Londres, le 25 août 1999

Déclaration du Dr. Abdelhamid Brahimi
(Ancien Premier Ministre)

Réponse à Mr. Smail Hamdani

I - Est-ce que Mr. Smail Hamdani est frappé d'amnésie ou est-il de mauvaise foi?

Le Premier Ministre Smail Hamdani nous accuse d'avoir négligé le secteur industriel au cours de la décennie 1980. Tout le monde sait, en particulier les économistes, que ce sont les investissements dans les secteurs de l'industrie, de l'agriculture et du bâtiment et de la construction qui garantissent l'augmentation de la production intérieure brute et contribuent au développement économique et social dans un pays déterminé.

I Rappelons à cet égard quelques faits essentiels enregistrés au cours des trois décennies 1970,1980, 1990 :

1- Bien que le secteur industriel ait bénéficié de 60% de l'ensemble des investissements en Algérie entre 1967 et 1978, la plupart des sociétés nationales industriels étaient asphyxiées et frappées de paralysie en 1978.

2- Le nombre de travailleurs non productifs de ces sociétés nationales représentaient 52% de l'ensemble des travailleurs en 1978.

3- Le mode de gestion de ces entreprises publiques étaient plutôt d'ordre administratif et obéissait aux injonctions quotidiennes du ministère de l'industrie et non aux mécanismes et aux normes économiques et aux régles de gestion universellement admises.

4- Au lieu de dégager un surplus et des bénéfices pour contribuer au financement du développement comme devrait être leur rôle, les sociétés nationales faisaient appel pour la plupart à des ressources budgétaires de l'Etat pour combler leur déficit chaque année.

5- La dette intérieure et extérieure (c'est-à-dire en dinars et en devises) de ces sociétés nationales avait atteint 179 milliards de dinars en 1978 soit près de 40 milliards de dollars représentant le double de la production intérieure brute de la même année.

6- En 1978, les sociétés nationales industrielles tournaient en moyenne à 40% de leur capacité installée. Ce taux d'utilisation est monté à 80% entre 1980 et 1985 pour descendre dramatiquement par la suite au dessous de 20% entre 1996 et 1999.

7- Ces sociétés nationales étaient connues pour le recours excessif à l'assistance technique étrangère. En effet, entre 1973 et 1978, il a été signé 4912 contrats d'assistance technique (bureaux d'études et sociétés d'engineering) dans le secteur industriel pour un montant de 79,4 milliards de DA soit 18 milliards de dollars représentant 90% de l'ensemble de l'assistance technique étrangère en Algérie.

II - Evolution des principaux paramètres économiques et extra-économiques

1- Evolution de la P.I.B.
La production intérieure brute (PIB) est passée 86,7 milliards de DA, soit 19,3 milliards de dollars à 248,4 milliards de DA, soit 55,2 milliards de dollars en 1985. La PIB a presque triplé en 6 ans. La PIB a atteint 261,8 milliards de DA 55,8 milliards de dollars en 1989 pour chuter à 41 milliards de dollars en 1998. La PIB par tête d'habitant est passé de 360 dollars en 1970 à 850 dollars en 1975. Elle a atteint 2560 dollars en 1985 et 2270 dollars en 1989. Ensuite, la PIB par tête d'habitant a dramatiquement baissé à 1200 dollars en 1995 et à 1376 dollars en 1998 soit 54% de son niveau en 1985.

2- Le chômage
Entre 1979 et 1988, 1.030.000 emplois ont été créés. Le chômage est passé de 1.141.276 en 1988 avec un taux de 20% à plus de 3.000.000 en 1988 avec un taux de 34%. Le nombre des chômeurs a presque triplé en 10 ans. Le chômage en augmentation constante depuis 1992 va encore s'aggraver au cours de la période à venir compte tenu de la tendance vers la baisse du taux d'investissement et de l'accroissement de la population.

