non seulement le développement n'était pas au rendez-vous, mais l'Etat s'était coupé de la population. Le FIS a capté cette frustration collective en promettant de réaliser les slogans de l'après-indépendance. Plus qu’un parti, c’est un mouvement de mobilisation populaire qui se définit en définissant l’adversaire : l’Etat contrôlé désormais par les ennemis de l’islam et du peuple. Pour le FIS,
tous les problèmes auxquels l'Algérie est
confrontée proviennent de l'incapacité des dirigeants à doter
le pays de l'Etat que veut la majorité de la population. L'impopularité du
régime a nourri la popularité du FIS dont le discours était
plus moral que politique, ce qui correspondait à la culture politique
ambiante. Si le régime ne jouit pas d’un soutien populaire
et ne tient que par les bras séculiers de l’Etat (administration,
police, armée…), une contestation potentielle apparaît
se transformant en demandes politiques que des personnalités ou
des groupes vont exploiter pour défier le gouvernement. Plusieurs
cas de figure se présentent. Soit le système en place arrive à diminuer
le mécontentement populaire et à intégrer dans son
jeu les partis de l’opposition, soit le système est trop
rigide pour se réformer et les rapports politiques seront régulés
par la violence. L’Algérie des années 1990 a évolué vers
cette perspective car le personnel dirigeant s’est senti menacé par
la principale force de l’opposition, les islamistes, porteurs d’une
revanche sociale des couches populaires qui se sont senties trahies par
l’Etat national dans lequel elles avaient investi affectivement. 2.
La structure double du pouvoir d’Etat et ses conséquences Le discrédit de l’Etat affecte aussi les partis inefficaces à neutraliser les puissances non institutionnelles qui asservissent l’Etat. Dans le jeu politique qui oppose les groupes de pression informels à la haute administration (ministères, directions des douanes, des impôts…), les partis n’ont pas suffisamment de poids pour influer sur les rapports de force. La place qui leur est réservée La place est marginale puisqu’il leur est demandé soit d’être loyal et de servir le régime en contrepartie de prébendes, soit de ne s’opposer qu’au pouvoir formel (président et ministres). Critiquer le pouvoir réel de la hiérarchie militaire ou évoquer son instrument, la Sécurité Militaire, c’est s’exposer à l’exclusion de la scène politique. De là d’ailleurs découle le statut paradoxal de l’opposition. Un parti comme le MSP, et dans une mesure moindre le RCD, se dit d’opposition alors qu’il participe au gouvernement ! Dans la logique du système, ces partis entrent dans le gouvernement pour s’opposer à des adversaires présents dans le gouvernement. Le MSP justifie sa participation par sa volonté d’arrêter l’évolution laïcisante de l’Etat, tandis que le RCD invoquera la nécessité de mettre un terme à la dérive islamiste des institutions. Pour se donner une image pluraliste, le régime n’hésite pas à sacrifier la cohésion et la cohérence gouvernementales. Si l'élection du président est verrouillée en amont, celle des députés est ouverte aux partis, même si l'administration est souvent tentée par le bourrage des urnes pour avoir une Assemblée docile. Mais globalement, le régime souhaiterait que les partis gagnent leur légitimité sur le terrain électoral pour exercer les fonctions législative et exécutive sous le contrôle d'un président posant les lignes rouges à ne pas dépasser. Le schéma serait le suivant: un président fidèle à l'armée et élu au suffrage universel, désignant comme premier ministre le leader de la majorité électorale d'où seraient issus les ministres. Un tel système présente deux légitimités: celle de l'armée choisissant le président et celle de l'électorat investissant le gouvernement (pouvoir formel) par l'intermédiaire de la majorité parlementaire. C'est