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De 1988 à 1999: histoire d'une Algérie déchirée Baudouin Loos, Le soir, 14 avril 1999 L'Algérie se désigne un nouveau président (I). De démocratisation contrôlée en élections annulées puis truquées, le régime militaire algérien n'a jamais perdu la main. Les émeutes d'octobre 1988 et la sévère répression qui s'ensuivit constituèrent le premier point de rupture dans l'histoire de l'Algérie post-coloniale jusque-là marquée par un régime de parti unique, le Front de libération nationale (FLN), vrai «cache-sexe-» d'une oligarchie militaire qui régnait depuis l'indépendance de 1962. Point de rupture, car ces événements ouvrirent la voie à un début, timide, de démocratisation: la nouvelle constitution de 1989 permettait pour la première fois aux Algériens de manifester, de se constituer en partis politiques - le Front islamique du salut (FIS), formation islamiste radicale bien qu'hétérogène, naissait et était reconnu par le président Chadli Benjedid, vite soupçonné de vouloir composer avec ce courant politique. Bientôt, un gouvernement cons-titué de réformistes et emmené par Mouloud Hamrouche libéralisa la presse qui connut alors une bouillonnante efflorescence. Mais, sortant de leur rôle désigné de gestionnaire des affaires courantes, Hamrouche et son équipe se mirent en devoir de réformer l'économie, s'attaquant aux privilèges, aux prébendes des uns et des autres. Pendant ce temps, toutefois, le FIS raflait la mise politique. Seules les mosquées avaient servi d'exutoire à la contestation pendant des années: au cri de «justice sociale!» bien plus qu'au nom d'une démocratie décriée, les imams posèrent les jalons d'un triomphe électoral consacré par les élections locales de juin 1990 - le premier scrutin libre de l'histoire du pays. Ce succès monta à la tête de certains: Abassi Madani et Ali Belhadj, les deux principaux dirigeants du FIS, lancèrent une grève et une occupation de places publiques, à Alger, en mai 1991, exigeant une réforme du découpage électoral avant les législatives et aussi la tenue d'une présidentielle. L'occasion était trop belle pour le pouvoir: profitant du désordre, on fit donner la troupe, entraînant le départ - fort souhaité - de Hamrouche, alors que Madani et Belhadj étaient arrêtés. Divisé sur la stratégie - politique ou insurrectionnelle - le FIS opta pour le légalisme sous la houlette d'Abdelkader Hachani. Ce dernier mena son parti à la victoire au premier tour des élections législatives du 26 décembre 1991, bénéficiant d'un taux d'abstention de 42 %. Le second tour, qui devait donner au FIS une majorité écrasante, n'eut jamais lieu. Car le «pouvoir réel», l'armée et les clans qui gravitent à son sommet, ne pouvait se permettre une assemblée qui ne serait pas aux ordres et qui, aussi, serait composée d'éléments dont certains réclamaient déjà la tête des généraux prédateurs. Il lui fallait un soutien «populaire». Il provint d'un providentiel «comité national pour la sauvegarde de l'Algérie» groupant une «société civile» autoproclamée - associations proches du pouvoir, comme l'omnipotent syndicat UGTA, ou indépendantes, comme des associations de femmes, ainsi que le Rassemblement pour la culture et la démocratie (le RCD laïque qui venait d'obtenir... 2,9 % des voix), sans parler de la presse privée francophone. COUP D'ETAT On ne saura jamais ce que le FIS eût fait de sa victoire. Mais on sait ce qu'il advint en janvier 92: Chadli a été démissionné, les élections annulées sans explication, un Haut Comité d'Etat créé, présidé par un vieil opposant rentré de son exil marocain, Mohammed Boudiaf. Entre dix et vingt mille cadres du FIS étaient alors arrêtés et expédiés dans des camps au Sahara, alors que les premiers activistes radicaux sortaient leurs armes amassées depuis des mois pour s'attaquer au «ta-ghout» (le tyran). Le FIS était dissous par voie judiciaire le 4 mars. La descente aux enfers pouvait commencer. La confrontation pouvoir-islamistes prit vite une tournure sanglante. S'attaquant d'abord aux symboles du régime, policiers, juges et autres agents de l'Etat, les islamistes armés tournèrent bientôt leurs lames contre d'autres «suppôts du tyran»: les intellectuels, les journalistes, les étrangers. Pour ces crimes bien spécifiques, les auteurs n'ont jamais été identifiés avec certitude. La répression ne fut pas en reste: s'abattant de manière aveugle sur tout individu suspect, elle entraîna des violations massives des droits de l'homme - exécutions sommaires, disparitions, torture généralisée, etc. - qui poussèrent nombre de jeunes à rejoindre les maquis. Ces derniers, éclatés en cellules autonomes sinon rivales, tentèrent de se constituer en mouvements structurés, seule l'AIS, bras armé