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LE MYSTERE BOUTEFLIKA José Garçon Politique internationale/4ème trimestre 1999 Abdelaziz Bouteflika sera-t-il l'homme de la rupture et du retour à la paix civile ou, au contraire, celui de la restauration autoritaire du régime algérien ? Six mois après son arrivée au pouvoir, rien ne permet de trancher. Mais celui qui apparaissait comme un politicien dépassé, exhumé de l'ère Boumédiène et mis en place par l'armée, a réussi un tour de force. Il a donné l'impression d'inscrire son action dans le cadre d'un changement radical et a fait passer le message qui en découle. A savoir que ce bouleversement nécessite le soutien de la communauté internationale afin d'être « imposé » à la haute hiérarchie militaire. Le message n'a rien de nouveau. Depuis Chadli Bendjedid, les chefs de l'État algérien - et ceux qui les conseillent - sont passés maîtres dans l'art de réclamer un appui international en se présentant comme de « bons réformateurs » face à un système « bloqué ». A l'époque déjà, l'entourage de Chadli vantait son désir de faire sortir l'Algérie du carcan de l'économie socialiste et déplorait « l'opposition de la vieille garde du FLN », l'ancien parti unique. Celui de Liamine Zéroual appelait à le soutenir, arguant qu'il aurait ainsi les mains libres pour imposer un « dialogue » aux « éradicateurs ». Abdelaziz Bouteflika n'innove donc pas en cherchant à apparaître comme un tenant de la rupture face à l'immobilisme. Mais son habileté majeure consiste à crédibiliser les intentions qui lui sont prêtées et à rétablir son image par un activisme débordant. Bousculant habitudes et langue de bois, il multiplie les effets d'annonce sur des thèmes populaires - paix, service militaire, corruption... - et déploie une intense activité diplomatique. Il existe donc bien un style Bouteflika qui tranche incontestablement sur celui de ses prédécesseurs. Mélange de mépris, de séduction, d'arrogance narcissique, de populisme et de démagogie, il se caractérise surtout par un autoritarisme qui revient à frapper tous azimuts pour occuper le terrain et marquer les esprits. Il faut y ajouter un réel talent pour s'approprier la paternité de décisions qui ne dépendent pas forcément de lui ou qui étaient prévues de longue date, comme l'ouverture de la bourse d'Alger. La future reprise des vols des compagnies européennes vers l'Algérie en est un autre exemple. L'amélioration de la situation sécuritaire et l'intérêt de ces compagnies pour la masse des Algériens qui traversent quotidiennement la Méditerranée y sont évidemment pour beaucoup. Mais, dès son arrivée au pouvoir, Abdelaziz Bouteflika avait dénoncé « l'embargo de fait imposé à l'Algérie ». Du coup, la reprise des liaisons aériennes, événement populaire s'il en est, lui est attribuée. Le style Bouteflika Le chef de l'État a su transformer le verbe et la diplomatie en deux armes décisives. Car il parle. Beaucoup et partout, parfois dans un arabe semi-médiéval et incompris par l'écrasante majorité de la population, mélangeant versets du Coran et sentences du Prophète, souvent dans un français précieux, voire désuet. Il aime à provoquer le dialogue avec la foule, la flatter et la fustiger tour à tour, martelant du poing sur la table. La télévision algérienne, rebaptisée par la rue « Canal Bouteflika », n'en finit pas d'égrener ses discours et d'énumérer les messages qu'il envoie ou qui lui parviennent de ses homologues étrangers. Pas une semaine ne s'écoule sans qu'il n'accorde une interview à un organe de presse étranger, parfois même par téléphone. Dans ce flot d'interventions, il souffle sans cesse le chaud et le froid, notamment s'agissant de la France et du Maroc. Il flatte le nationalisme des Algériens en leur faisant miroiter le retour à un passé mythifié et sait faire preuve de cynisme. « Aucun des deux camps n'a tenté de s'attaquer à ma personne lorsque j'étais loin des affaires », affirme-t-il aujourd'hui pour justifier ses contacts avec les islamistes. Il n'a pas non plus son pareil pour enfoncer des portes ouvertes en lançant quelques vérités admises par tous mais rendues taboues par sept ans de propagande politico-médiatique. Alors qu'au mépris de toute évidence, le bilan officiel du conflit est établi à 26 000 victimes, Bouteflika fait état, pour la première fois, d'un chiffre qui rejoint celui de l'opposition : 100 000 morts. Autre exemple : le haut commandement de l'armée et les personnalités politiques qui s'abritent derrière lui soutiennent que la violence est « bien antérieure » à l'interruption du processus électoral de 1991 (qui avait vu la victoire des islamistes du FIS). Il déclare, lui, que cette annulation est un « délit » et une « violence » - ce qui contredit la doctrine officielle selon laquelle ladite annulation aurait « sauvé le pays du péril islamiste ». Mieux encore : une partie de la société algérienne considère-t-elle que les chefs du FIS sont à l'origine de la guerre ? Il rétorque qu'il doit en tenir compte, mais qu'il a personnellement « beaucoup de respect pour Abassi Madani qui a été un compagnon d'armes pendant la guerre de libération » et « respecte Ali Benhadj car il est un homme de conviction ». La diplomatie, dont il maîtrise bien les ficelles pour avoir dirigée celle de son pays pendant plus de quinze ans, est devenue, quant à elle, beaucoup plus que son domaine réservé. Elle est à la fois une manière de signifier aux Algériens qu'ils lui doivent de n'être plus les parias qu'ils étaient depuis sept ans de guerre et un formidable moyen de trouver sur la scène internationale la légitimité qui lui fait défaut à domicile. En témoigne l'insistance avec laquelle deux proches du chef de l'État - le général Larbi Belkheir et Driss Djazaïri - ont demandé fin juin au Département d'État que Bouteflika puisse rencontrer Bill Clinton en septembre 1999, en marge de l'Assemblée générale des Nations unies à New-York (ce qui n'a pas eu lieu, le président algérien n'ayant finalement même pas pu s'entretenir avec Madeleine Allbright ou avec Richard Holbrook, l'ambassadeur américain à Washington). On ne peut comprendre, en effet, l'activisme des six premiers mois de sa présidence et l'organisation, le 16 septembre, du référendum populaire sur « la paix et la concorde civile » si l'on oublie qu'il a pour obsession de faire oublier le péché originel de son accession au pouvoir : une fraude massive qu'il a lui-même suscitée en exigeant - et en obtenant - du commandement militaire un important taux de participation au scrutin (1). Oublier la fraude Car c'est un candidat unique choisi par les militaires qui a été élu le 15 avril 1999. A l'issue de la première campagne présidentielle véritablement pluraliste de l'histoire de l'Algérie indépendante (2), ses six adversaires ont préféré se retirer de la course pour mieux refuser de cautionner un simulacre de démocratie Ce retrait collectif est d'autant plus apparu comme un fiasco du pouvoir qu'il a marqué un succès du plus déterminé de ses opposants : Hocine Aït-Ahmed