3- La balance commerciale
La balance commerciale des biens et services de l'Algérie a été déficitaire de 53,243 milliards de DA soit 12 milliards de dollars entre 1967 et 1978. C'est ce déficit financier des sociétés nationales qui a poussé ces dernières à s'endetter davantage et à recourir au marché financier international. Par contre, la balance commerciale des biens et services a été excédentaire entre 1979 et 1988 en dégageant un excédent de 73,35 milliards de DA, soit 16,3 milliards de dollars au cours de cette période.

4- La dette extérieure
La dette extérieure était de 19,4 milliards de dollars en 1979 représentant 100% de la PIB. Grâce à des mesures d'assainissement économiques prises par le gouvernement, cette dette a été réduite à 12,7 milliards de dollars en 1984, soit 25% de la PIB pour remonter à 21 milliards de dollars en 1989, soit 37,6% de la PIB. Cet accroissement est due à la baisse drastique des prix du pétrole dès janvier 1986. La dette du pétrole est passée à 26 milliards de dollars en 1991 et à 34 milliards de dollars en 1998 et 40 milliards de dollars si l'on inclut la dette militaire. En effet, les dépenses militaires se sont accrues de 45% en 1994 en 1996 et ont continué à augmenter compte tenu de l'accroissement des importations d'armement et d'équipements militaires induites par la politique sécuritaire poursuivie par le pouvoir.

5- L'habitat
Mr. Smail Hamdani déclare à "Asharq Al Awsat" que c'est "Brahimi Abdelhamid qui est responsible de la crise actuelle du logement". Laissons les chiffres parler. Entre 1967 et 1978, seulement 379.000 logements ont été réalisés, soit 31.000 logements en moyenne par an. Par contre, 434.000 logements ont été réalisés entre 1980 et 1984 soit près de 87.000 logements par an en moyenne avec plus de 117.000 logements réalisés pour la seule année 1983. Autrement dit, en 5 ans il a été réalisé plus qu'en 12 ans/ Ceci a été obtenu grâce au renforcement des moyens nationaux de réalisation. L'impact sur l'emploi a été significatif. En effet, le nombre des travailleurs des entreprises publiques de réalisation était passé de 276.600 en 1979 à 462.300 représentant une croissance de 67% entre 1979 et 1984 soit un taux de croissance de l'emploi supérieur à 11% par an dans le secteur du bâtiment et de la construction. Tout le monde sait que l'activité du secteur BTP a considérablement baissé au cours de la décennie rouge (les années 1990) puisque l'on enregistre la réalisation de près de 40.000 logements seulement par an, rendant la crise du logement explosive.

6- La crise sociale
La crise sociale a été aggravé depuis 1990 par le dysfonctionnement de l'économie et a pénalisé non seulement les titulaires de bas revenus, mais a fini par laminer la classe moyenne. D'autre part, l'aggravation des tensions sociales alimentée en particulier par l'inflation (qui a atteint 45% en 1994, niveau jamais atteint depuis l'indépendance), le chômage, le marché informel, l'économie de bazar, la répartition inégale des revenus et des richesses, a exaspéré les inégalités sociales. La classe moyenne fort importante jusqu'en 1986 et garante de la cohésion et de la paix sociales a commencé à s'éroder depuis 1995-96. D'ailleurs, le ministre actuel de l'industrie a reconnu en février 1999 que la pauvreté absolue frappe aujourd'hui 14 millions d'Algériens.

