| |
|
POUR
UN BOYCOTT DE " L'ANNEE DE L'ALGERIE "
Khaled Satour,
Algeria-Watch, Novembre 2002
La France se prépare
à faire de 2003 " l'année de l'Algérie ".
Mais de quelle Algérie ? Personne ne peut faire mine de croire
qu'il s'agit de l'Algérie terre et peuple, histoire et civilisation,
en un mot de l'Algérie vivante d'hier et de demain, d'une Algérie
apaisée de ses déchirements actuels.
Où trouverait-on aujourd'hui cette Algérie éternelle
dans un pays qui se meurt sans cesse d'interminables souffrances ? Et
quel cur aurait-on à célébrer sa dépouille
dans des festivités organisées conjointement avec ses prédateurs
?
Comme, de part et d'autre, la diplomatie supervise " l'année
", les préséances régleront tout, et on fera
dire au protocole, c'est à dire à la fiction, que c'est
l'Algérie qui mandate son Etat (ministres, grands commis, ambassade
et consulats y compris) pour la représenter. Mais personne ne peut
non plus décemment faire mine de croire que l'Algérie s'incarne
dans le régime. Rarement, nation ou peuple se sont aussi peu identifiés
symboliquement ou positivement à un Etat que la nation et le peuple
algériens à l'Etat actuel.
S'il est vrai que cet Etat est l'entrepreneur politique, économique
et social dominant, c'est parce que, par la force et la manuvre,
il garde captives de ses rouages toutes les expressions, qu'il privatise
à son profit les espaces politique et social, les confinant dans
les cercles des oligarchies politico-militaires, et retardant sans fin
la fondation de la citoyenneté. Au cours de la dernière
décennie, il a " modernisé ", dans un contexte
de répression extrême et de violations massives des droits
de l'homme, le monopole qu'il exerçait auparavant par l'entremise
du parti unique. Retenant et désamorçant toutes les contestations
dans ses rouages, il a su, à l'image de " l'Etat retors "
décrit jadis par Maurice Joly, " créer lui-même
son opposition, l'enfermer dans des formes convenables et y attirer les
mécontents ". L'Algérie peut de ce fait donner l'illusion
d'un pluralisme suralimenté de suffrage universel et d'une liberté
de la presse assez habilement contrefaite pour qu'un expert tel que M.
Hervé Bourges, président de l'année, puisse feindre
(avec si peu de vraisemblance !) de s'y tromper.
Cet appareil a étouffé en Algérie même toute
voix qui ne procédait pas de lui (ou de ses démembrements
médiatiques et sécuritaires), détourné à
son profit tout mouvement qui le contestait, allumé les foyers
encore incandescents du terrorisme et du massacre de masse, plus récemment
ruiné dans le sang et le chaos les acquis de vingt années
de revendications démocratiques en Kabylie. A ce prix-là,
sans doute, il a su demeurer l'incontournable meneur du jeu politique,
capable de réduire toute initiative, toute protestation, d'où
qu'elles viennent, à l'étroite dimension de ses luttes internes.
Mais ceux qui, pendant une décennie, dans un combat inégal,
ont dénoncé la terreur et la désinformation et ont
pu, sinon pleinement convaincre de l'ampleur des exactions qu'il a commises,
du moins rassembler et faire connaître les pièces du dossier
qui l'accable, ceux-là doivent s'opposer à ce qu'il s'achète
une année de jubilé en France.
Car le régime, qui a dilapidé le patrimoine minier, financier,
agricole et industriel du pays, entend aujourd'hui s'approprier le patrimoine
culturel et historique, la mémoire résistante de l'Algérie
(et les aliéner, en l'occurrence, dans le cadre d'une réhabilitation
concomitante de l'entreprise coloniale). Il compte mettre à profit
à cette fin un long show d'une année au cours duquel les
institutions les plus prestigieuses de la société civile
et de l'Etat français accueilleront en lui le promoteur suprême
des arts et des lettres. Ainsi, ceux-là mêmes qui blanchissent,
en partie dans les circuits financiers et économiques français,
leur argent sale de la rapine et de la corruption blanchiront-ils sous
les lambris de la Comédie Française et du Musée de
l'Homme leurs mains sales de la répression.
En vérité, 2003 ne sera qu'une année de plus pour
l'Algérie, où l'oppression, l'arbitraire et le meurtre ne
nous accorderont pas de répit. Aussi bien, la grande manifestation
qu'on lui dédiera en France n'est-elle pas vouée à
laisser un souvenir plus glorieux que la grande exposition coloniale de
1930.
Il faut donc appeler au boycott de " l'année de l'Algérie
". Un boycott aussi présent et agissant que possible sur les
lieux des festivités. Pour rappeler aux réalités
vécues dans le pays : l'impossible deuil des victimes de la violence,
des torturés, des familles de disparus. Pour proclamer qu'on ne
peut célébrer dignement l'Algérie, rendre l'hommage
qu'ils méritent à ses grandes figures, ses héros
et ses créateurs et nier à la justice le droit de s'établir
dans leur patrie.
Khaled SATOUR
Chargé de cours à l'ESC de Grenoble
|
|
|