faute d'avoir accepté un tel compromis que le FIS a été banni malgré sa victoire électorale en décembre 1991, ce qui suppose que les réformes politiques de 1989 contenaient des non-dits. N'ayant pu dessiner un compromis avec les militaires, le FIS s'est trouvé devant le choix entre accepter l'annulation des résultats électoraux et le recours aux armes. Ce qui s'est opposé en janvier 1992, ce sont deux légitimités : celle historique incarnée par l'armée se proclamant gardienne de l'unité nationale et du caractère républicain de l'Etat, et celle électorale dont s'est prévalu le FIS. Les militaires auraient accepté la cohabitation des deux légitimités, l'une symbolisant la nation, l'autre donnant autorité pour gérer l'administration gouvernementale. Le système politique aurait alors deux sources d'autorité, ce qui lui ferait perdre à terme toute cohérence et l'exposerait à des crises structurelles. Habitués au schéma bipolaire du pouvoir d’Etat auquel ils sont attachés, les militaires comptaient soumettre uniquement le pouvoir formel à la sanction électorale, gardant la haute main sur le processus de désignation du président. L'arrêt du processus électoral a signifié que le système politique algérien n'était pas prêt à intégrer des partis autonomes dans son fonctionnement. L'échec de la transition renvoyait à la différence des attentes des dirigeants et des partis. Les premiers espéraient que ces derniers allaient renforcer le système en le dotant d'une rationalité électorale, en le stabilisant et en le légitimant ; pour les partis, ils s'attendaient à une relève totale de l'élite dirigeante et à être investis à la tête des institutions. Le parti le plus populaire ne se contentait pas de la fonction 'tribunitienne', il se posait comme l'anti-système. Fonctionnant avec deux légitimités, le système de pouvoirs en Algérie est confronté à trois contradictions majeures qui lui sont inhérentes: la première est relative à l'antagonisme des deux légitimités, la seconde est liée à la concurrence inévitable entre le pouvoir réel et le pouvoir formel, et enfin la troisième découle de la faible représentativité des élus en raison du bourrage des urnes. Pour survivre à ces contradictions qui risquent de lui être fatales, la reproduction du régime a indirectement façonné une typologie singulière de partis. B. Typologie des partis politiques 1. Les
partis de l’administration : FLN et RND Créé en 1954 pour arracher l’indépendance, le FLN perdit de son dynamisme dès que son objectif a été atteint. L’administration gouvernementale, dès 1964 avec la Charte d’Alger, lui confia la mission de défendre les options du régime (industrialisation, révolution agraire…) auprès de la population. Après 1965, il tirait son autorité du charisme de Boumédiène mais perdit toute crédibilité après la mort de celui-ci. Durant les émeutes d’octobre 1988, ses locaux furent saccagés en premier tant il était impopulaire. Après la réforme constitutionnelle de février 1989, les dirigeants ont espéré que le FLN, soumis à la concurrence, devienne un parti hégémonique autour duquel graviteraient de petites formations qu'il clientéliserait, à l'instar de l'expérience mexicaine avec le PRI. Il a été cependant incapable de jouer ce rôle, même si lors des scrutins, il a su garder une base électorale qui lui est restée fidèle malgré sa langue de bois. (Cf. Jacques Fontaine : " Les élections législatives algériennes. Résultats du premier tour ", Maghreb-Machrek, n°135, mars 1992 et " Les élections du 5 juin 1997: résultats et évolution des forces", in Maghreb-Machrek, n°157, septembre 1997). Lors des élections de décembre 1991, il a obtenu 15 sièges avec près de la moitié des voix du FIS qui avait obtenu 188. Le découpage électoral qui devait le favoriser avait profité surtout au FIS. Sans s’opposer à l’annulation des