7- Crise morale
La corruption, les détournements de fonds publics, les gains illicites, la bureaucratie (elle-même génératrice de corruption), des privilèges et des faveurs défiant la loi et la justice, l'accumulation des richesses par une minorité, non par l'effort mais par toutes sortes de combines et de procédés illicites ainsi que l'impunité ont contribué à affaiblir la cohésion et la solidarité sociales et à accroître l'hostilité des citoyens à l'égard des autorités qu'ils tiennent pour responsables de l'aggravation de leurs conditions économiques et sociales. Ce sont ces facteurs qui expliquent la crise de confiance entre gouvernants et gouvernés. S'agissant de la corruption, Mr. Smail Hamdani déclare à "Asharq Al Awsat" que celle-ci estimée par mes soins à 26 milliards de dollars en 1990 n'est pas fondée. Tout le monde sait que cette déclaration m'a valu les foudres du régime et a failli me coûter la prison sur ordre du gouvernement de l'époque. Pourtant, aujourd'hui 9 ans après, tout le monde reconnaît l'ampleur de ce cancer. En 1996, le ministre de l'industrie avait estimé la corruption à 2 milliards de dollars par an. Il a été aussitôt relevé de ses fonctions. La presse écrite algérienne avance le chiffre de 36 milliards de dollars en 1999 et évoque même l'éventualité d'une amnistie fiscale en préparation à la présidence de la République pour le blanchissement en Algérie des fonds ainsi détournés. Autrement dit, le pouvoir est d'accord pour aministier les voleurs mais pas pour amnistier les détenus politiques injustment emprisonnés pour délit d'opinion.

III - La crise algérienne est d'essence politique

La crise politique a ses origines dans la nature même essentiellement étatiste, dirigiste, arbitraire, paternaliste et démagogue et est caractérisé par l'absence de démocratie et le manque de libertés, notamment la liberté d'expression, malgré les différences de styles ou de méthodes des différents chefs d'Etat qui se sont succédés. Cette crise politique a été aggravée par le coup d'état de janvier 1992 avec l'annulation des élections législatives, l'établissement de l'état d'urgence, le renforcement des mesures de repression (arrêtées par le decret du 30 Septembre 1992, copie aggravée du decret du 14 août 1941 pris par le gouvernement de Vichy) ainsi que la violation de la Constitution et la violation des droits de l'homme: arrestations arbitraires massives, élèvements, exécutions extra-judiciaires, torture.

Depuis 1992, la violence est devenue une politique délibérée du régime semant la haine, la discorde, la terreur et la mort parmi les fils d'un même peuple épris de dignité, de liberté et de justice sociale. Résultat: plus de 178.000 morts en 7 ans et demi . et des milliers de disparus. Depuis le 15 avril 1999, je me suis refusé à faire toute déclaration publique sur la situation de mon pays en attendant de voir comment "la démarche de la concorde civile" va être concrètement mise en oeuvre.

Force est de constater que plus de 4 mois après son installation à la présidence de la République, Mr. Abdelaziz Bouteflika n'a annoncé aucun plan pratique pour concrétiser la réconciliation nationale, tant attendue par l'écrasante majorité du peuple algérien. Si ce n'est la loi sur "la concorde civile", basée sur une approche polcière et sécuritaire, donc partielle et partiale. Tout le monde sait que ce projet de loi existait bien avant les élections d'avril 1999 et que l'accord passé dans l'opacité entre les services de la sécurité militaire et l'AIS remonte à l'été 1997. Cet accord réchauffé aujourd'hui et servi au peuple ainsi que la loi qui s'en est inspirée, bien que positifs, n'ouvrent pas de perspectives de réglement politique de la crise et ce d'après les déclarations publiques du Chef de l'Etat et l'interview donné par son Premier Ministre à "Asharq Al Awsat".