du FIS, semblant y arriver après 1994, tandis que les GIA (groupes islamiques armés) se spécialisaient bientôt dans les crimes les plus ignobles contre la population civile - mais jamais contre les barons du régime honni - poussant même la terreur jusqu'en France (campagne de bombes en 95-96). Le comportement halluciné de ces GIA a parfois suscité les pires soupçons d'infiltration par les «services» algériens, tant l'horreur fait le jeu objectif du pouvoir, à l'intérieur comme à l'extérieur. En octobre 97, diminuée et obligée de se démarquer des massacres à grande échelle, l'AIS acceptait même une trêve dûment négociée avec un des clans militaires. FAÇADE DEMOCRATIQUE Pour mieux se concentrer sur la protection de l'«Algérie utile» (les précieux champs pétro-gaziers), le régime - sauvé de la faillite financière en 94-95 par deux généreux rééchelonnements de dettes extérieures - arma et paya alors de nombreux miliciens de villages, avec l'assentiment d'une partie de la population, privatisant du même coup la violence. En effet, certains de ces nouveaux chefs ne manquèrent pas d'exploiter leur pouvoir à des fins de racket, au même titre que nombre de groupes «islamiques» armés. Le régime, suspecté d'avoir fait exécuter dès juin 92 un président Boudiaf qui s'intéressait de trop près aux réseaux de corruption, allait alors s'attacher à se refaire une façade civile présentable. Il était temps: en janvier 95, les principaux partis algériens, dont le FIS, étaient convenus à Rome d'une stratégie de sortie de crise, prévoyant le renvoi des militaires dans leurs casernes. La plate-forme de Rome ne fut jamais appliquée: le régime, qui n'a pourtant jamais cessé de négocier en catimini avec les caciques du FIS embastillés, répliqua par la tenue de quatre scrutins traficotés ou carrément truqués - présidentielle en 95, référendum constitutionnel en 96, législatives et locales en 97 -, pour ensuite former des exécutifs gestionnaires où même des islamistes dits modérés trouvaient des sièges. Tout était en place, le terrorisme était contenu à un niveau décrété «résiduel» malgré les morts quotidiens, la façade démocratique était ravalée, les partenaires étrangers étaient satisfaits quand... le président Zéroual, élu en 95, démissionna en septembre dernier, victime des querelles de clans. Un grain de sable qui n'était pas prévu. ______________________________________________________ Une affaire de pouvoir, d'armée, de clans... et d'argent Baudouin Loos, Le soir, 14 avril 1999 Pourquoi donc les Algériens se montrent-ils si prompts à faire le départ entre «pouvoir apparent» et «pouvoir réel»? Parce qu'ils savent d'expérience que le premier - les trois pouvoirs classiques, exécutif, législatif et judiciaire - n'échappe pas à l'emprise du second. Ce qui donne son intérêt à l'élection présidentielle de jeudi, c'est que le président de la république, en Algérie, a toujours été le lien entre les deux sortes de pouvoir, chapeauté qu'il est par le pouvoir réel pour diriger le pouvoir apparent, sans d'ailleurs bénéficier de beaucoup de marge de manoeuvre. La nuance, ici, provient de ce que l'armée, soucieuse de préserver un minimum de crédibilité au scrutin, a dû se résoudre à confier la future présidence à un civil, une première dans l'histoire du pays mais qui ne devrait pourtant pas constituer une révolution si le candidat «du consensus», Abdelaziz Bouteflika, s'impose comme chacun s'y attend. L'armée incarnerait donc ce pouvoir réel? Oui et non! Le sommet de l'institution a certes pris les grandes décisions historiques, par consensus, afin d'assurer la pérennité du système. Que ce soit la nomination de Chadli Benjedid à la présidence (1979), la pseudo-démocratisation sous strict contrôle (1989), l'interruption des élections (1992), le ravalement de la façade «démocratique» (1995 à 97). «L'armée, écrivent José Garçon et Pierre Affuzi dans «Pouvoirs» (septembre 98), apparaît comme une somme de structures de pouvoirs qui s'équilibrent et se surveillent: l'état-major, la sécurité militaire, la gendarmerie et les six régions militaires. (...) Les hauts gradés de l'armée fonctionnent par consensus. Le président de la république se doit d'être l'expression d'un (fragile) équilibre entre «décideurs» militaires, celui qui incarne l'unité de façade mais ne doit en aucun cas prétendre à devenir le chef à part entière.» Mais la gestion des intérêts économiques demeure l'apanage des «clans» qui papillonnent autour du sommet de l'armée. Ces intérêts sont faramineux, qui procèdent de la fameuse rente pétrogazière. La question du partage de ces intérêts - axés pricipalement autour des sempiternelles commissions tirées des importations de produits en tous genres - conditionne le «débat», qui n'a rien de