qui fut à la fois rassembleur et moteur de ce pôle du refus. Les conditions de l'élection du septième président algérien ont ainsi ramené le pays à l'ère du parti unique, deux ans après que les autorités se furent targuées d'avoir « parachevé la construction des institutions démocratiques » (3). Cette contre-performance a aussi révélé l'une des contradictions majeures du régime : chercher sans cesse à se légitimer par les urnes tout en refusant d'accepter la moindre expression populaire libre. Elle a, du même coup, montré que l'enjeu essentiel de la crise algérienne se situait ailleurs que dans les conflits idéologiques et la confrontation « modernité/obscurantisme islamiste », même si le terrorisme islamiste avait permis jusque-là d'en masquer la réalité. Cette élection a permis, en effet, d'identifier le cour du problème : la nature d'un pouvoir totalitaire qui ne se reproduit que par cooptation, ne tolère aucune ouverture démocratique et paraît incapable de se réformer. L'activisme du chef de l'état, le référendum sur la paix... et une bonne dose de chance, auront toutefois permis à Abdelaziz Bouteflika d'estomper l'opprobre général qui suivit son élection. Car tout semble lui sourire. La remontée du prix du baril de pétrole lui a apporté une bouffée d'oxygène dans le domaine économique. La tenue du sommet de l'OUA en juillet 1999 à Alger (prévu bien avant la démission forcée de Liamine Zéroual en septembre 1998) puis, en septembre, l'Assemblée générale des Nations unies à New York lui ont servi d'intronisation internationale. Auparavant, la mort de Hassan II lui avait fourni l'occasion de se présenter comme « l'homme fort » du Maghreb et de rencontrer, en marge des obsèques du roi, ses principaux homologues étrangers. L'occasion aussi de réussir un coup politico-médiatique de nature à séduire les Occidentaux en serrant la main de l'Israélien Ehud Barak (4). Avec l'AIS, rien de nouveau Ces initiatives relèvent-elles, pour l'essentiel, d'une politique-spectacle destinée à le crédibiliser et à couper l'herbe sous le pied de son opposition ? Force est de constater que, en dépit de leur surmédiatisation, les mesures rendues publiques jusqu'au début de l'automne 1999 ne comportent rien de nouveau et ne sont pas de nature à changer l'ordre des choses. C'est particulièrement vrai du désarmement de l'Armée islamique du salut (AIS, le bras armé du FIS) et de l'amnistie qui s'est ensuivie. « L'adieu aux armes » de l'AIS, qui aurait été « arraché » par Abdelaziz Bouteflika, avait en réalité été négocié depuis deux ans par le haut commandement militaire. Madani Mezrag, le chef de l'AIS, aura donc renoncé officiellement en juin 1999 à une lutte armée qu'il avait abandonnée... depuis octobre 1997, époque à laquelle il avait conclu avec l'armée une trêve unilatérale ressemblant fort à une reddition. Quant à la collaboration contre les GIA, à laquelle Madani Mezrag s'est déclaré prêt, elle s'était concrétisée dès les premiers mois suivant l'accord de 1997 et n'a jamais cessé depuis. Revue à la baisse avec 2 000 libérations au lieu des 5 000 prévues, l'amnistie annoncée par le chef de l'État était, elle aussi, contenue dans l'accord de 1997. Elle était toutefois restée lettre morte en raison d'une âpre lutte de clans au sommet de la hiérarchie militaire qui avait précipité la démission forcée de Liamine Zéroual. A la suite de ce conflit, ce dernier avait refusé d'avaliser la première loi d'amnistie négociée par les chefs militaires, apparemment parcequ'elle envisageait la réintégration d'une partie des « combattants » de l'AIS dans les forces de sécurité. Deux intérêts auront, en fait, convergé pour officialiser l'accord de 1997. Les militaires avaient besoin de donner à cette trêve une « couverture » politique et juridique. Jamais reconnue publiquement, elle était cependant impossible à dissimuler car la population voyait circuler librement les combattants de l'AIS, parfois accompagnés par les forces de sécurité, dans trois régions : Jijel (est), Chlef (ouest) et Larbaa (Algérois). La haute hiérarchie de l'armée se devait donc de régulariser cette situation. Elle espère, en outre, que la perspective d'une amnistie incitera les groupes armés n'ayant pas rejoint la trêve à s'y rallier. Les « décideurs », comme on appelle en Algérie la poignée de hauts gradés qui exercent la réalité du pouvoir, obéissent également à une motivation moins avouable mais décisive : permettre aux éléments des forces de sécurité infiltrés dans les maquis de bénéficier de l'amnistie dans la foulée. Il s'agit d'une précaution indispensable car nombre d'entre eux ont participé à des actions attribuées aux islamistes. Ils ont, dès lors, toutes les chances d'être reconnus par la population. De son côté, l'AIS, piégée par une trêve dont elle n'avait rien obtenue mais sur laquelle elle ne pouvait revenir faute de se mettre la population définitivement à dos, était en quête d'une reconnaissance officielle. C'était la condition sine qua non pour obtenir une amnistie et prétendre à la garantie d'une réinsertion pour ses troupes. Abdelaziz Bouteflika avait-il intérêt à assumer politiquement l'accord de 1997 ? La réponse ne fait guère de doute car, tant que le problème de la violence ne sera pas réglé - ou du moins tant que la volonté de s'y attaquer ne sera pas clairement affichée - les investisseurs étrangers continueront à bouder le pays. Mais, surtout, le chef de l'État, qui avait axé toute sa campagne sur la paix, montre par là qu'il tient ses promesses électorales. Il apparaît ainsi comme un faiseur de paix aux yeux des Algériens et d'une communauté internationale qui a exprimé pour la première fois sa désapprobation face au trucage d'une élection. Ce faisant, il place ses opposants dans une position difficile. Pour une raison simple : ces derniers militent depuis longtemps en faveur de la paix, ce qui leur a valu d'essuyer des années durant les insultes et les torrents de haine de ceux qui en découvrent aujourd'hui les vertus. L'opposition se voit donc réduite au silence alors même que les mesures juridiques et techniques annoncées sont loin d'initier un réel processus de réconciliation nationale susceptible d'aboutir à un règlement négocié et pacifique de la crise. Une situation que résume le général et ancien chef d'état-major Rachid Ben Yellès (5) : « Si l'on ne peut qu'être d'accord avec un objectif aussi noble que la concorde civile, il en va tout autrement de la démarche suivie pour y parvenir. M. Bouteflika s'est bien gardé de parler de « plan », ce qui suppose des engagements précis, des échéances et l'obligation de rendre compte des résultats [...]