Ni les scoops, ni les discours, ni les diversions médiatiques internes et externes ne sauraient sortir l'Algérie de la situation dramatique actuelle, Ni les insultes, ni les investives, ni le regard persistant dans le rétroviseur ne permettront au peuple algérien de sortir des difficultés innombrables de la vie quotidienne. Si Mr. Bouteflika refuse la dimension politique pour sortir l'Algérie de la crise par des actions concrètes, sa démarche plutôt floue est vouée d'avance à l'échec. Car, le peuple algérien ne juge que sur des résultats concrets. Il est temps que les anciens procédés qui consistent àdiaboliser ses adversaires politiques cessent parce que vains et trompeurs et ne font que falsifier la réalité et conduire à l'impasse. Couvrir d'opprobre des personnalités politiques qui ont sacrifié leur vie pour que l'Algérie se libère du joug colonial et se construise dans la liberté, la dignité, la transparence et la justice sociale tels que Dr. Ahmed Taleb Ibrahimi, Hocine Aït Ahmed, Abdelhamid Mehri, Ali Yahia Abdennour, Rachid Benyelles ou moi-même ainsi que de nombreux autres frères patriotes chaque fois qu'ils parlent de réconciliation nationale, et s'appuyer sur des opportunistes anciens et nouveaux ne contribueront qu'à prolonger la crise et la compliquer davantage. Il est curieux à cet égard de voir Mr. Bouteflika utiliser les média étrangers pour insulter et tirer à boulets rouges sur d'anciens responsables actuellement en résidence surveillée comme le prédent Chadli Bendjedid ou en exil et ne répond même pas au général en retraite Khaled Nezzar qui l'a trainé dans la boue maintes fois et publiquement à travers la presse écrite locale. Ni les insultes, ni la déformation et la falsification des faits, ni la désinformation, ni le monopole, ni le monologue, ni l'autosatisfaction ne sortiront l'Algérie de la situation catastrophique où elle est plongée depuis 8 ans.

Je rappelle, pour ma part, que seule la réconciliation nationale est en mesure de sortir l'Algérie de la crise multidimensionnelle actuelle grâce un dialogue global entre le pouvoir et les partis politiques réellement représentatifs sans exlusion. Le but de ce dialogue est de préparer le retour à la souveraineté populaire dans la transparence et dans la démocratie sans fraude, ni falsification des faits et des réalités. Le retour à la démocratie passera nécessairement par une période de transition caractérisée en particulier par:

· La fin de l'effusion de sang;
· La levée de l'état d'urgence;
· La libération de tous les détenus politiques;
· Le désarmement des milices;
· L'annulation de tous les textes législatifs et réglementaires repressifs arretés depuis janvier 1992;
· La fin des pratiques repressives (arrestations arbitraires, enlèvement, torture, liquidations physiques extra-judiciares);
· Le respect des libertés, notamment la liberté d'expression, y compris l'accès des leaders politiques aux médias lourds dont le fonctionnement est assuré par les impôts des citoyens.

Seules des mesures d'apaisement, selon un plan déterminé avec un échancier précis, sont en mesure de créer des conditions favorables au rétablissement de la paix et à la réconciliation nationale. Sans la réconciliation nationale et sans la paix il ne saurait y avoir de démocratie, ni de relance économique, ni de stabilité, ni d'investissements étrangers (en dehors des hydrocarbures où les investissements n'ont aucun impact sur l'emploi, ni sur la balance des paiements). Faut-il rappeler que depuis 1992, l'Algérie a eu 4 chefs d'Etat, 6 premiers ministres et des centaines de ministres alors que les 3 ou 4 généraux qui se trouvent au sommet de la hiérarchie militaires sont toujours en poste.

Au cours des 8 dernières années, l'Algérie a perdu trop de victimes, trop de temps et trop d'argent et se trouve dans l'impasse. Il est temps que la raison et la sagesse prévalent sur la violence, la haine et la discorde. Seule la voie du dialogue, de la réconciliation nationale et le retour à la souveraineté populaire dans la transparence peut sortir l'Algérie de la crise catastrophique actuelle. Engagée dans une voie pacifique et démocratique, l'Algérie peut alors, mais alors seulement, être reconstruite dans la paix, la tranquilité, la fraternité, la solidarité et la justice sociale. C'est cette voie qui garantira la stabilité en Algérie, dans le Maghreb et dans le bassin méditerranéen.

Dr. Abdelhamid Brahimi

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