Les Algériens, exténués par leurs propres malheurs, suivent les événements en silence

Les frappes sur l'Afghanistan sont attentivement suivies par la population qui reste divisée, sans que cela déchaîne les passions.

ALGER, de notre envoyée spécialeFlorence Beaugé, Le Monde 13 octobre 2001

Les frappes américaines en Afghanistan n'ont pas suscité de réactions de rue en Algérie. Le pays étant toujours en état d'urgence, les manifestations sont soumises à autorisation préalable mais, surtout, la population est exténuée par ses propres malheurs, à commencer par ses conditions de vie.
L'eau, par exemple, ne coule à Alger ces derniers temps qu'un jour sur trois, quand ce n'est pas un jour sur cinq.

Les événements d'Afghanistan sont toutefois suivis avec une extrême attention et le fait que la chaîne de télévision d'information continue Al-Jazira ait cessé, il y a quelques jours, d'émettre en analogique via Eutelsat, son principal vecteur de diffusion dans le monde arabe et au Maghreb, pour passer au numérique, crée une grande frustration. Lundi 8 octobre, les magasins spécialisés en électronique ont été pris d'assaut, chacun se renseignant sur le prix des décodeurs numériques et se laissant parfois tenter, en dépit du coût de l'investissement (entre 14 000 et 37 000 dinars, soit l'équivalent de 1 400 à 3 700 francs).

La soif d'information est immense en Algérie, et la chaîne de télévision nationale, appelée ironiquement L'Unique, ne comble pas ce besoin. Quant aux télévisions françaises, elles sont très regardées, mais leurs journaux sont suivis avec une certaine suspicion, et l'étiquette de "chaîne islamiste" souvent collée à Al-Jazira est mal perçue.

Une fois encore, les Algériens se retrouvent divisés entre éradicateurs (minoritaires mais très actifs) et réconciliateurs. Si les premiers se félicitent de la manière forte employée par les Etats-Unis en Afghanistan, les seconds partagent le sentiment d'humiliation collective ressenti par le monde musulman. "C'est une honte que l'Amérique s'attaque à un pays depuis longtemps à l'état de cadavre", estime ainsi un universitaire. Plus fataliste, un jeune souligne qu'il était "prévisible que les Américains cherchent du sang musulman pour se venger des attentats du 11 septembre". La référence aux victimes de Palestine et d'Irak est récurrente et elle n'est pas de pure forme. Que le prix d'une vie soit plus ou moins élevé en fonction du pays n'a pas fini de scandaliser.

Du côté des partis politiques agréés, les quelques réactions enregistrées jusque-là sont sans surprise. Les deux partis islamistes membres de la coalition gouvernementale, le Mouvement de la société de paix (MSP) et Ennahda se sont dits inquiets, tandis qu'Abdelkader Boukhamkham, ancien responsable du Front islamique de salut (FIS, dissous), qualifiait, dans une déclaration de presse, les alliés arabes et musulmans des Etats-Unis de "traîtres à leur religion, à leur peuple et à leur patrie".

Le pouvoir tente, quant à lui, de concilier tout le monde. D'un côté, l'Algérie participe officiellement – mais pas militairement – à la grande coalition internationale de lutte contre le terrorisme. De l'autre côté, elle doit ménager sa base. C'est pourquoi le parti majoritaire, le Front de libération nationale (FLN), a condamné, par le biais de son organe d'information, Al-Ahrar, ce qu'il appelle "l'assassinat" du peuple afghan.

Un double langage qui ne trompe personne. C'est ainsi que le journal nationaliste Al-Chourouq a récemment fait remarquer avec amertume que dans le monde arabe "aucun pouvoir en place n'a consulté son peuple, ni son Parlement, ni procédé au moindre sondage" pour prendre le pouls de son opinion publique quant à l'action entreprise contre Oussama Ben Laden.


 

 

 

 

   
www.algeria-watch.org