L'or noir: un enjeu stratégique

Au niveau mondial, Washington veut garder le contrôle sur les hydrocarbures. En Méditerranée, l'Algérie est un pays-clef de cette stratégie.

Entretien avec Bernard Ravenel *
Propos recueillis par G. Delaunoy, vivant univers, nov-déc. 1998

 

V.U.: En Algérie, qui a 1a maîtrise sur les hydrocarbures ?

B.R.: Les militaires ont eu les pleins pouvoirs, au moins jusqu'en 1990 et les ont récupérés après le coup d'Etat de 1991. La relation a toujours été très étroite entre le patron de Sonatrach (1), la Présidence et l'armée. Nazzim Zouioueche, actuel PDG de Sonatrach a été et reste très proche du président Zéroual, lui même promu "président du haut Conseil de l'énergie".

A ce jour, il faut étudier attentivement l'impact de la loi de 1986, amendée en 1991, qui a ouvert le champ aux compagnies étrangères pour des contrats de partage de production, en principe pour les nouvelles découvertes. On a même dit qu'elle réintroduisait la méthode des concessions, allant jusqu'à permettre à des compagnies étrangères d'avoir le contrôle sur des pans du territoire algérien. Quel sera alors le niveau de contrôle futur du pouvoir algérien sur les gisements ?

L'ouverture de Sonatrach aux investissements étrangers aiguise donc les appétits comme le confirmait, en mai 1996 Richard Jackson, directeur des Affaires égyptiennes et nord-africaines au Département d'Etat, à Washington: .. En 1994, l'Algérie est le pays qui a eu les plus importantes découvertes de pétrole dans le monde. Pour la fin de ce siècle, Sonatrach aura un budget d'environ 18 milliards de dollars. Nous en voulons une part. "(2)

V.U.: La crise politique que traverse l'Algérie peut-elle lui faire perdre 1e contrôle sur ses hydrocarbures ?

B.R.: Sonatrach entre dans le système mondialisé et il y a une pression énorme des Etats-Unis pour la "désétatiser". De plus, Washington soutient les compagnies américaines qui tentent d'imposer leurs conditions politiques et économiques à l'Etat algérien affaibli, financièrement et politiquement. Mais il est bien évident que les militaires sont hostiles à tout processus de privatisation qui réduirait leurs capacités de contrôle sur la distribution de la rente. Signalons aussi que la chute des cours des hydrocarbures accroît véritablement les tensions au sein du pouvoir algérien dans la mesure où la diminution de la rente, ajoutée aux incertitudes sur l'avenir politique, intensifie la bataille et les rivalités pour le contrôle même de cette rente.

V.U.: Economiquement, quels sont les pays les plus présents en Algérie ?

B.R.: Pour des raisons historiques évidentes, la France a gardé la plus grande capacité de pouvoir au niveau des lobbies dans le commerce extérieur (pharmacie pièces détachées, importation de nourriture, etc), ainsi que dans les secteurs de la police et de l'armement. Les réseaux franco-algériens sont donc très importants et le soutien de Paris à Alger a été déterminant, depuis 1992. En même temps, face aux grandes compagnies comme Elf et Total, on constate un affaiblissement de l'Etat français dans sa capacité d'intervention sur la politique pétrolière dès lors que sa part de capitaux est devenue négligeable.

Les Etats-Unis sont le deuxième acteur en pleine expansion. Ils sont en train d'établir une espèce d'hégémonie en Méditerranée et peuvent décider du sort de chacun sans qu'aucune protestation ne soit possible, de la part des autorités et de l'opposition algériennes. Les islamistes algériens ne se prononcent pas non plus contre les Etats-Unis, vu les liens qu'ils entretiennent avec l'Arabie saoudite. Le FFS (Front des Forces socialistes) espère beaucoup d'une médiation de Washington dans la crise algérienne.

De plus, il y a trois ou quatre ans, par le biais du FMI, les Etats-Unis ont accepté le rééchelonnement de la dette algérienne àcondition qu'Alger démantèle son réacteur nucléaire de Ain Oussra, construit avec l'aide de la Chine. Les Algériens ont obtempéré.

