Rafik Khalifa, le golden boy de l'OM

A 35 ANS, CE FILS D'UN HÉROS DE LA RÉVOLUTION ALGÉRIENNE est à la tête d'un empire qui pèse 1 milliard de dollars. Mais sa réussite fulgurante est entourée de mystères

Béatrice Peyrani, Le Point, n° 1522, 16 novembre 2001

A peine arrivé à l'aéroport du Bourget, il gagne le tarmac et embarque dans son jet privé, un avion d'affaires Bombardier d'une dizaine de places, immatriculé à Dubaï et baptisé " Challenger ". L'avion blanc au condor bleu, symbole de sa propre compagnie aérienne, Khalifa Airways, allume les gaz, prêt pour un décollage immédiat. Car M. Rafik Abdelmoumen Khalifa, 35 ans, principal sponsor de l'Olympique de Marseille, yeux noirs malicieux marqués par de grands cernes charbonneux, est un homme pressé. Dans deux heures, il sera dans sa maison blanche de Ben Aknoun, sur les hauteurs d'Alger. Il zappera sur la centaine de chaînes de sa télévision, son loisir favori. Il aura évité les fouilles et autres paperasseries réservées aux voyageurs ordinaires des lignes commerciales qui arrivent à l'aéroport Houari-Boumediene d'Alger. Lui vole à sa guise entre Alger et Paris. Depuis quelques mois, il passe d'ailleurs la moitié de son temps dans la capitale française, où sa femme, Hania, a choisi d'habiter avec sa fille, Melissa Nour Djihane, 3 ans, un très chic et très calme arrondissement, " parce que c'est plus simple pour l'école de la petite ". Mais Rafik n'est pas un homme ordinaire en Algérie. Il est - selon ses propres déclarations - " devenu en moins de dix ans le premier patron privé du pays ". Son empire, diversifié dans la pharmacie, la banque et le transport aérien, pèse, assure-t-il, 1 milliard de dollars de chiffre d'affaires pour 200 millions de résultat net et emploierait au total près de 9 000 personnes, dont plus de 200 en France.

Khalifa serait donc un véritable ovni dans un pays gangrené par l'immobilisme économique et pourtant riche de ses hydrocarbures, qui lui rapportent 20 milliards de dollars bon an mal an. Par quel talent miraculeux ce diplômé en pharmacie a-t-il pu émerger dans cette Algérie déchirée par la guerre civile, où le secteur public écrase tout ? Grâce à quel bon génie Rafik a-t-il pu prospérer, quand la majorité des 30 millions d'Algériens ont vu leur pouvoir d'achat divisé par deux en dix ans, réclament du pain et des logements, subissent des coupures d'eau quotidiennes, même à Alger, capitale accablée aujourd'hui par des inondations dévastatrices (voir p. 70). " Justement, il y a des besoins énormes à satisfaire en Algérie, et donc des opportunités gigantesques à prendre pour ceux qui veulent s'en donner la peine. Le pétrole a trop longtemps embourgeoisé les Algériens, qui doivent se remettre au travail ", déclare sans complexe Rafik Khalifa, qui se définit comme un pur produit " de la révolution juridique, culturelle et sociale qui a ouvert l'Algérie à l'économie de marché à la fin des années quatre-vingt-dix, sous la présidence de Liamine Zéroual ".

Hasards très providentiels
Le jeune PDG s'enfonce dans le moelleux fauteuil en cuir gris de son avion, donne à Jo, l'hôtesse britannique du jet, la veste de son costume Cerruti, retire sa cravate. Il allume un cigare, avale une gorgée de whisky, sort quelques documents de sa serviette et boude le plateau de pâtisseries libanaises déposé sur la table en bois de ronce. " On est sorti de table à 16 heures ", explique le jeune homme, qui avoue avoir un faible à Paris pour les chinoiseries de Diep, pour la Tour d'Argent ou encore pour la fraîcheur des poissons du très chic restaurant des Invalides Le Divellec. Car, à Paris, Rafik voit beaucoup de monde. Il veut devenir un PDG de stature internationale.