élections, il ne l’approuve pas. En janvier 1995, sous l’impulsion de Abdelhamid Mehri, secrétaire général de 1989 à 1996, il participe à la réunion de Sant’Egidio qui a regroupé le FIS, le FFS, le MDA, EnNahda, le PT et la LADDH, signant la plate-forme de Rome qui préconise une solution politique à la crise. C’était la première fois que le FLN avait pris une initiative qui irritait la hiérarchie militaire. C’est ainsi qu’est apparue l’idée de créer un rival au FLN, le RND, né d’une conjoncture particulière, sur injonction administrative. Certains journalistes ont été étonnés par la décision du ministère de l’intérieur d’interdire la réunion du congrès extraordinaire du FLN devant désigner Ali Benflis candidat à l’élection présidentielle de 2004. Mais cette est dans la logique du régime puisque le FLN appartient l’administration gouvernementale. C’est parce qu’il était chef de l’administration gouvernementale que Benflis a été désigné secrétaire général du parti. Dès lors qu’il n’occupait plus le premier poste, il aurait dû abandonner le second selon la logique du système. Le FLN n’est pas un parti, c’est l’arrière-cour électorale de l’administration. Il en est de même pour le RND dont le secrétaire général a failli être aussi simultanément secrétaire général du FLN puisqu’il avait été désigné chef du gouvernement. Le RND a été créé à un moment où le FLN, avec la forte personnalité de Abdelhamid Mehri, ne partageait pas la ligne politique des « grands électeurs ». A ce moment, Abdelhak Benhamouda, secrétaire général de l'UGTA, fervent supporter du régime, a émis le souhait de créer un parti plus fidèle à l’administration. Après son assassinat, le général Mohamed Betchine, conseiller du président Liamine Zéroual, récupéra l’idée dans l'espoir de donner au président une formation qui le soutiendrait lors des différentes échéances électorales. En un temps record, le nouveau parti disposa de locaux, de fonds et de moyens humains en vue des élections législatives de juin 1997. Entre-temps, au FLN, A. Mehri a été victime d'une contestation qui lui a reproché d’avoir éloigné le parti du pouvoir et des mannes de l’administration. Il a été remplacé par Boualem Benhamouda qui a rouvert la distribution au profit du FLN. Depuis, le FLN et le RND se concurrencent dans la défense de l'administration gouvernementale en contrepartie de gratifications diverses. Dès sa naissance, le RND avait attiré vers lui de nombreux
adhérents motivés plus par des intérêts personnels
que par des convictions politiques. A l’approche de chaque échéance électorale,
le parti fait preuve d’une activité fébrile inhabituelle
pour la confection des listes électorales. Cela s'accompagne souvent
de crises au niveau local et donne lieu à des empoignades qui
font la une des journaux. Les militants qu'attire le RND, et dans une
mesure moindre le FLN, sont très peu politisés et succombent à la
tentation de détourner des fonds quand ils assument des fonctions électives.
Selon le quotidien El Watan, 1050 élus issus du scrutin local
d’octobre 2002 avaient été suspendus de leurs fonctions
et 500 ont été arrêtés et condamnés à la
prison. Citant l'allocution du président de la république
faite devant la commission de surveillance des élections, le journal
avance que 349 maires (soit le quart des maires d'Algérie) sont
poursuivis par la justice pour malversations, donnant des informations
qui renseignent sur le personnel des partis de l'administration. Le journal écrit