V.U.: Que11e est 1a stratégie des Etats-Unis ?

B.R.: Au niveau mondial, depuis la guerre du Golfe, leur stratégie est de garder le leadership sur l'approvisionnement en hydrocarbures dont ils dépendent à 50%.

Au niveau européen, les Etats-Unis veulent aussi s'assurer du contrôle des hydrocarbures par le biais de l'Algérie tant au point de vue de la distribution que de l'approvisionnement. L'Algérie, pays majeur en bordure méditerranéenne, est donc devenue un élément clef des Etats-Unis pour le contrôle de la Méditerranée qui est elle-même un lieu de transit du pétrole destiné à ce pays.

Un des acteurs qui aident au contrôle du marché gazier est la compagnie BP (British Petroleum), qui a une stratégie anglo-saxonne et qui contrôle en partie le gaz en mer du Nord. Récemment, BP a établi des contacts pour contrôler le gaz algérien qui serait vendu à l'Europe. Par ricochet les Américains contrôleront donc aussi les approvisionnements en Europe, sans oublier toute la stratégie mise en place en mer Caspienne.

A noter également un rapprochement entre l'Otan et l'Algérie, sous l'égide des Américains. Alger se voit donc prise en étau par les Américains aux points de vue politique, économique, stratogico-militaire et technique.

V.U.: L'intérêt américain pour 1e Maghreb a donc poussé Washington à intervenir dans la médiation de paix au Sahara occidental ?

B.R.: Oui, si le Sahara occidental est déstabilisé, cela peut entraîner des répercussions sur le Sahara dans son ensemble. Or ce désert est riche en phosphates, en uranium et en pétrole. Une partie de ce désert a des débouchés sur l'Atlantique. Les Etats-Unis ont intérêt à avoir une voie d'acheminement et d'approvisionnement qui contournerait l'Algérie. Il est donc impératif de mettre fin à la crise au Sahara occidental par le biais d'un compromis entre l'Algérie et le Maroc dont les Etats-Unis seraient le tuteur, même si cet accord de paix se fait sous les auspices des Nations unies. James Baker, ancien secrétaire d'Etat, a été nommé représentant spécial onusien dans la région; ce choix est très significatif: M. Baker est Texan et redoutable connaisseur du secteur pétrolier !

V.U.: Alger est accusée de surprotéger les zones d'hydrocarbures `"utiles" et d'abandonner les autres régions, considérées comme "non rentables". Partagez-vous ce point de vue ?

B.R.: Rappelons d'abord que le territoire est difficile à contrôler. Pendant la colonisation, I'armée française a échoué aussi.

Ensuite, il y a le choix des pays du Nord et de leurs complices du Sud, qui privilégient les régions intéressantes et abandonnent les autres. Il est difficile d'évaluer dans quelle mesure le pouvoir algérien participe consciemment à cette stratégie. Toutefois, la tendance à l'abandon des régions inintéressantes d'un point de vue économique est un choix fait en partie par l'armée, qui a décidé de protéger les régions d'hydrocarbures utiles, notamment, et d'abandonner sciemment le reste du territoire, y compris des casernes. Le calcul était simple

l'armée pensait que les exactions commises par les groupes armés dans ces régions abandonnées provoqueraient une réaction très violente de la population qui se détacherait politiquement des islamistes et se rallierait au pouvoir.

Or, il semble que cette stratégie politico-militaire ait partiellement échoué car l'armée a perdu son monopole au bénéfice des milices et des groupes d'autodéfense qui ont privatisé la guerre. De ce fait, l'armée a dû finalement reconnaître son incapacité à contrôler l'ensemble du territoire, ce qui constitue pour elle un échec militaire considérable. Echec politique aussi car la population ne s'est pas retournée contre les groupes islamistes pour rallier spontanément l'armée ou les groupes d'autodéfense. Troisième échec, enfin le contrôle même de l'armée sur les zones de sécurité n'est pas total puisqu'il y a eu des attaques de commandos à Arzew et Tiaret. Le pipeline italien, qui passe près de la frontière tunisienne, a été saboté également.

