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L’Algérie, nouveau modèle d’État « démocratique » tortionnaire
par
Lahouari Addi *et François Gèze **, Algeria-Watch, 20
juillet 2004
Les 13 et 17 juillet,
les ministres français des Affaires étrangères
et de la Défense se sont rendus successivement en visite officielle à Alger.
Objectif discrètement affiché : discuter d’un accord
de défense entre les deux pays, pour faire pièce aux récentes
percées américaines, économiques et militaires,
dans l’ancienne colonie française. Au-delà de la
vieille — et essentielle — rivalité entre la France
et les États-Unis pour le contrôle des richesses gazières
et pétrolières de l’Algérie, se dessine là une
très singu-lière dispute, celle de deux grands États
démocratiques pour gagner les faveurs d’un régime
parfaitement antidémocratique, symbole et modèle du monde
arabe dont rêvent les « Grands » du monde occidental.
Pour bien comprendre cette donne étrange, il faut introduire un
facteur en général absent des analyses géopolitiques
: la torture. Depuis mai 2004, le débat international sur la torture
a été relancé par les révélations
sur les méthodes utilisées par l’armée américaine
en Irak et en Afghanistan. Supposés défendre les valeurs
démocratiques des founding fathers, les soldats américains
se comportent en Irak sans respect aucun pour la dignité de la
personne humaine. Mais doit-on vraiment être surpris, dès
lors que l’idée de la « torture nécessaire » a été largement
banalisée aux États-Unis après le 11 septembre,
par exemple par l’éditorialiste néo-conservateur
Tucker Carlson sur CNN, le 25 octobre 2001 : « La torture est détestable.
Mais souvenez-vous qu’il y a pire. Et dans certains cas, ce peut être
le moindre de deux maux » ? Fallait-il s’étonner qu’en
août 2003, les stratèges du Pentagone aient visionné le
film de Gillo Pontecorvo La Bataille d’Alger, pour étudier
les méthodes grâce auxquelles les paras français
sont venus à bout des réseaux du FLN à Alger en
1957 ?
Mais c’est surtout l’Algérie des généraux
d’aujourd’hui semble être devenue une des sources d’inspiration
de la guerre mondiale antiterroriste que mènent les États-Unis.
En témoigne notamment ce propos de George W. Bush, dans un message
de félicitations adressé le 3 juillet 2004 au président
Abdelaziz Bouteflika, à l’occasion de l’anniversaire
de l’indépendance algérienne : « L’Amérique
continue à compter sur l’Algérie en sa qualité de
partenaire dans la lutte contre le terrorisme ainsi que dans la tâche
cruciale de répandre la démocratie et de promouvoir la
prospérité dans le monde. » Cinq mois avant le déclenchement
de la guerre en Irak, le 9 décembre 2002, William Burns, secrétaire
d’État adjoint américain aux Affaires de l’Afrique
du Nord et du Proche-Orient en visite à Alger, déclarait
déjà : « Washington a beaucoup à apprendre
de l’Algérie sur la façon de combattre le terrorisme. » Depuis,
au grand dam des Français, les officiels du Département
d’État ont enchaîné les visites à Alger,
multipliant les éloges du régime algérien, dont
la « clairvoyance » sur le danger islamiste aurait été sous-estimée
avant les attentats du 11 septembre 2001.
Or, ces mêmes officiels ne l’ignorent pas, l’efficacité du
combat « antiterroriste » mené depuis janvier 1992
par les généraux algériens (et leur police politique,
le DRS) repose sur la mise en place d’une effroyable « machine
de mort », en large partie secrète, qui a été précisément
décrite en octobre 2003 par l’association de défense
des droits de l’homme Algeria-Watch, dans un remarquable rapport
intitulé Algérie : la machine de mort.