. La démarche aurait eu bien plus de chances d'aboutir si l'on avait pris le temps de la faire précéder d'un débat national qui aurait constitué une véritable thérapie de groupe pour exorciser la haine qui est en nous - un débat auquel auraient été conviés tous ceux qui, de près ou de loin, directement ou indirectement, auraient pu apporter leur contribution. L'enjeu en valait la peine »... La présidence a présenté ce sixième recours aux urnes en quatre ans comme « un jalon dans la pratique démocratique ». Mais le libellé de la question soumise à référendum (6) a confirmé que celui-ci avait tout du plébiscite et bien peu d'une consultation démocratique visant à explorer les voies de la paix. « Il faut avoir été totalement coupé de ce peuple pour ignorer que son souhait le plus ardent depuis 1992 est le rétablissement de la paix, remarque le général Rachid Ben Yelles. C'est donc lui faire injure que d'en douter et de le consulter sur ce sujet ». Abdelaziz Bouteflika ne l'ignorait pas davantage que son prédécesseur Liamine Zéroual qui, comme lui, fit de la paix le seul mot d'ordre de sa campagne électorale. D'où l'idée de ce référendum dont l'issue était attendue. Il n'avait en réalité qu'un seul objectif : combler le déficit de légitimité du chef de l'État et substituer aux chiffres contestés de son élection un oui « franc et massif » présenté désormais comme le véritable score électoral d'Abdelaziz Bouteflika (7). Les chances de la paix Un référendum sur la paix fait-il nécessairement la paix ? La libération de quelque 2 300 prisonniers islamistes constitue incontestablement un geste de détente, même si elle n'est que la contrepartie (tardive) du désarmement de l'AIS en 1997. Mais cet accord ne concernait, à l'automne 1999, que le « bras armé » du FIS et ne portait que sur une amnistie partielle. Elle peut donc difficilement déboucher sur la paix. Les violences qui ensanglantent le pays depuis que l'AIS a déposé les armes, il y a deux ans, ont prouvé que cette organisation était loin de contrôler tous les groupes et groupuscules armés (les grands massacres aux portes d'Alger ont eu lieu au moment où était négociée la trêve unilatérale avec le bras armé du FIS). Qu'on accorde aujourd'hui, et pour les besoins de la cause, aux chefs de l'AIS et du FIS un rôle qu'ils ne jouent pas dans la réalité n'y change rien (8). D'autant que le mouvement islamiste reste très partagé sur cette question. Quatre des principaux dirigeants du FIS, parmi lesquels Abdelkader Hachani, le plus politique et le plus pragmatique d'entre eux, ont exprimé publiquement leurs réserves sur la démarche de Bouteflika (9). On voit mal en tout cas comment un arrangement entre pouvoir et AIS, dont les Algériens ignorent à peu près tout, suffirait à régler un conflit de plus de sept ans, très meurtrier et particulièrement complexe en raison notamment du nombre de protagonistes qui y sont impliqués. On peut en outre douter de la viabilité d'une solution qui n'impliquerait que les acteurs de la violence. Cela reviendrait à signifier que celle-ci est une voie royale pour conserver le pouvoir, y accéder ou en obtenir quelques miettes. Les autorités peuvent, certes, se prévaloir d'une nette amélioration de la situation sécuritaire, essentiellement dans les grandes villes. Pourtant, les violences imputées officiellement aux groupes armés islamistes qui, souvent, n'ont d'islamistes que le nom et s'apparentent davantage au banditisme, sont loin d'être endiguées. Selon Alger, elles seraient principalement le fait de deux factions rivales : les GIA et le « Groupe salafiste pour la prédication et le combat » (GSPC). L'opinion publique algérienne et nombre de chancelleries étrangères en attribuent cependant une partie à certains membres des services de sécurité. Pourchassés par les forces de l'ordre et les milices d'autodéfense, ces groupes, bien que de plus en plus isolés, conservent quoi qu'il en soit une réelle capacité de nuisance. Si le commandement militaire cherche à étendre la « trêve » à d'autres organisations en espérant que l'amnistie accélérera le mouvement des repentis (10), les raisons de la violence demeurent. Une répression aveugle, le désir de vengeance et une misère effroyable favorisent la constitution d'un lumpen, vivier inépuisable de tous les terrorismes. Et l'avenir ne s'annonce pas forcément rose. Abdelaziz Bouteflika a promis un « châtiment impitoyable » à ceux qui ne se seront pas rendus après la date limite de janvier 2OOO. Si tel était le cas, l'engrenage répression/vengeance risque de déboucher sur un nouveau cycle de violences. Dans ce contexte, la démarche actuelle, qui n'est que le prolongement juridique d'un accord partiel, a peu de chances d'aboutir à un règlement global du conflit. D'autant que les 200 000 miliciens armés par l'État n'en sont pas parties prenantes et que le problème de leur désarmement ne semble pas d'actualité. Toute la question est donc de savoir si Bouteflika a la volonté, au-delà de simples mesures d'apaisement, d'enclencher un véritable processus de réconciliation. Et s'il en a la latitude. Ce que veut faire Bouteflika Pour l'instant, nul ne sait vraiment ce que le chef de l'état entend faire de la légitimité qu'il juge avoir acquise à travers le référendum sur la paix. Du coup, on ignore aussi si les éventuelles mesures qu'il prendra sont susceptibles de le faire entrer en conflit avec la haute hierarchie de l'armée et des « services » ou d'en bouleverser les équilibres internes. Cette double inconnue -qui induit évidemment la question de son autonomie face à l'armée - déterminera en grande partie la tournure des événements. Car, en Algérie, les évolutions et les bouleversements politiques sont presque toujours provoqués - ou au minimum directement liés - à l'évolution des rapports de force au sein du groupe des « décideurs ». Surtout que les différents clans du pouvoir peuvent utiliser la menace d'explosion sociale, mais aussi la violence, pour brouiller les cartes. On l'a vu à l'approche du référendum sur la paix où, après quelques mois de relative accalmie, embuscades et attentats meurtriers ont repris. Le silence absolu qu'il a observé pendant plus de vingt ans n'aide guère à y voir clair sur ses intentions, même si son absence de la scène politique lui permet d'affirmer qu'il « n'a pas été impliqué dans le conflit » et qu'il ne porte aucune responsabilité dans la situation désastreuse du pays. Quant à ses professions de foi sur la paix, il est tout aussi difficile d'en mesurer la sincérité dans la mesure où il ne s'est jamais prononcé sur le sujet depuis le début des affrontements. Très récente, son approbation de « l'offre de paix » signée à Rome par l'opposition en 1995 (11) semble avant tout destinée à répondre à ceux qui lui reprochent de s'être tu pendant que des dizaines de milliers d'Algériens se faisaient massacrer. Les initiateurs du « contrat national » pourront, eux, y voir une reconnaissance, pour les besoins de la cause, du bien-fondé de leur démarche. Un homme qui a fait toute sa carrière dans l'Algérie du parti unique - qui plus est durant la période la plus autoritaire - est-il par ailleurs en mesure de comprendre un pays et une société foncièrement pluriels sur les plans culturel et politique ? Face au mystère qui entoure ses véritables intentions, on ne peut jurer que d'une chose : Abdelaziz Bouteflika entend apparaître comme « le patron ». « Je suis le seul inspirateur et