| |
|
Rendre
lEtat aux citoyens
Par Ali Bahmane,
El Watan, 6 décembre 2001
Le retour à
la forme dEtat-providence esquissée avant le choc pétrolier
de 1986 simpose comme la solution idoine au terrible défi
posé par la paupérisation qui a fait plonger lAlgérie
à la centième place dans le monde. Laisance financière
actuelle plaide pour une telle réforme essentiellement liée
à un renouveau politique.
Des «super-walis»
à la tête de «super-régions» : des intermédiaires
entre le gouvernement et la wilaya, voilà lidée clef
sur laquelle travaille lExécutif pour réorganiser
lEtat algérien, convaincu que ce dernier souffre dabord
ou essentiellement dun déficit en structures
administratives. Une idée imposée à tout le pays
sans que soit prêtée la moindre attention à légard
des argumentations contraires qui établissent dautres diagnostics
et proposent dautres remèdes. Or, même le commun des
mortels sait que ce dont a cruellement besoin lEtat, cest
dune autre définition et dun tout autre rôle,
car ceux assumés jusque -là ont eu pour dramatique résultat
de conduire à la clochardisation totale de la société.
Le constat, implacable, est régulièrement établi
autant par des organismes publics algériens (CNES) que des institutions
internationales (FIDH). Quatorze millions dAlgériens ont
moins de 14 DA par jour pour vivre, parmi eux la moitié en a moins
de 7 DA. 35 % de la population sont au chômage, affectant essentiellement
les jeunes. Le taux doccupation moyen dun logement est de
7,3 personnes.
Enfin, 48 % de la consommation dans le pays sont le fait de 20 % de la
population. Un simple regard sur le quotidien des Algériens témoigne
de limportance des inégalités : le luxe le plus scandaleux
côtoie sans vergogne le dénuement le plus total, et cela
autant en zone rurale quen milieu urbain. Les richesses se sont
essentiellement édifiées sur la corruption, le commerce
illicite et le détournement de biens publics. La grande masse des
salariés , durement affectée par les licenciements massifs
des années 90, est happée vers le bas, perdant ce statut
de «classe moyenne» qui avait été un temps
durant les décennies 60 et 70 une des caractéristiques
dune Algérie en voie de modernisation. Le processus destructeur
a commencé dès lannée 1986, lorsque la chute
brutale des cours du pétrole avait poussé le pouvoir de
lépoque vers la solution la plus facile pour lui, celle du
désengagement de lEtat. Brutalement au début des années
90, ont été supprimés les soutiens des prix aux produits
de base, tels les céréales, le lait, le sucre qui permettaient
à la population laccès à une ration alimentaire
de base en mesure de prévenir les carences de santé. La
libéralisation totale des prix qui a suivi cette mesure a rendu
impossible laccès régulier aux produits dits de seconde
nécessité, lesquels assuraient un minimum de qualité
de vie : les biens énergétiques, les transports, le logement,
etc. Le coup de grâce a été la sauvage dévaluation
du dinar qui a amputé des trois quarts le pouvoir dachat
des Algériens. Des prix qui flambent et des revenus en chute libre
ont réduit le quotidien des Algériens à un parcours
du combattant sous le regard sévère du Fonds monétaire
international qui a mis sous sa coupe la gestion financière du
pays durant toute la décennie 90, avant linespérée
flambée des cours du pétrole du début du nouveau
millénaire. Des milliards de dollars dans les caisses dun
Etat qui ne sait pas quoi faire parce quil a perdu les réflexes
salvateurs de linvestissement et de la solidarité, un Etat
réduit à ne fonctionner que pour des décideurs politiques
qui en ont fait leur instrument de règne, loin des besoins énormes
dune population qui a gagné en nombre, produisant une jeunesse
avide en savoir et en bien-être. Celle-ci fut poussée pour
faire entendre sa voix, face au glacis qui lentourait, à
recourir à lexpression violente de la rue, créant
au sein même de cet Etat censé être au service des
administrés des réflexes assassins. Réformer lEtat
certes, mais pas comme lentend aujourdhui le gouvernement,
plus porté vers laccessoire que vers lessentiel. Le
retour à la forme dEtat-providence esquissée durant
les décennies 60 et 70 simpose comme la solution idoine aux
terribles défis posés par la paupérisation alarmante.
Un retour que faciliterait laisance financière actuelle à
la condition que la sphère politique dirigeante soit conduite à
se déconnecter de lEtat pour quil redevienne la propriété
exclusive des citoyens et non plus lapanage dune poignée
de cercles de puissants.
|
|
|