Les compagnies internationales emploient des troupes étrangères pour se protéger. C'est le cas des Français qui ont recours à des ex-mercenaires sud-africains. Les techniciens français travaillant dans les zones d'hydrocarbures logent en Tunisie et prennent chaque jour l'hélicoptère pour arriver sur leur chantier. Il y a de moins en moins de volontaires... Les Etats-Unis aussi font contrôler leurs installations par des troupes de nationalités très variées.

La stratégie initiée par l'armée algérienne semble donc en partie lui échapper. Séparer la sécurité des installations d'hydrocarbures de l'ensemble de la sécurité du territoire mène à l'impasse politique. Les Etats-Unis et la France commencent à s'en apercevoir.

V.U.: Depuis des années, Alger parle de 'terrorisme résidue1l', et affirme maitriser 1a situation sécuritaire. Or, les massacres se multiplient et 1a stabilisation est loin d'être garantie. L'armée a t-elle intérêt à entretenir un certain niveau de violence pour justifier son maintien ?

B.R.: Le pouvoir ne peut pas se lancer dans une logique de stabilisation politico-militaire durable car si une transition politique permet une certaine démocratie avec les institutions ad hoc (parlement, etc), elle remettra en cause une partie du pouvoir de l'armée.

Ensuite, s'il y a un rétablissement apparent de la sécurité, le maintien de l'état d'urgence et d'une armée de style répressif se justifiera-t-il encore ? Les militaires ont donc intérêt à maintenir une situation d'insécurité pour démontrer la nécessité de leur intervention. On peut même penser qu'il y a un élément tactique dans la non-intervention de l'armée lors des massacres collectifs en 1997 "Sans nous voilà à quoi on aboutit... "

D'autre part, le pouvoir algérien s'est lancé dans la liquidation du secteur public avec à la clef une aggravation de la crise sociale et du chômage. Or, on peut imaginer que ce pouvoir a intérêt au maintien d'un certain niveau de violence endémique et éventuellement aveugle pour paralyser la société civile qui aurait tendance à s'inquiéter des conséquences sociales de la restructuration. La société, alors mal informée face à ces violences, ressentira comme une nécessité le maintien d'un Etat fort fondé sur le pouvoir de l' armée.

Il y a donc contradiction entre les intérêts du pouvoir algérien et ceux des compagnies étrangères qui préfèrent une stabilisation politique. A terme, cela risque d'être lourd de conséquences.

Présidentielle anticipée

V.U.: Contre toute attente, 1e président Zéroual a annoncé une élection présidentiell1e anticipée, avant février 1999, à laquelle il ne participera pas. Les observateurs évoquent .. un coup d'Etat de cour'l, arguant que c'est 1e généra1 Lamari, chef d'état-major, qui a forcé Liamine Zéroual à 1a démission. Quelle est votre analyse ?

B.R.: Pour la première fois, on assiste àune rupture à l'intérieur du système politico-militaire algérien car les généraux n'ont pas pu trouver un compromis entre eux ni une formule d'arbitrage. Le départ anticipé de M. Zéroual s'explique notamment par l'article publié dans Demain l'Algérie où le général Betchine, directeur de cabinet de la Présidence et propriétaire de ce journal, accuse le général Larbi Belkheir, ex-ministre de l'intérieur, d'avoir créé des escadrons de la mort. Cette révélation a été considérée comme une trahison au sein de l'état-major.

Jusqu'à présent, l'armée réalisait le consensus autour d'une priorité vaincre l'ennemi commun, à savoir l'islamisme armé, ce qui est chose faite. Maintenant les clans du pouvoir se retrouvent face à

face et la guerre se déroule entre eux. D'un côté, il y a le clan Zéroual-Betchine qui base sa légitimité sur sa victoire électorale remportée grâce à son parti, le Rassemblement national démocratique (RND) et ses milices. De l'autre, il y a le clan des généraux Lamari et Médiène, partisans de la force armée.