dans son édition du 15 mai 2003: L’équation que le régime cherche à résoudre est comment attirer des élus représentatifs de la population et qui accepteraient d’être dociles face au pouvoir exécutif. La docilité a un prix : la propension des élus à utiliser leur statut pour s’enrichir. Le régime se trouve confronté à une contradiction qui lui est propre, celle de la recherche d’élus représentatifs de la population et qui accepteraient ses règles du jeu. Or un élu disposant d’une légitimité aura tendance à s’autonomiser du pouvoir exécutif dont il refusera les directives et qu’il critiquera aussi souvent que nécessaire. Un élu avec une légitimité interpellera non seulement le pouvoir formel mais aussi le pouvoir réel. D’où pour le régime la nécessité de recourir aux bourrages des urnes pour éviter d’introduire des opposants dans les Assemblées et de rappeler aux élus ce qu’ils doivent à l’administration. 2. Les
partis islamistes : MSP, MNR La solution choisie par le régime algérien est d’interdire le courant radical de l’islamisme – qui refuse la légitimité du pouvoir réel – et de promouvoir un islamisme domestiqué appâté par les fonctions de ministres, de députés, de maires… C’est ainsi qu’il est revenu au MSP et au MNR d’attirer l’électorat islamiste en contrepartie de portefeuilles ministériels et de sièges aux différentes assemblées élues. D’un côté le MSP et le MNR participent au gouvernement et aux élections, de l’autre, le FIS est pourchassé et discrédité pour les actes terroristes qu’il commet contre les civils ou commis en son nom. Dès son interdiction en mars 1992, le FIS disparaît en tant que structure partisane. Les membres de sa direction, ou ce qui en reste après les arrestations et les assassinats, se divisent publiquement sur la sortie de crise après l’échec de la plate-forme de Rome refusée par la hiérarchie militaire. En septembre 1997, l'AIS, bras armé du FIS, dépose les armes et signe une trêve avec la Sécurité Militaire. Les uns soutiennent la trêve (Rabah Kébir installé en Allemagne), les autres (Mourad Dhina installé en Suisse) émettent des réserves souhaitant négocier une solution politique globale. En août 2002, un congrès du FIS est tenu en Europe qui confirme Mourad Dhina comme porte-parole du parti à l'étranger et qui propose une solution politique de sortie de crise proclamant l'attachement à l'alternance électorale et au respect des droits de l'homme. A l'intérieur, le parti n'a aucune activité légale. Lors des différents scrutins, les autres partis islamiste tentent d'attirer son électorat sans que l'on sache dans quelles proportions il en a encore un. A travers la libération de ses leaders Abbassi Madani et Ali Benhadj en juillet 2003, les autorités ont cherché à tourner définitivement la page sur un parti qui a failli créer un régime nouveau. A la différence du FIS, le MSP, (anciennement Hamas) est plutôt légaliste. Il a participé à tous les scrutins, acceptant des cabinets ministériels. Son fondateur, Mahfoud Nahnah, décédé en juin 2003, a tenté d’établir un Etat islamique dans le respect des rapports de forces dans le champ de l’Etat en acceptant de prendre part aux institutions. Utilisant les médias publics, il dénonçait fréquemment tout projet de mesure portant atteinte au caractère musulman de l’Etat et défendait régulièrement la langue arabe, marginalisée selon lui, par la pratique courante du français dans l’administration. De ce point de vue, le MSP a joué un rôle de parti-pression mobilisant, en cas de besoin, tous ceux qui, dans la société et dans l’administration, sont sensibles à ce qu’il est convenu d’appeler en Algérie « les constantes nationales » (etawabit el watania). Le parti recrute essentiellement dans les couches moyennes urbaines, parmi les fonctionnaires et les enseignants. Ses résultats en dents de scie, d'un scrutin à un autre, indiquent soit que sa base électorale est volatile, soit qu'il accepte le bourrage des urnes tantôt en sa faveur tantôt en sa défaveur. Le discours tolérant du MSP vis-à-vis du régime l'a fait apparaître aux yeux de nombreux observateurs comme le troisième parti de l'administration. L’autre parti islamiste est le MNR dirigé par Abdallah Djabalah.
