Le paradoxe d'un tabou médiatique

Daikha Dridi, Algeria Interface, 2 novembre 2001

Alger, 2/11/01 - Une enquête nationale sur les violences contre les femmes, financée par l’OMS et pilotée par l’Institut national de Santé publique (INSP), est sur le point d’être lancée par le ministère de la Santé. Le projet, une première, a été annoncé lors d'un séminaire consacré aux violences contre les femmes organisé par l'INSP les 27 et 28 octobre et qui a réuni médecins légistes, gynécologues, psychiatres et psychanalystes, juristes, activistes féministes et représentants des services de sécurité.

Ce projet se veut la preuve de la volonté des autorités de faire face à un phénomène qui semble avoir connu une ampleur spectaculaire pendant la décennie 90. Durant les dernières années, les violences contre les femmes ont certes fait l’objet de campagnes médiatiques, souvent sollicitées par les pouvoirs publics eux-mêmes, mais les choses en sont restées là. Si on a beaucoup parlé des maltraitances, de violences domestiques et sexuelles contre les femmes, la prise en charge sanitaire, psychologique, juridique et sociale des victimes, ne semble toujours pas constituer une priorité.

Les conditions d’entretien dans les services de médecine légale sont « identiques à celles d’un commissariat ou d'un tribunal » se plaint un médecin légiste, le Dr Mehdi, chef de service de l’hôpital de Bab El Oued, dans son intervention au séminaire de l'INSP. Les hôpitaux algérois accueillent chaque année une moyenne de 9 000 femmes battues, dit-il, mais seulement 15 % d’entre elles souhaitent user d'un certificat médical pour une action en justice. Et alors que « les médecins sont tenus, par la loi sanitaire, de dénoncer les sévices contre les femmes, personne ne le fait ».

Traitement particulier
Une représentante de la police, Mme Messaoudène, commissaire principale, révèle, elle, qu’à ce jour les victimes d’agressions sexuelles sont interrogées dans des locaux prévus pour les délinquantes. Les services de police « conscients de la nécessité d’humaniser les conditions d’accueil et de prise en charge de ces femmes », rassure-t-elle toutefois, procèdent à des recrutements massifs de femmes policiers, psychologues, sociologues. Un fichier central national des victimes d’agressions sexuelles est également en phase d’élaboration.

Ce fonctionnaire de police ne donne par le menu détail que les chiffres des violences contre les femmes commises durant le troisième trimestre 2001: « Nos statistiques abordaient la violence de manière globale, nous avons décidé récemment de traiter les violences contre les femmes de manière spécifique », se défend-elle, précisant que ces statistiques n’englobent pas non plus les « violences terroristes contre les femmes » qui, elles, font l’objet d’un « traitement particulier » dont elle ne « peut pas » parler.

Le nombre d’Algériennes violées par des terroristes n'a pourtant pas l'air d'être un secret pour la députée Khalida Messaoudi, présidente de l’association féminine Rachda. « Elles sont 2029 », affirme-t-elle. Le chiffre n'en est pas moins une pure abstraction qui ne dévoile rien de l'épais mystère qui entoure le sujet. Comment, en effet, expliquer que, de l’aveu des spécialistes, le viol ne soit toujours pas considéré comme une urgence médicale et que les médecins, "pour se couvrir", n'en fassent le constat que sur la base d'une "réquisition" des services de sécurité ?

Victimes introuvables
Les Algériennes violées par des terroristes ne bénéficient toujours pas du statut de victime du terrorisme qui ouvre droit à une reconnaissance officielle ainsi qu’a une indemnisation. Au début des années 90, rappelle un gynécologue, le Dr Belkhodja « les services de gynécologie recevaient des femmes que police et gendarmerie ramenaient pour un examen médical préalable à des poursuites judiciaires contre les agresseurs ».

Mais depuis que l’opinion s’est mise à entendre parler d’enlèvements et viols commis par des terroristes, il y a eu un changement notable dans l’attitude des services de sécurité: « Les médias ont souvent eu la possibilité de faire témoigner, parfois de manière scandaleuse, des Algériennes violées par les terroristes. Mais nous autres gynécologues, nous n’en avons vu aucune », dit-elle.

Et ce n’est pas faute d’avoir essayé: « Nous avons demandé à maintes reprises aux services de sécurité de nous envoyer ces femmes une fois libérées, de nous communiquer leurs coordonnées et de nous ouvrir l'accès à leurs dossiers pour que nous puissions assurer leur suivi médical et psychologique. Mais, en vain! Ces femmes sont introuvables ». Ces femmes ne sont pourtant pas une invention sécuritaire. Elles existent bel et bien même si, dans l'enjeu politique qu'elles représentent, elles ne sont plus des consciences en souffrance mais de simples prétextes médiatiques, humanitaires et politiques.

 

 

 

 

 

   
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