porte-parole de la politique algérienne. Des ministres vont venir en France. Ne tenez compte que de ma position », a-t-il « conseillé » au chef de la diplomatie française, Hubert Védrine, lors de sa visite fin juillet 1999 à Alger. On ne peut mieux confirmer le rôle dévolu au référendum sur la paix. Celui-ci n'était pas seulement une façon de reléguer aux oubliettes une élection peu flatteuse. Il était aussi la seule manière d'élargir sa marge de manouvre à l'égard du haut commandement de l'armée et des services de sécurité. Comme si Abdelaziz Bouteflika, conscient que ces derniers connaissent parfaitement la réalité de son score à la présidentielle, n'avait eu de cesse d'empêcher qu'ils puissent un jour lui rappeler « qui l'a fait roi ». Le chef de l'État ne se prive d'ailleurs pas de signifier dans le huis clos de ses entretiens avec ses interlocuteurs étrangers sa volonté de consolider son pouvoir. « Je ne nommerai un gouvernement qu'après avoir renforcé suffisamment mon autorité », affirmait-il encore à Hubert Védrine. Se présenter comme un atout Un ego particulièrement fort ainsi qu'un puissant désir de revanche sur le passé et sur une traversée du désert qu'il n'a jamais acceptée -il pestait au début des années 1990 contre sa « mise à l'écart alors qu'il n'avait que 50 ans"- ne laissent en tout cas guère de doute sur son désir d'imposer sa marque à sa présidence. Écarté du pouvoir pendant deux décennies, celui qui s'estimait d'autant plus le dauphin naturel de Houari Boumédiène qu'il fut choisi pour en prononcer l'oraison funèbre, a vu la magistrature suprême lui échapper à deux reprises, en 1979 et en 1994. Rien ne dit, dès lors, qu'il n'ait pas la tentation de quelques règlements de comptes. Paradoxalement, les hauts gradés et les appareils qui ont organisé son arrivée au pouvoir sont ceux qui ont géré « l'après-Boumédiène » - une période que le chef de l'État juge responsable de la situation actuelle. De la même manière, il est hautement significatif que le général le plus acharné à convaincre ses pairs d'opter en faveur de Bouteflika ait été précisément celui qui, en son temps, fut à l'origine de la suppression (momentanée) de sa retraite. Abdelaziz Bouteflika entend donc négocier et renégocier sans cesse une marge de manouvre qu'il souhaite la plus large possible à l'égard des « décideurs ». Ses menaces répétées, à la veille de son élection, puis avant le référendum, de « retourner chez lui » si les Algériens ne lui font pas confiance, ne trompent personne quant à leur destinataire. Le message s'adresse avant tout à l'armée. Sa méthode consiste à se rendre indispensable et à se présenter comme un « atout » dans le jeu d'un commandement militaire dont l'image a besoin d'un sérieux coup de neuf. Cette volonté de renforcer son autorité vise-t-elle pour l'essentiel à prouver son indépendance avec l'aval d'une armée assurée que cela n'induit pas de remise en cause du système ? Ou s'agit-il d'un souci réel de prendre ses distances par rapport à un système honni par la population et de s'imposer pour mener les réformes indispensables ? Son talent est sans doute de faire en sorte qu'on l'ignore parfois jusque dans son proche entourage. Mais aucune des mesures prises ou annoncées jusqu'ici ne permet de déceler dans son action les prémices d'un changement de fond radical. Pas même ses déclarations réitérées en faveur de la langue française. Celles-ci sont présentées comme une « rupture courageuse avec l'arabo-islamisme » et la politique menée par son prédécesseur (qui fit voter une loi très contestée sur la généralisation de la langue arabe). Pourtant, la reconnaissance du rôle du français ne représente un enjeu que pour certains secteurs du FLN. La défense pure et dure de la langue arabe constitue un patrimoine idéologique - pour ne pas dire un fonds de commerce - pour la seule « famille révolutionnaire » qui ne veut pas en laisser le monopole aux islamistes. Elle n'est pas le problème du haut commandement militaire dont l'élite demeure très francophone. Dès lors, l'insistance mise sur la nécessité de donner toute sa place au français n'est pas exempte de calcul politicien. C'est surtout une carotte tendue aux milieux francophones ultra-laïcs, notamment au RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie) de Saïd Sadi. Faute d'avoir obtenu une ouverture sur la langue berbère, ces derniers peuvent ainsi trouver une justification à leur ralliement inconditionnel au chef de l'État. Pendant ce temps, Othmane Saadi, l'un des envoyés personnels de Abdelaziz Bouteflika auprès du colonel Kadhafi, se livrait à une longue diatribe « contre les francophones qui veulent couper l'Algérie du monde arabe »... Fidélité au système Les raisons qui ont conduit le haut commandement de l'armée et des « services » à se rallier à la candidature (12) d'Abdelaziz Bouteflika n'incitent pas davantage à voir en lui un homme susceptible de s'opposer au régime. Car sa fidélité au système y figure en bonne place. L'actuel chef de l'État fut, en effet, l'une des personnalités les plus marquantes du fameux « clan d'Oujda ». Organisé autour de Boumédiène avant l'indépendance, ce « noyau dur », très politique, dont certains membres avaient été formés par le KGB, fut à l'origine de la prise du pouvoir par l'armée. Bouteflika a aussi été l'un des acteurs majeurs du « groupe de Tlemcen » qui, à la veille de la libération de l'Algérie, dénia toute légitimité au GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) - le gouvernement civil de la révolution algérienne qui était depuis plusieurs années en conflit aigu avec l'état-major de « l'armée des frontières » basé au Maroc et en Tunisie. Même si un homme n'est pas fatalement l'otage de son passé, cette appartenance originelle à une caste qui fut la matrice du système n'incline pas à penser qu'il dérogera facilement à ses règles. C'est probablement cette fidélité qui en a fait le candidat idéal dans l'optique d'une reprise en main de la société par une restauration autoritaire. Les « décideurs » redoutent plus que tout en effet une ouverture politique qui instaurerait un véritable pluralisme débouchant sur une alternance et un partage du pouvoir. Ils ont clairement exprimé cette crainte en excluant toutes les forces politiques du pays de la négociation qui a abouti en 1997 à l'accord avec l'AIS. Associer ces forces à un quelconque processus de règlement de la crise reviendrait à poser inévitablement la question de leur participation aux décisions et, donc, celle de la démocratisation de la vie politique. Sur ce point crucial, tout indique qu'Abdelaziz Bouteflika ne se distingue pas des « décideurs » et que sa présidence annonce un retour à des pratiques autoritaires teintées de démagogie populiste. Ainsi, il n'a pas raté une occasion de marteler que le peuple algérien n'avait jamais réclamé la démocratie et que le temps des « dialogues » avec l'opposition était révolu. Ses attaques contre le multipartisme sont légion. Elles donnent la mesure de l'importance qu'il accorde à une