Cette crise-ci est préoccupante car elle crée un vide institutionnel et implique que l'Algérie ne sera pas gérée pendant plusieurs mois. Or, la situation sociale est désespérante et des échéances économico-financières, aggravées par la chute des cours du pétrole, doivent bientôt être renégociées avec le FMI.

Quelle est l'issue? On peut imaginer que les deux clans vont cristalliser leur affrontement sur le choix du candidat à

l'élection et que ces événements ne les inciteront pas à entrer dans une logique d'ouverture démocratique. Or, les Etats-Unis souhaitaient que se réalise autour de M. Zéroual une ouverture politique, progressivement imposée à l'autre clan. Le scénario semble se présenter différemment et Washington n'appréciera pas que ses "amis algériens " soient « liquidés politiquement ».

V.U.: Jusqu'où les Etats-Unis accepteront-ils une ouverture politique en Algérie ?

B.R.: Washington ne souhaite pas le renforcement d'une logique dictatoriale, de même qu'elle ne souhaite pas non plus une démocratie réelle car elle redoute l'effet de «contagion>' pour les régimes arabes amis dans la région.

Dans le cas algérien, une démocratie réelle supposerait que le parlement soit reconnu pleinement dans son rôle de pouvoir législatif. Mais cela impliquerait l'ouverture d'un débat et d'un contrôle publics sur l'utilisation et la redistribution des recettes des hydrocarbures, ce dont les Etats-Unis ne veulent pas. A terme, Washington préférerait un accord entre une partie du régime et les courants islamistes, le tout « couvert >> par des démocrates auxquels on laisserait un peu de latitude...

V.U.: Comment les pays arabes analysent-ils la crise algérienne ?

B.R.: L'expérience des premières législatives libres et multipartites algériennes de 1991 a provoqué de grands espoirs au sein des populations du Maghreb et d'Egypte, aussi. Mais elle a laissé de très mauvais souvenirs aux gouvernements des pays arabes!

En effet, dans ces pays, les mouvements islamistes, extrêmement hétérogènes, ont également exprimé une forme d'aspiration démocratique. Par ailleurs, c'était la première fois qu'un scrutin se tenait dans un pays arabe sans qu'on en connaisse les résultats à l'avance. C'est peu dire que les régimes arabes ont été satisfaits de l'annulation du processus électoral algérien, en 1992. A l'exception remarquable du Maroc, qui vit actuellement un processus complexe de libéralisation ou de démocratisation.

On peut donc avancer que les Etats arabes ont intérêt à voir la prolongation de la crise algérienne car non seulement elle sert de repoussoir, mais elle légitime aussi davantage leur pouvoir et leur volonté de ne pas faire de concessions aux mouvements islamistes. A cet égard, il est intéressant de voir comment la presse occidentale et arabe évoque les mouvements islamistes. Elle ne parle que des mouvements extrémistes ou terroristes, mais ne donne presque jamais la parole à la mouvance non violente qui a un discours assez sophistiqué sur les perspectives du monde arabe.

En attendant, la poussée démocratique se maintient en Algérie. Le gouvernement a été obligé d'accepter un certain type de réplique à la plate-forme de Rome, à savoir un certain pluralisme des partis et de la presse, même si la censure existe encore. En dépit de l'état d'urgence, des manipulations, de la répression et de la violence, il y a donc une pression démocratique réelle qui se poursuit et qui oblige Alger à tolérer un taux de démocratie minimal, qui est déjà au-delà de ce qui est accepté dans beaucoup de pays arabes.

 

* Bernard Ravenel est écrivain et membre du Comité de rédaction de la revue Confluences Méditerranée.

1- Sonatrach: Société nationale de Recherche, d'Activité et de Commercialisation en Hydrocarbures.

2- In revue Damaclès: «« Europe-Maghreb, vers une frontière armée ?'', N°74 & 75, Lyon, 3ème et 4ème trimestres 1997.

 

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