Son premier gros coup, il l'a signé en juin, devant les caméras du monde entier médusé quand, encore inconnu, il est devenu le premier sponsor de l'Olympique de Marseille. Pour la première fois en France, Khalifa s'est fait connaître en dehors du cercle de la communauté algérienne française qui, depuis deux ans, pour rentrer au pays, a pris l'habitude d'emprunter ses avions à Marseille, Lille ou Toulouse. Des avions plus neufs et plus propres que ceux d'Air Algérie. Un pari plutôt gonflé pour ce jeune homme pressé qui versera au club phocéen 18 millions de francs par an pendant quatre ans. Après tout, l'amitié francoalgérienne vaut bien ce cadeau. Rafik se bat pour " l'esprit de rapprochement ", une devise qu'il a choisie pour sa compagnie Khalifa Airways

Jeudi 18 octobre, fin d'après-midi à Alger, l'équivalent d'un samedi soir en France. Les bureaux sont fermés depuis midi. Les employés sont en week-end jusqu'à samedi. Une lumière blanche baigne les immeubles blancs haussmanniens du vieil Alger, à peine gâchés par quelques barres HLM de béton. Au tout nouveau siège du groupe Khalifa, une maison traditionnelle arabe aux portes de bois sculpté, Rafik discute avec deux, trois collaborateurs. Il n'a pas de bureau fixe. Il travaille un peu partout avec son ordinateur portable et un téléphone mobile. En cette fin de journée, le survolté " golden boy d'Alger " a des projets plein la tête. Il veut monter une mission d'assistance pour les patrons français désireux de s'implanter en Algérie, construire un deuxième aéroport à Alger dont il fera le futur hub de l'Afrique - à l'instar d'un Dubaï pour le Moyen-Orient -, se lancer dans l'immobilier pour en finir avec la pénurie de logements qui frappe le pays, piloter la rénovation du vieux palace Saint-Georges (rebaptisé El Djazaïr), aujourd'hui en déliquescence, qu'il confierait au décorateur Jacques Garcia, auteur de l'aménagement des restaurants Costes et de l'Hôtel rue des Beaux-Arts à Paris, organiser les Franco-Folies à Alger pour fêter dignement l'Année de l'Algérie en France (pour laquelle le gouvernement algérien a budgété… 120 millions de francs pour 2002-2003). Ces derniers jours, Rafik Khalifa, " le timide ", est même devenu un homme de médias. Il confirme au Point avoir racheté la chaîne d'informations arabe ANN, à Londres, créée par Rifaat el-Assad (voir encadré).

L'histoire familiale de Rafik n'a rien d'un long oued tranquille. Son père, Laroussi Khalifa, ingénieur agronome, héros de la révolution algérienne, fut un proche d'Ahmed Ben Bella, qui lui confia la mise en place des services secrets algériens avant de le nommer, lors de l'indépendance en 1962, ministre de l'Énergie et de l'Industrie. Devenu ambassadeur à Londres, puis directeur général d'Air Algérie, Laroussi Khalifa n'est pas en odeur de sainteté dans les sphères du nouveau régime de Boumediene, qui a succédé à Ben Bella en 1965. Il est jeté pour deux ans en prison de 1967 à 1969 par un tribunal militaire, pour subversion. A sa sortie, le père de Rafik commence des études de pharmacie, se range officiellement de la politique et ouvre une officine dans le beau quartier de Cheraga, à Alger. Il décède en 1990. Rafik a alors 25 ans.

" Cette filiation donne à Rafik une certaine virginité politique ", reconnaît un spécialiste de la politique économique algérienne, sous couvert d'anonymat. La politique ? Rafik affirme s'en désintéresser. " Je suis apolitique. Je veux tout simplement rendre service à mon pays. " A la journaliste canadienne Denyse Beaulieu, auteur de sa biographie, " Histoire d'un envol ", Rafik Khalifa a livré sa légende. A l'en croire, son succès doit tout au culot et à la chance. Le laboratoire de génériques ? Il le lance alors même qu'en Algérie " la notion de mise sur le marché n'existe pas ". Mais son optimisme et son obstination paient, puisqu'il obtient miraculeusement " l'agrément du ministère de la Santé : l'agrément numéro 001 ". La banque ? De l'aveu même de Rafik, longtemps les lenteurs administratives ont empêché sa création, " jusqu'à ce qu'un hasard providentiel débloque la situation ". Parce qu'il rate trois avions de suite, il est placé, dans le quatrième, à côté d'un haut fonctionnaire qui lui accorde - nouveau miracle - le fameux agrément !