ouverture politique. Interrogé sur les émeutes d'octobre 1988, il a déploré que Chadli Bendjedid, le président de l'époque, ait donné « la démocratie aux gens alors qu'ils avaient manifesté pour le lait et la semoule ». Il a aussi regretté qu'on ait traité les problèmes économiques et sociaux « par la thérapie miraculeuse et salvatrice des abstractions pompeusement appelées "pluralisme", c'est-à-dire effritement de la société, et "démocratie", c'est-à-dire tapage et bavardage ». Seuls par ailleurs les partisans du « oui » au référendum sur la paix ont pu faire campagne. Les autres n'ont pas eu accès à la télévision et n'ont pu tenir réunions et meetings... « faute de salles disponibles ». On voit mal, dans ce contexte, quel crédit accorder aux confidences de certains « démocrates » sur la volonté de Bouteflika de « s'autonomiser » des militaires. « Il faut être derrière Bouteflika car il va nous débarrasser de l'armée » (!), affirmait Saïd Sadi début septembre à ses interlocuteurs du RPR et du Parti socialiste. La déclaration ne manque pas de sel venant du leader du RCD, dont la presse algérienne a révélé la proximité avec les « décideurs » et qui, tout au long du conflit, a justifié l'attitude de l'armée par le fait qu'elle avait sauvé l'Algérie et demeurait un rempart indispensable contre les islamistes... La tentation autoritaire Le profil des hommes qui se sont mobilisés en faveur de Bouteflika n'incite pas non plus à l'optimisme. De vieux chevaux de retour, symboles du parti unique, et nombre d'anciens du MALG (ministère de l'Armement et des Liaisons générales, les services de renseignements de la révolution algérienne), la plupart du temps reconvertis dans les affaires, constituent sa garde rapprochée. Proche parmi les proches, l'ancien ambassadeur d'Algérie à Washington, « Yazid » Zerhouni, fut pendant plus de dix ans le second de Kasdi Merbah, le puissant chef de la Sécurité militaire de Boumédiène. L'opportunisme n'est évidemment pas étranger au comportement de certains d'entre eux. Mais l'explication ne suffit pas. En fait, le chef de l'État paraît « ressouder », au moins en partie, le sérail. « Le mythe de l'unité originelle retrouvée semble se faire contre une organisation et une structuration de la société », remarque l'hebdomadaire Libre-Algérie (13). « L'effet Bouteflika, bien réel au sein de l'opinion publique, masque pour l'instant la réalité de cette restauration et son caractère factice. » Visiblement soucieux de répondre aux critiques sur son autoritarisme, le chef de l'État souffle un scénario que certaines chancelleries européennes reprennent à leur compte. Son refus d'associer les forces politiques à un règlement de la crise s'inscrirait dans « une démarche gaullienne » qui le conduit à se placer au-dessus des partis pour rassembler les citoyens autour de sa propre personne. « Je m'appuierai sur le peuple par dessus les partis », répète-t-il volontiers. Mais, jusqu'à présent, aucun élément concret ne permet de savoir s'il s'agit d'une volonté de se crédibiliser par une référence à un mythe français ou d'une tentative visant à remédier à son absence de base politique. Et comment ne pas voir que ce handicap le contraint à s'appuyer sur des formations secouées par des crises internes -et aux contradictions difficilement surmontables-, ce qui augure mal d'une majorité stable ? Ce que peut faire Bouteflika Depuis la disparition de Houari Boumédiène en 1979, ce sont toujours les chefs militaires qui ont réglé par consensus les successions présidentielles. En dépit de sa volonté de toujours apparaître subordonnée aux institutions de l'État, l'armée demeure la source du pouvoir. Le président se doit d'être l'expression du fragile et complexe équilibre entre les clans. Il incarne une unité de façade, mais ne doit en aucun cas prétendre à devenir le chef à part entière. Cette obligation le condamne de facto à l'immobilisme, car toute volonté de changement dans les appareils ou la société engendre fatalement le conflit. Mohamed Boudiaf est mort pour avoir cru pouvoir déroger à cette règle. Contraint d'écourter de deux ans son mandat, Liamine Zéroual en a également fait l'amère expérience. Que ce dernier - qui s'était voulu le garant d'une élection présidentielle « libre et transparente » - ait finalement dû baisser les bras montre clairement les limites du pouvoir du président face au collège des généraux. En dépit de cela, Abdelaziz Bouteflika a négocié avec les « décideurs » une marge de manouvre plus importante que tous ses prédécesseurs. Ses sorties sur Abassi Madani et Ali Benhadj, sur l'interruption du processus électoral ou le bilan des affrontements en attestent. Cela tient, bien sûr, à sa personnalité. En 1994, il avait ainsi renoncé à accepter la présidence en raison d'une définition très floue du partage des rôles avec Khaled Nezzar, ministre de la Défense et homme fort du moment. Cela s'explique aussi par trois évolutions essentielles au sommet de la hiérarchie militaire : d'une part, l'effritement de la culture du compromis et du consensus qui régit le haut commandement militaire (14). L'armée entend d'autre part préserver sa cohésion en évitant de se retrouver en première ligne. Elle veut enfin rendre une vitrine présentable au régime pour ne pas s'aliéner le soutien des partenaires étrangers de l'Algérie qui furent trés ébranlés par la « démission » de Liamine Zéroual et la fraude qui a entaché l'élection de son successeur (15). Or, il serait vain d'espérer qu'Abdelaziz Bouteflika réussisse ce « lifting » sans une réelle liberté d'action. L'attachement à l'armée Abdelaziz Bouteflika jouit donc d'un espace de liberté non négligeable, à condition qu'il respecte un certain nombre de « lignes rouges » : refuser toute réorganisation du FIS et toute ouverture démocratique ; ne pas remettre en cause le rôle de l'armée et ne pas toucher au contrôle de la rente. Sur ces quatre points, force est de constater que le chef de l'État n'a encore rien fait qui puisse inquièter sérieusement les « décideurs » et qu'il les a même sécurisés, quel que puisse être leur (éventuel) agacement devant une liberté de ton à laquelle ils ne sont pas habitués. Aussi véhémentes soient-elles, les dénonciations de l'incurie de l'administration ou de la corruption doivent d'ailleurs être relativisées. Elles sont une constante dans la bouche des présidents algériens et n'ont jamais gêné les chefs militaires, à la stricte condition qu'elles demeurent très générales et surtout qu'elles ne nomment personne. Il ne faut pas oublier que c'est le pouvoir lui-même qui a inventé le terme de « mafia politico-financière » très en vogue dans les années 90 pour désigner, au sein de l'État, certains groupes adverses ou en perte de vitesse auxquels on fait porter le chapeau de ce qu'il est décemment difficile d'imputer aux islamistes. Cette « mafia » n'a ni nom, ni visage, ni adresse et présente donc un intérêt majeur : elle permet de cibler tout le monde, c'est-à-dire personne. Le limogeage de près de la moitié des walis (préfets) du