Selon Algeria-Watch, « ceux que l’on a appelés les
généraux “janviéristes”, pour conserver
leur pouvoir et leurs fortunes nourries par la corruption, […]
n’ont pas hésité à déchaîner
contre leur peuple une répression sauvage, utilisant, à une échelle
sans précédent dans l’histoire des guerres civiles
de la seconde moitié du XXe siècle, les techniques de “guerre
secrète” théorisées par certains officiers
français au cours de la guerre d’indépendance algérienne,
de 1954 à 1962 : escadrons de la mort, torture systématique,
enlèvements et disparitions, manipulation de la violence des opposants,
désinformation et “action psychologique”, etc. »
Algeria-Watch explique que « la pratique généralisée
de la torture, “banalisée” par les forces de sécurité depuis
1962, est en quelque sorte au fondement de la folie meurtrière
qui se déchaînera trente ans plus tard, caractérisée
par le mépris absolu de la vie humaine et du corps des adversaires
supposés (assimilés, qu’ils soient islamistes ou
non, à des “infra-humains”). Une folie qui prendra
bien d’autres formes, causant des dizaines de milliers de morts
: exécutions extrajudiciaires de masse, généralisation
des “disparitions”, manipulation de la violence islamiste
pour la réalisation de massacres de masse, etc. »
Mais ce qui intéresse sans doute le plus les Américains
(et les Français) dans le « modèle algérien »,
c’est que ses promoteurs ont presque réussi à occulter
le déploiement de cette « machine de mort », toujours
en place à ce jour, derrière une façade « démocratique » présentable.
Dans sa tentative de concrétiser le projet du « grand Moyen-Orient » (GMO),
l’administration Bush cite ainsi en exemple l’Algérie,
comme l’un des régimes « les plus démocratiques » du
monde arabe.
À
la lumière des relations au beau fixe entre Washington et Alger,
le projet du GMO poursuit clairement un double objectif : débarrasser
la région de régimes hostiles aux États-Unis et à Israël
et encourager la démocratie de façade, pour mieux réprimer
les populations afin qu’elles ne risquent pas d’exporter
la contestation en Occident. Telle est bien la logique profonde des néoconservateurs
américains, derrière la promesse de libérer le
peuple irakien d’un régime dictatorial. Telle est aussi,
transposée en fonction de ses intérêts propres, celle
de la France officielle, certes opposée à la guerre américaine
en Irak, mais qui partage la même inclinaison pour la combinaison
torture/démocratie de façade dans le monde arabe.
Aux États-Unis — la France, histoire oblige, a aujourd’hui
plus de mal à le reconnaître —, cette vision a désormais
ses théoriciens. Comme par exemple l’universitaire Michael
Levin, pour qui « le droit des innocents à ne pas être
assassinés l’a emporté sur le droit des terroristes à ne
pas être torturés » (cité par Playboy, 1er
mars 2002). Au nom de cette vieille théorie du « moindre
mal » — déjà invoquée lors de la guerre
d’Algérie —, les États-Unis torturent en Irak
et courtisent les généraux algériens, experts en
la matière.
En témoigne par exemple la participation régulière
du général-major Mohammed Lamari, chef d’état-major
de l’armée algérienne depuis juillet 1993, aux rencontres
internationales de l’OTAN, comme le « sommet antiterroriste » de
Stuttgart, en mars 2004. Ce même général Lamari,
principal responsable de la « lutte antiterroriste », qui
déclarait en 1994 à ses hommes, engagés dans la
liquidation sauvage des opposants : « Vous n’allez pas passer
la journée à ramener ces corps jusqu’au PC. Ramenez
simplement les têtes » (cité par l’ex-lieutenant
Habib Souaïdia dans son livre La Sale Guerre, La Découverte,
2001). Cette sauvagerie du « modèle algérien » est
ainsi insidieusement banalisée et admise au sein de l’OTAN
et de l’US Army. Avec sa conséquence logique : la torture
est légitime, à défaut d’être légale.
Il faut reconnaître à la presse et à beaucoup d’intellectuels
américains d’avoir dénoncé la pratique de
la torture en Irak. En France, dans les années 1950, les Vidal-Naquet
et les Sartre se comptaient sur les doigts d’une main pour dénoncer
la torture en Algérie. Les intellectuels français ne sont
guère plus nombreux, aujourd’hui, pour dénoncer le
soutien apporté par Washington et Paris au régime militaire
d’Alger, nouveau modèle d’État « démocratique » tortionnaire.
Jusqu’à quand ?
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* Professeur à l’IEP de Lyon.
* * P-DG des Éditions La Découverte.
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