Son idéologie n’est pas différente de celle du MSP,
sauf que son fondateur préfère être le leader d’un
petit parti que le second d’un plus grand. Encore que ce parti
a devancé en nombre de députés le MSP lors du scrutin
du 30 mai 2002. Bien que présent électoralement dans les
grandes villes, le MNR puise ses forces essentiellement dans l’est
du pays, et particulièrement à Skikda d’où est
originaire son leader. Le leader du MNR a accru ses ambitions depuis
que le chef d'Etat-Major a déclaré dans une interview que
l'armée respectera le choix de l'électorat à la
présidentielle de 2004 même si un islamiste comme Abdallah
Djaballah est élu président. D’autres partis islamistes se sont faits connaître à l’opinion publique. Ennahda est à l’origine le parti créé par A. Djaballah contesté par son adjoint Adami. A. Djaballah s’est retiré et a créé le MNR attirant l’essentiel de Enahda réduit à une direction famélique. Al Oumma est un parti créé par Benyoucef Benkhedda, ancien président du GPRA. Il fut interdit parce qu’il avait refusé de se plier aux dispositions de la loi sur les partis. Enfin, le dernier, Wafa, fondé par Ahmed Taleb Ibrahimi, ancien ministre et fils du cheikh El Bachir el Ibrahimi (leader des Oulémas dans les années 1940 et 1960) n’a pas reçu l’agrément du ministère de l’intérieur. (Sur les conditions réglementaires imposées aux partis, cf. Tahar Khalfoune, "La loi sur les partis politiques: un pluralisme administré", in Gilbert Meynier (sous la direction de), L'Algérie contemporaine, L'Harmattan, 2000). 3. Les
partis non islamistes -Le FFS -Le RCD -Le PT C. Un système de partis d’un régime étatique En démocratie, un régime politique est supposé être issu d'un parti, ou d'une coalition de partis, dirigeant l'Etat pour réaliser une politique que ce ou ces partis défendent. La caractéristique d'un tel régime est qu'il est éphémère et son espérance de vie est liée à la sanction électorale. Le régime étatique - l'expression est constitutionnellement contradictoire - se confond avec l'Etat et prétend que sa disparition entraînerait ipso facto celle de l'Etat. (J'emprunte la notion de "régime étatique" à Baghat Korany qui l'a utilisé dans M. Flory, B. Korany, R. Mantran, M. Camau, P. Agate, Les régimes politiques arabes, PUF, 1990). En s'identifiant à l'Etat, dont ils seraient les seuls à incarner la pérennité, les dirigeants se soustraient à la sanction électorale tout en sollicitant les partis pour donner une légitimité aux différentes institutions: gouvernement, parlement, assemblées locales… La logique du régime étatique est lisible dans les résultats électoraux des partis réduits à être des appareils d'Etat et non des organisations représentatives de courants politiques et idéologiques dans la société. 1. Les partis à travers les résultats
des scrutins Par contre, les élections locales (municipales et régionales)
et législatives mobilisent les partis et les militants pour obtenir
les sièges convoités. Mais ce qui est intéressant,
c’est l’analyse des résultats à travers plusieurs
scrutins pour constater l’évolution de l’électorat
ou… des rapports de force entre les différents appareils
de l’Etat et autres groupe de pression. Les résultats des élections de juin 1997 montrent que l’administration a doté L. Zéroual de l’Assemblée qu’il souhaitait. Son parti, le RND, créé trois mois plus tôt, a obtenu 155 sièges (3 533 434 voix), suivi du MSP (69 sièges avec 1 553 154 voix), du FLN (64 sièges, 1 497 285 voix), de Nahda de A. Djaballah (34 sièges avec 915 446 voix). Les autres partis ont obtenu : FFS 19 sièges avec 527 848 voix ; le RCD 19 sièges avec 442 271 voix et le PT 4 sièges. L’ANR et le PRA n’ont obtenu aucun siège. La structure des résultats indique une logique de quotas et non l’expression des bases électorales des partis, au vu du score du RND et de l’égalité de sièges entre FFS et RCD. Le FLN quant à lui a été puni pour avoir participé à la réunion de Sant’Egidio ; le MSP et Nahda sont cantonnés à des positions de forces d’appoint en cas de besoin de majorité parlementaire. Quant aux FFS, RCD et PT, il leur est donné une tribune pour s’exprimer et critiquer le gouvernement sans le menacer réellement. Une nouvelle Assemblée nationale est élue le 30 mai 2002,
totalement différente de la précédente. Cette élection
est marquée par le boycott massif de la Kabylie (2% de participation
selon les chiffres officiels) et le taux d’abstention le plus élevé jamais