pays pour « dépravation » dans la gestion des affaires publiques est, lui aussi, peu susceptible de menacer la grande corruption, c'est-à-dire de remettre en cause le partage de la rente et des activités commerciales en vigueur au sommet de la hiérarchie militaire. Survenant à la veille du référendum sur la paix, ce renvoi de petits ou moyens dealers dans la chaîne clientéliste vise, en revanche, à montrer que le président tient sa promesse de « s'attaquer à la corruption ». Destinée en principe à convaincre les investisseurs algériens de rapatrier leurs fonds, l'amnistie fiscale générale envisagée par le président algérien constitue, elle aussi, une garantie de taille. Il en est de même sur la question décisive de l'armée. Si dans ses inombrables discours et interviews, Bouteflika a dit tout et son contraire, il est deux sujets sur lesquels il ne varie jamais : sa défiance à l'égard des libertés et son attachement au rôle de l'armée. Sa réaffirmation de sa détermination à « la protéger de toutes les attaques » ne laissent en effet guère de doute quant à son positionnement en la matière. « J'ai dit qu'avant de toucher à l'armée, il faudra me passer sur le corps. Je sais exactement ce que cela signifie. L'armée sait exactement ce que cela signifie. [...] Elle a confiance en moi et j'ai confiance en elle », déclarait-il au Financial Times le 21 juillet 1999. Certes, le chef de l'État prend soin de rappeler régulièrement qu'il est, de par sa fonction et le suffrage universel, « le commandant suprême des forces armées ». Le choix du ministre de la Défense sera néanmoins un test crucial dans ce pays où l'armée n'a pas l'habitude de laisser les civils interférer dans ses affaires. L'une des rumeurs les plus persistantes prête d'ailleurs à Abdelaziz Bouteflika l'intention de désigner à ce poste le puissant chef d'état-major Mohamed Lamari, tout en nommant un de ses hommes à la direction de ce même état-major. Le test marocain Cela ne signifie pas que l'on soit dans une situation totalement statique. Certains reculs du président algérien montrent que les chefs militaires et des services de sécurité ne sont pas décidés à le laisser toucher à des dossiers relevant jusqu'ici de leur « souveraineté ». Fin juillet, il révisait à la baisse le nombre de prisonniers islamistes libérés et admettait qu'il n'avait pu élargir Abassi Madani, pourtant déjà en liberté surveillée. Or, le président du FIS, qui ne cache pas sa volonté de s'éloigner de la politique, est loin de représenter un risque pour un pouvoir avec lequel il entretient des contacts quasi permanents. « Mes sentiments personnels pour Madani ne sont pas partagés par la société civile » (comprendre la société militaro-civile), reconnaissait Abdelaziz Bouteflika, tout en précisant « avoir peu de marge entre les impulsions du cour et les impératifs de la raison ». Enfin, le président algérien qui, dans un premier temps, avait semblé vouloir aborder le problème du désarmement des milices armées, n'a plus jamais évoqué ce sujet. La brusque aggravation de la tension avec le Maroc est encore plus révélatrice. Dès son arrivée au pouvoir, le chef de l'État a multiplié les signes d'ouverture à l'égard de Rabat, acceptant la réouverture des frontières fermées depuis 1994 après un attentat sanglant dans un hôtel de Marrakech. Après s'être rendu aux obsèques de Hassan II, il devait rencontrer sans tarder son successeur Mohamed VI auquel il a fait parvenir message de condoléances sur messages d'amitié. Cette lune de miel n'aura pas résisté à une embuscade sanglante (29 morts), officiellement attribuée aux GIA sur une route de Béchar à la mi-août. La presse algérienne a très vite accusé les « égorgeurs » d'avoir traversé la frontière, puis de s'être réfugiés au Maroc, enfin de s'y entraîner. En dépit des démentis du gouvernement marocain, le ton n'a cessé de monter. Jusqu'à ce qu'Abdelaziz Bouteflika reprenne à son compte ces accusations dans une déclaration fracassante à laquelle il ne s'est sans doute pas résolu de gaieté de cour. Outre une sympathie apparemment réelle à l'égard de Rabat - il est né à Oujda -, l'instauration de bonnes relations avec le Maroc représente à ses yeux un objectif stratégique. Ce serait l'occasion de marquer des points auprès de la France et des États-Unis qui ne cachent pas leur inquiétude face à l'interminable conflit du Sahara occidental et aux risques qu'il fait courir à la stabilité du royaume. Ils ne cachent pas davantage leur agacement face aux « attaques récurrentes contre le Maroc ». Mais les militaires et les « services » ne l'entendent pas de cette oreille car le Maroc constitue une pièce maîtresse dans le rapport de force interne au pouvoir algérien. Ils n'ont dés lors aucune intention de laisser un tel atout renforcer sensiblement le pouvoir d'Abdelaziz Bouteflika. Tout porte donc à croire qu'un dossier bien ficelé a « convaincu » le président algérien de la nécessité de reculer sur le rapprochement avec son voisin de l'Ouest. Dossier sans doute fiable seulement en partie, car on voit mal l'intérêt du Maroc à jouer avec le feu alors qu'il réclame depuis deux ans la réouverture des frontières - une mesure qui apporterait une énorme bouffée d'oxygène à son économie. L'armée et les services algériens font ainsi d'une pierre deux coups. Ayant toujours considéré que la gestion des rapports avec le Maroc relève exclusivement d'eux, ils signifient les limites de son pouvoir à Bouteflika et le privent d'une carte décisive pour renforcer son pouvoir. Ce dernier est contraint de s'incliner pour ne pas voir refleurir les tracts « anonymes » qui, pendant toute la campagne présidentielle, l'accusaient « d'être marocain » et qui ne manqueraient pas en conséquence de dénoncer son « attitude concilliatrice ». Par la même occasion, l'armée et/ou les services « testent » les réactions du nouveau souverain marocain face à une crise avec l'Algérie. Comme ils espèrent « identifier » les hommes qui gèrent les dossiers brûlants du Sahara occidental et de l'Algérie après la mort de Hassan II. Incertitudes L'activisme du président algérien renforce néanmoins l'idée que les choses ont bougé davantage en six mois que durant toute la présidence Zéroual. Il est vrai qu'il a eu l'habilité de prendre deux mesures propres, comme il le dit lui-même, à « frapper l'imagination ». C'est le cas du renvoi de 22 walis sur les 48 que compte le pays. C'est aussi le cas de l'annonce à la veille du référendum, et sans autre précision, de l'amnistie de plusieurs milliers d'insoumis. Ajoutée à sa formidable capacité à communiquer et à un matraquage télévisé sans précédent depuis l'indépendance, cela a incontestablement crée une « vague Bouteflika » au sein d'une population, épuisée par sept ans de guerre, avide d'espoir et de changement. Cela ne saurait cacher que l'Algérie entre dans une période d'incertitude. Animal politique comme on n'en a pas vu depuis longtemps au sommet de l'État algérien, maîtrisant parfaitement la psychologie des foules, Abdelaziz Bouteflika est déterminé