La compagnie aérienne ? " Grâce au succès de KRG Pharma et d'El Khalifa Bank, nous avons disposé de revenus suffisants pour procéder à un nouveau déploiement stratégique et créer une compagnie aérienne privée. En tant qu'homme d'affaires, je voyais qu'il était devenu de plus en plus difficile de voyager en Algérie et de rejoindre le reste des grandes villes du monde, explique Rafik. Et puis, notre expérience dans la banque nous a appris à faire du leasing. On a loué notre premier avion, un Airbus A 310-300, chez Airbus, qui nous a aidés ensuite et a cru en nous. "

Magique ? Pas si simple. Rafik, pharmacien de son état, a bien commencé dans la production de médicaments génériques. Mais pas vraiment seul. Il s'est associé avec le fils d'un général. Au bout de deux ans, les deux amis se séparent. Rafik en serait ressorti avec un pactole de 40 millions de dinars (4 millions de francs). Il se serait aussi enrichi, disent les mauvaises langues, en important, sous couvert de médicaments (faiblement taxés en droits de douane), des produits alimentaires ou industriels. Mais ce n'est pas tout.

Le trésor de guerre du FLN
De Bab el-Oued au Club des Pins, les bruits les plus fous courent à Alger sur l'origine exacte des capitaux que Rafik Khalifa semble pouvoir dépenser sans compter. Le jeune homme a-t-il profité d'un mystérieux trésor de guerre du FLN ? A-t-il été épaulé par de généreux mécènes venus du Moyen-Orient ? Bénéficie-t-il des prébendes de quelques généraux, soudain soucieux d'investir leurs pots-de-vin dans l'économie algérienne plutôt que d'acheter des lingots d'or en Suisse ou des brasseries à Paris ? Autant d'hypothèses ou rumeurs invérifiables dans un pays dépourvu de toute presse économique, et où la publication des comptes est rarissime. Khalifa dément tout en bloc et affirme être l'unique actionnaire d'un groupe aux capitaux 100 % familiaux.

" Économiquement, il est impossible d'émerger en deux ans, en sortant du néant ", affirme sans hésiter l'économiste algérien Arsiam Chikhaoui, conférencier à l'Ifri, à la tête du cabinet Transactions Nord-Sud. " Aucune des trois clés qui font le succès d'une entreprise - organisation, discipline, esprit d'équipe - ne sont présentes chez Khalifa. " " Comment ce jeune homme a-t-il pu réussir aussi vite, quand l'industriel Issad Rebrab a mis trente ans pour bâtir Cevital ? ", poursuit un des collègues. Cevital ? Le deuxième groupe privé d'Algérie. Mais un nain au regard de Khalifa, puisqu'il annonce… seulement 300 millions de dollars de chiffre d'affaires, réalisé dans la métallurgie, la presse, la distribution automobile, l'agroalimentaire, et 2 500 salariés.

Les 200 millions de dollars de bénéfices affichés par le groupe Khalifa paraissent tout aussi sujets à caution. Ni la banque ni la compagnie aérienne - qui représentent 95 % de l'activité du groupe - ne seraient rentables. La jeune Khalifa Airways a certes transporté plus de 800 000 clients l'an dernier, mais elle doit investir lourdement dans l'ouverture de nouvelles lignes et la formation des équipages. " En fait, les pouvoirs publics ne pensaient pas qu'on irait aussi vite ", explique Sakina Tayebi. La jeune directrice blonde aux yeux bleus de Khalifa Airways estime, elle, " à 85 % la part du marché domestique algérien gagné par la compagnie privée ". Pour autant, la gestion opaque de Khalifa Airways en intrigue plus d'un.

" Après le 11 septembre, toutes les compagnies du monde ont renoncé ou revu à la baisse leurs commandes d'avions. Pas Rafik, qui a maintenu sa demande pour 18 Airbus. C'est incroyable ", constate, incrédule, un banquier à Paris. " Pourquoi, quand de l'aveu même de Khalifa, la flotte actuelle (17 appareils en leasing, le reste en propriété) n'est utilisée qu'à 60 % de sa capacité ? "

" Nous allons bientôt obtenir les ouvertures de lignes internationales que nous avons demandées à Londres, Milan, Francfort, Djedda, Istanbul, Le Caire, Paris ", renchérit Sakina Tayebi, confiante. La jeune femme espère aussi obtenir la représentation commerciale en Algérie des vols d'Air Lib, si cette compagnie ouvre vers le 15 décembre, comme prévu, deux vols quotidiens aller-retour entre Paris et Alger.