politique ou de religieux au sommet de l'Etat. Au reste, ce régime a fait voter le code de la famille ultra-islamique en 84, a fait entrer des islamistes au gouvernement depuis 96 et a souvent négocié avec les factions du FIS «dissous», ce qui éclaire sur son cynisme. Les prédateurs du régime se sont même très bien accommodés de la libéralisation du commerce extérieur inspirée par le FMI en 95: une nébuleuse de sociétés privées d'«import-import», comme on dit à Alger, se partagent dorénavant les marchés d'importation, et gare à ceux qui seraient tentés de les concurrencer. La logique des clans: perdurer et «ramasser un maximum», selon l'expression de Mouloud Hamrouche, unique Premier ministre algérien à avoir tenté de bousculer les choses. La nouveauté: l'âpreté des luttes entre clans qui n'a cessé de croître. Et qui a abouti à la démission du président Liamine Zéroual. ________________________________________________________ Le FIS laminé, courtisé, intéressé Baudouin Loos, Le soir, 14 avril 1999 Pour la première fois depuis sa dissolution administrative le 4 mars 1992, le Front islamique du salut ne boycotte pas un scrutin organisé en Algérie. Ce que tout le monde savait est même devenu officiel le 6 avril, par un communiqué de l' Instance du FIS à l'étranger: le FIS appelle les Algériens à voter massivement pour Ahmed Taleb Ibrahimi, un candidat qui a toujours défendu une approche politique de la crise, et qui ne nie pas vraiment la contiguïté de ses idées avec celles du parti dissous. Prudent, le FIS ne critique toutefois aucun autre candidat, et surtout pas Bouteflika, probable «vainqueur» si les «décideurs» le décident. Mais que reste-t-il du FIS? Bien malin qui pourrait répondre par autre chose que des supputations à cette question. Le parti religieux n'a jamais été autre chose qu'un front hétéroclite rassemblant des cadres et une base unis par de vagues slogans - «l'Etat islamique», «la justice sociale» - mais divisés sur les moyens adéquats pour les mettre en application, la gamme des postures politiques s'étageant depuis les plus légalistes jusqu'aux plus radicaux décidés à abattre le «taghout» (tyran) par les armes. Pour ces derniers, l'annulation des élections que le FIS allait remporter, en janvier 1992, leur donnait raison, et le passage à l'action armée devenait alors naturelle. Les quatre puis trois millions de voix qui s'étaient portées sur le FIS en 1990 et 1991 existent-elles encore? Ce vivier potentiel reste en tout cas hautement convoité! La plupart des candidats aux présidentielles ont d'ailleurs approché des caciques du FIS, et l'AIS, bras armé du FIS, aurait même aidé la campagne d'Ibrahimi, selon la presse anti-islamiste. Tandis que les dirigeants du FIS libérés et les autres qui demeurent physiquement entravés n'ont pas la possibilité de s'exprimer, l'Instance du FIS à l'étranger ne cache pas les espoirs entretenus: "Si le scrutin est régulier, il peut marquer le début d'une ère nouvelle, celle de l'arrivée des civils au pouvoir", nous dit Abdelkrim Ould-Adda, porte-parole. L'optimisme du FIS repose sur une série d'éléments convergents: "Aucun militaire ne se présente à l'élection et, d'ailleurs, l'armée est divisée. Mais majoritairement elle veut la paix, sortir du guêpier dans une transition souple. Les principaux candidats ne cautionneraient pas le scrutin par leur présence s'il s'agissait d'une mascarade". «LE FIS A MURI» La ligne suivie par les modérés du mouvement au moins depuis janvier 1995 - et la plate-forme de Rome signée avec les autres grands partis algériens de l'opposition, à l'époque - trouve donc ici sa consécration: "Tous les principaux candidats parlent de réconciliation, ce qui représente une victoire pour nous. Vous savez, le FIS a mûri durant toutes ces années". Ses régulières condamnations de la violence contre les civils sont pourtant demeurées quasiment sans écho médiatique... Evidemment, la réhabilitation éventuelle du FIS ne laisse pas Ould Adda indifférent: "Dans leurs discours, les candidats importants parlent de «réouverture du champ politique sans exclusive», ce qui correspond à nos revendications". Reste à voir si l'optimisme du FIS envers les intentions du pouvoir se révélera correct. Un pouvoir qui a souvent «secrètement» négocié avec des gens du FIS depuis 1992 sans jamais arriver à un accord sauf en septembre 97, avec l'AIS, qui a accepté une trêve restée sans traduction politique. Le régime sait que l'islamisme demeure une tendance lourde de la société. Un argument qui est servi en privé aux chancelleries occidentales pour justifier le recours régulier à la fraude électorale...
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www.algeria-watch.org
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