à marquer son territoire et à prouver son indépendance. Comme si sa vision politique se résumait à être le grand homme d'un grand pays. Réelle ou feinte, cette attitude porte ses fruits, notamment en France. Paris estime qu'il « faut aider le président à augmenter sa marge de manouvre » tout en concédant « qu'on ne voit pas bien où il va »... Bouteflika a, il est vrai, de quoi dérouter. Sur le plan politique, il semble toujours osciller entre 1999 et les années 70, âge d'or du boumediénisme et du nationalisme triomphants. A l'égard des islamistes, il affirme que les dirigeants du FIS ne seront plus autorisés à faire de la politique et que ce mouvement ne sera pas reconstitué. Mais, dans le même temps, le ministre des Affaires religieuses demande aux imams des 14 000 mosquées du pays de transformer celles-ci en « tribunes » pour le « oui » au référendum sur la « concorde civile ». Cette instrumentalisation de l'islam risque de replonger l'Algérie dans ce qui a été à l'origine de toutes les dérives et que la Constitution de 1995 interdit formellement : l'utilisation de la religion à des fins politiques. Elle n'est pas nouvelle. Sous Boumédiène déjà, les mosquées servaient à mobiliser les foules en faveur des « trois révolutions » : agraire, culturelle et industrielle. Sur le plan économique, il défend tout à la fois le libéralisme et la préservation des entreprises publiques tout en affirmant qu'il « n'a pas de baguette magique ». Il n'empêche que la situation sociale est dramatique. 14 millions d'Algériens vivent en dessous du seuil de pauvreté, soit près de la moitié de la population, tandis que le chômage touche 29 % de la population active et frappe de plein fouet la jeunesse et les femmes. De plus, la conduite d'une politique économique cohérente requiert un préalable impossible à réaliser jusqu'ici : l'élimination des groupes d'intérêts dominants qui profitent du statu quo. Le passage à l'économie de marché et le processus de restructuration de l'économie ont, en effet, toujours buté sur les antagonismes existant entre les clans et leurs clientèles. Le retard observé dans les privatisations ne s'explique pas autrement. Face à cette situation, le chef de l'État algérien a incontestablement imprimé un changement radical de ton et de forme. Son attitude a d'ores et déjà contribué à redessiner les contours de la fonction présidentielle. Elle annonce, en même temps une recomposition du système et du champ politique dont on ignore encore les règles. Dans le jeu d'équilibre complexe qui se déroule au sommet de l'État algérien, il dispose de trois atouts majeurs. Les pouvoirs constitutionnels du Président sont immenses, même s'ils sont restées jusqu'ici « inemployés ». Ensuite, les militaires, qui ont usé sept premiers ministres et cinq présidents depuis 1992, ne peuvent se permettre d'assumer une instabilité permanente vis à vis de l'opinion internationale. Enfin, Abdelaziz Bouteflika n'ignore pas qu'il leur sera très difficile de se débarrasser de lui, en tout cas à court terme, en le « boudiafisant », voire en le « zéroualisant ». Et cela, pour une bonne raison : aussi longtemps qu'il restera en place, les chefs militaires, obsédés par le syndrome Pinochet après une sale guerre, ont la garantie qu'on ne leur demandera pas de rendre des comptes. C'est là que réside le fond de son deal avec l'armée. C'est la raison pour laquelle il appelle sans cesse les Algériens à « oublier » et « à ne pas fouiller dans le passé », s'agissant des massacres collectifs et du sort des « disparus » enlevés par les forces de sécurité. Pour autant, le système a montré qu'il n'était pas prêt à renoncer à son hégémonie, à partager le pouvoir ou à accepter un aggiornamento. Certes, compte tenu de sa personnalité imprévisible, il n'est pas exclu qu'Abdelaziz Bouteflika puisse prendre des décisions susceptibles de déséquilibrer le rapport de force au sein du sérail, particulièrement en nommant des proches à des postes stratégiques. Il semble en effet mettre patiemment en place ses hommes et ses structures et vouloir instaurer un régime présidentiel fort, y compris en augmentant la durée du mandat du chef de l'État qui serait porté à sept ans. C'est dans ce cadre qu'il envisagerait un nouveau référendum portant cette fois sur la Constitution. Faut-il y voir un casus belli pour l'armée ? On ne peut l'exclure compte tenu des luttes de pouvoir qui déchirent régulièrement le sommet de l'État algérien et dans un pays où il faut peu de choses pour bouleverser des équilibres fragiles car imbriquant les intérêts de réseaux multiples. Abdelaziz Bouteflika n'aura-t-il donc de pouvoirs que ceux que le commandement militaire accepte de lui déléguer ? Force est de constater que, six mois après son entrée en fonction, il n'a toujours pas pu former de gouvernement -apparemment en raison d'un désaccord avec l'armée- ni officialiser les nominations de ses proches à la présidence. Garant de l'impunité Pour autant, le conflit n'est pas inéluctable. Car les « décideurs » militaires ont intérêt aujourd'hui à prendre leurs distances du politique et à se reposer sur un président fort pour peu que celui-ci préserve leurs intérêts et respecte les domaines réservés de la « souveraineté militaire » (partage de la rente, Sahara Occidental, Maroc...). En réalité, les termes de l'accord conclu entre l'ancien ministre des Affaires étrangères de Boumédiène et ceux qui ont arrangé son élection paraissent clairs : il s'agit de faire miroiter aux Algériens le retour à la paix afin de mieux leur interdire le chemin des libertés et de la démocratie. Abdelaziz Bouteflika, remarque le quotidien El Watan (16), montre de plus en plus qu'il « ne tolère que ses propres vérités et supporte très mal les avis contradictoires ». Le maintien de l'état d'urgence, alors même que les autorités affirment, avec raison, avoir « cassé » le FIS et avoir réussi à améliorer nettement la situation sécuritaire, indique que l'institutionnalisation de l'État de droit ne figure pas parmi leurs priorités. Si le pari semble viable à brève échéance, il n'est pas dénué de dangers. La campagne électorale présidentielle d'avril 1999 a réhabilité l'action politique et le débat d'idées, même si les conditions de l'élection ont ensuite provoqué démobilisation et écourement au sein de la population. Il est vrai que, depuis, « l'effet Bouteflika » a contribué à affaiblir l'opposition. Si le rouleau compresseur Bouteflika a pu, jusqu'ici, écraser ses adversaires et s'il a su brouiller les lignes de clivage traditionnelles du champ politique, la marginalisation des partis représentatifs et l'absence de relais sociaux crédibles n'aideront pas à la consolidation d'un État affaibli et d'institutions discréditées. On aurait tort aussi d'oublier une constante de la vie politique algérienne. Alors qu'à plusieurs reprises, l'opposition a été « enterrée », elle a su mobiliser des pans entiers de la population chaque fois qu'un espace s'est ouvert. En réalité, les Agériens ont toujours montré qu'ils étaient prêts à