Rafik reconnaît en privé que sa compagnie perdrait quelque 100 millions de dollars par an, compte tenu des investissements en cours. " Mais nous visons l'équilibre pour 2003. A moins que d'ici là Khalifa Airways ne se rapproche d'Air Algérie, aux côtés d'un partenaire européen comme Alitalia, Air France ou Lufthansa… ", laisse entendre le PDG. Soit ! Seule certitude dans l'océan d'énigmes qui entourent Khalifa, l'homme d'affaires n'hésite pas à s'afficher généreux. Il prête son jet aux " people ", comme le footballeur Zinedine Zidane ou quelques rois du raï. Il affrète des charters pour acheminer les hommes d'affaires algériens qui désirent accompagner le président Bouteflika dans ses voyages. Il paie les déplacements des joueurs de l'OM.

Mais il n'oublie pas les plus humbles. " II nous a aidés deux fois cette année ", reconnaît Mostefa Khiati, président de Forem (Fondation nationale pour la promotion de la santé et le développement de la recherche), une organisation non gouvernementale d'Alger qui veut aider " les 250 000 enfants orphelins, victimes de la tragédie nationale ". " Khalifa nous a offert un premier vol charter pour emmener en vacances 140 enfants à Djanet, et un deuxième vol pour livrer 20 tonnes de matériel à des petits de Timimoun. " Une aide en nature estimée par le président de Forem à 2 millions de dinars (200 000 francs). Bien sûr, chaque fois, les caméras étaient là pour immortaliser l'événement.

Mais sous le feu des projecteurs Rafik n'a pas encore l'aisance d'un Bernard Tapie. Il déteste les séances de photos. L'un de ses pires souvenirs ? Sa conférence de presse au siège de Havas Advertising Sports (HAS) à Levallois, lors de l'annonce, en juin, de son partenariat avec l'OM. " C'est vrai, se souvient Laurent Thieule, le président de HAS, Rafik Khalifa était un peu intimidé par la foule de journalistes venus le questionner. Mais il a vraiment décidé seul de signer ce contrat, convaincu que ce partenariat donnerait de la visibilité à son groupe. "

" Plus que de la notoriété pour son groupe, Khalifa s'est peut-être aussi acheté une assurance-vie ", plaisante à moitié un expert de la politique algérienne. " A Alger, Khalifa disposerait de dix-huit gardes du corps. Avec l'OM, Khalifa se rend médiatique. Il devient difficilement éliminable, même si ses affaires tournaient mal. "

Rafik Khalifa n'a pas le temps d'écouter ces mauvaises langues. Demain, il sera à Turin, après-demain peut-être à Dubaï, pour négocier de fructueux contrats. Brouillon, mystérieux, il a pourtant insufflé, de l'avis même de ses détracteurs, un nouvel esprit de compétition dans le pays. Même Air Algérie, dont la fille du président est directrice de la monétique chez Khalifa, en a pris de la graine. La compagnie annonce sur son site Internet qu'elle va acheter de nouveaux avions. Ce soir-là, notre homme est au Zoom, une boîte de nuit d'Alger où des lycéennes en jeans aux coutures de strass s'improvisent prostituées d'un soir, et matent les étrangers assis sur des poufs. Rafik, lui, décompresse avec ses proches collaborateurs. La petite troupe sirote quelques flûtes de Champagne. Rafik restera jusqu'à 3 heures. Demain, il fera la grasse matinée jusqu'à midi, confiant dans sa bonne étoile.

ANN : un contre-pouvoir à Al-Jezira ?
ANN. C'est la dernière acquisition du groupe Khalifa et son premier pas dans les médias. La chaîne arabe d'information en continu Arab News Network, basée à Londres, était jusqu'alors la propriété de Rifaat el-Assad, le frère du président défunt Hafez el-Assad. L'ex-chef des forces spéciales syriennes s'est installé à Londres depuis qu'il est en délicatesse avec le régime de Damas. Il a lancé ANN en septembre 1997, au côté d'Abdelkader Koudjeti, un milliardaire algérien proche du président Abdelaziz Bouteflika, selon le journal algeria-interface.com.
Lourdement déficitaire, ANN était dirigée par un fils de Rifaat, Soumar. Selon nos sources, Khalifa aurait racheté ANN à la mi-octobre pour 200 millions de dollars, ce qui paraît colossal, la somme représentant l'équivalent de 10 % de la facture annuelle alimentaire algérienne !
Quelle sera la mission d'ANN ? Doit-elle servir de contre-pouvoir efficace au succès d'Al-Jezira dans les foyers algériens ? La chaîne financée par l'État du Qatar avait en effet multiplié les interviews d'officiers dissidents algériens, comme Habib Souaïdia, l'auteur de " La sale guerre ".
B. P.

 

 

 

 

 
Version imprimable
 
www.algeria-watch.org