enregistré : 53,01%. Les résultats indiquent clairement
que les rapports de force au sommet de l’Etat avaient changé par
rapport à juin 1997. Le FLN remporte la majorité des sièges
(199 députés sur 388) au détriment du RND qui subit
un recul spectaculaire (48 députés) perdant les deux tiers
de sa représentation. L’autre perdant du scrutin est le
MSP, devancé par le parti de A. Djaballah qui passe de 38 à 43
sièges. L’autre gagnant inattendu est le PT de Louiza Hanoune
qui passe de 4 députés à 21. Le FFS et le RCD ont
boycotté les élections en raison de la situation quasi-insurrectionnelle
en Kabylie depuis avril 2001. Un parti inconnu - le Front National Algérien – obtient
8 sièges. Trois partis font leur entrée avec 1 siège
de député : le Mouvement de l’Entente Nationale,
EnNahda et le PRA. 2. Les partis comme
appareils d'Etat Ainsi façonné, le système de partis est intégré à l'Etat et non à la société dont il est censé représenter les différents courants. Il est vrai que les partis sont plus soucieux de leurs relations avec le régime qu'avec leurs bases électorales. Le FIS, et dans une moindre mesure le FFS, ont été neutralisés parce qu'ils ont refusé de jouer le rôle de relais du régime étatique dans la société. Ils n’ont pas cherché à s’intégrer dans le système, ils ont cherché chacun à sa manière à le remplacer par un autre. Et ce n’est pas un hasard si ces deux partis ont convergé sous l’effet d’une dynamique mécanique et ont signé le document de Rome alors qu’ils sont opposés idéologiquement. Mais le FFS n’a pas constitué une menace pour le régime comme l’a été le FIS qui s’est appuyé sur le nombre. Dans la confrontation entre la violence légale et le nombre, c’est la logique du régime qui a prévalu, dès lors qu’il s’est identifié à l’Etat devant lequel doivent se plier toutes les composantes de la société. La stratégie déployée a été multiple : politique, militaire, idéologique, sociale… Au regard de la configuration d’ensemble des partis, après une décennie de multipartisme, la volonté du régime de soumettre l’adversité politique à la nécessité de sa reproduction est évidente. Sur la scène politique, en effet, il existe deux partis de l’administration (FLN et RND), ce qui permet de se passer de l’un quand un clan hostile contrôle l’autre ; il existe deux partis islamistes (MSP et MNR) à qui il est demandé d’ajuster et de domestiquer la demande islamiste sans que ni l’un ni l’autre n’en revendique le monopole ; il existe aussi deux formations rivales issues de la Kabylie, région frondeuse, ce qui permet de desserrer ce que les généraux appellent « la pression kabyle ». Quant aux autres partis, insignifiants, ils sont parfois sollicités juste pour renforcer l’image pluraliste du régime. La force des partis
politiques provient de contre-pouvoirs qui existent dans la société dont ils expriment la présence et
l’influence dans les institutions de l’Etat. Or le champ
politique algérien est dominé par deux forces : celle du
pouvoir central qui dispose de ressources qu’il utilise en vue
de son maintien (armée, police, justice, administration, rente
pétrolière…), et celle de la société,
inorganisée politiquement et émeutière. Schématiquement,
nous sommes en présence d’un pouvoir central incapable de
satisfaire les demandes sociales du plus grand nombre, ce qui alimente
le mécontentement de la périphérie dont les revendications
sont formulées, pour une grande part, dans un discours religieux
insistant sur les nécessités d’une répartition
juste plus que sur l’aspiration à un Etat de droit ou à une
démocratie représentative. Ceci donne un avantage électoral
aux partis islamistes, par rapport aux partis non islamistes, minoritaires
et assurant au mieux leur présence dans certains quartiers des
centres urbains (Alger, Oran, Constantine…). Ayant fait des partis
islamistes légaux (MSP et MNR) des alliés à qui
elle offre l’électorat de l’ex-FIS, l’administration
dispose d’une marge de manœuvre très grande dans la
manipulation des résultats électoraux. Dans les grands
centres urbains (Alger, Oran, Constantine…) et en Kabylie, il est
difficile à l’administration de bourrer les urnes. Mais
dans le reste du pays, où les partis sont quasi-inexistants, l’administration
puise les voix qui lui servent d’équilibrer les Assemblées
selon ses vœux. Mais fondamentalement, la puissance de l’administration
renvoie à la faiblesse des partis. Conclusion |
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