s'engouffrer dans la moindre brèche dès lors qu'elle semble pouvoir faire changer les choses. L'attente qu'ils nourrissent à l'égard de Bouteflika en témoigne. Le résultat du référendum, qui constitue une défaite écrasante des extrémismes, aussi. Dès que l'occasion lui en a été fournie, la population a clamé sa priorité haut et fort - la paix -, faisant fi du terrorisme verbal qui lui a dénié pendant des années toute aspiration à la réconciliation avant de défendre aujourd'hui la politique du chef de l'État. Abdelaziz Bouteflika a lui même ouvert la boîte de Pandore. En opposant indéfiniment une fin de non-recevoir à l'aspiration au changement des Algériens, il prendrait le risque de radicaliser une situation sociale déjà très tendue. Car nul ne dit que la volonté du chef de l'État d'élargir la trêve sécuritaire au front politique et social pourra être exaucée. Après avoir beaucoup parlé, fustigé les tares du système comme s'il était le premier opposant du pays, il va devoir crédibiliser son discours en passant aux actes. Les résultats officiels du référendum lui en donnent la possibilité (17) et indiquent qu'il bénéficie, pour le moment, d'un consensus des « décideurs ». S'il n'utilise pas ses cartes pour imposer le changement et finit par apparaître comme le garant d'un statu quo autoritaire, le désenchantement sera à la hauteur des attentes qu'il a lui-même suscitées. Car le populisme et la démagogie nationaliste, qui lui font vendre aux Algériens le rôle international de leur pays, ne leur fera pas oublier éternellement les cohortes de chômeurs. Surtout si une diminution sensible des violences permet enfin à la population de penser à autre chose qu'à sa seule survie. Notes (1) Le taux de participation officiel a atteint 60,25 % alors que les électeurs ont massivement boudé le scrutin. Mais des sources très bien informées l'évaluent à seulement 23 %. Le contenu étonnamment maigre des urnes montrées par la télévision algérienne elle-même dans tout le pays tend à confirmer ce chiffre. La volonté du pouvoir de frauder massivement en faveur de son candidat est apparue au grand jour dès les premières opérations de vote, commencées deux jours avant le 15 avril, dans les 730 bureaux itinérants du sud et dans les casernes où militaires, forces de sécurité, douaniers et milices d'autodéfense votent avec leurs familles. A lui seul, le nombre de votants de ces bureaux spéciaux - plus de 1 200 000 - suffit à fausser n'importe quel résultat. (2) Les principaux courants politiques algériens (forces démocratiques, islamo-traditionalistes et « réformateurs ») étaient représentés lors de cette campagne présidentielle. Hocine Aït-Ahmed, Taleb Ibrahimi et Mouloud Hamrouche y sont apparus comme les leaders les plus populaires. (3) Après l'annulation des élections législatives, les autorités ont initié un processus électoral destiné à doter le pays de nouvelles institutions élues avec la présidentielle de 1995 et les élections législatives et municipales de juin et octobre 1997. (4) Aussi spectaculaire et symbolique soit-elle, la poignée de main entre le premier ministre israélien Ehud Barak et Bouteflika à Rabat ne doit pas faire oublier qu'il existe des contacts secrets et réguliers depuis deux ans entre Israël et l'Algérie, notamment sur les affaires de terrorisme. (5) Rachid Ben Yellès. El Watan. 18 août 1999. (6) Les Algériens devaient répondre à la question : « Êtes-vous pour ou contre la démarche générale du président de la République visant à la réalisation de la paix et de la concorde civile ? » (7) Selon les résultats officiels, le taux de participation au référendum du 16 septembre a été de 85 %, le « oui » remportant 98,6 % des suffrages. (8) Ce rôle avait été dénié aux chefs de l'AIS lors de « l'offre de paix » de Rome, formulée à une époque où les violences ne présentaient pas le caractère éclaté qu'elles ont aujourd'hui et où le bras armé du FIS était effectivement l'un des principaux acteurs du conflit. (9) Dans une interview à Libération publiée le 16 septembre 1999, Abdelkader Hachani affirme que « la démarche de M. Bouteflika a pour caractère prépondérant l'ambiguïté » et déclare « redouter que le référendum ne lui serve d'alibi pour déclencher une action répressive plus forte encore que celle qui a eu lieu jusqu'à présent ». Le 20 juin 1999, Abdelkader Hachani, Kamel Guemazi, Ali Djeddi et Omar Abdelkader avaient insisté dans un communiqué sur la nécessité que « cette occasion ne soit pas perdue comme les précédentes occasions de dialogue ». Ils demandaient, en outre, qu'on « ouvre la porte devant les forces nationales sans exclusive pour réaliser une solution politique globale qui règle le différend et rétablisse la concorde sur des bases solides [...] ». (10) Aucun chiffre fiable n'existe sur l'ampleur des redditions des islamistes. Le premier ministre Smaïl Hamdani les a évalué à 3OO. (11) En janvier 1995, les principaux partis politiques algériens - FFS, FIS, FLN - ainsi que d'autres petites formations ou personnalités politiques, ont signé à Rome une proposition de sortie de crise appelée « contrat national démocratique ». Ouverte à toutes les parties, cette « offre de paix » préconisait un « dialogue » avec les « politiques » du FIS, excluant les groupes armés afin de ne pas accorder de prime à la violence. Pour la première fois, le FIS condamnait le « recours à la violence pour se maintenir au pouvoir ou pour y accéder ». Cette proposition fut rejetée « globalement et dans le détail » par Alger. La presse, gouvernementale et privée, lança une campagne d'insultes sans précédent contre les signataires traités de « charognards » et de « traîtres » qui fut relayée par les partis et les personnalités opposés à tout contact avec les islamistes, notamment les communistes du MDS et le RCD. Ce dernier soutient aujourd'hui la démarche du chef de l'État algérien. (12) Nationaliste, Abdelaziz Bouteflika n'était pas classé dans le camp des « éradicateurs » au moment où le discours manichéen sur le conflit était nettement en perte de vitesse. Il a aussi l'avantage d'étendre à l'ouest du pays l'assise d'un pouvoir jusqu'ici presque exclusivement issu de l'est. (13) Libre-Algérie, 1er août 1999. (14) La démission de Liamine Zéroual, puis les tractations en vue de sa succession - à l'issue desquelles l'un des clans de l'armée et des services de renseignements a imposé Abdelaziz Bouteflika - ont marqué l'effritement, voire l'échec, de la culture du compromis au sommet de la hiérarchie militaire. (15) Ces deux événements avaient révélé ce que l'armée s'évertue à nier. A savoir que l'instabilité politique est inhérente au fonctionnement du régime et que, dix ans après son « retrait » du comité central du FLN, elle détient toujours les rênes du pouvoir et refuse toute ouverture démocratique. (16) El Watan, 16 septembre 1999. (17) La proclamation d'un taux moindre aurait signifié qu'au sommet du pouvoir, un clan était aujourd'hui assez puissant pour s'opposer au président.
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