La visite par défaut de Hubert Védrine à Alger

Les Algériens rêvent de la venue de Chirac ou de Jospin

 

Florence Aubenas et José Garçon, Libération, 14 fevrier 2001

Le rêve des autorités algériennes était, hier, en une du quotidien francophone le Matin : Jacques Chirac et son homologue algérien Abdelaziz Bouteflika sur le tarmac d'un aéroport. Sous la photo, une légende : «Hubert Védrine est à Alger.» Plus qu'une erreur iconographique, c'est le plus beau lapsus de la visite éclair du chef de la diplomatie française, hier, en Algérie (Libération du 13). Hubert Védrine n'aura eu de cesse que de s'en dépêtrer. «Je suis venu pour travailler, nourrir et développer [notre] relation», a-t-il obstinément répété à des officiels algériens qui, avec autant de constance, lui demandaient quand viendraient Jacques Chirac et Lionel Jospin.

Forcing. Dès lors, le déplacement a paru aussi interminable que les déclarations officielles. Entre les deux pays, «il n'y a rien qui bloque, il n'y a rien qui marche moins bien. Sur le plan des dossiers, il y a des dossiers qui avancent plus lentement», a ainsi décrété Abdelaziz Bouteflika. Védrine, lui, a évoqué «des questions bilatérales et d'autres plus générales», sur lesquelles il n'a d'ailleurs soufflé mot. Il a fallu son homologue Abdelaziz Belkhadem pour mettre les pieds dans le plat : «[Votre] visite s'inscrit dans le cadre du renforcement des relations bilatérales et de la préparation de la visite de Lionel Jospin et de Jacques Chirac en Algérie.»

Ce forcing correspond au désarroi actuel du pouvoir algérien. Depuis longtemps, les présomptions qui pesaient sur la responsabilité du régime dans une partie des violences avaient placé Alger sur la défensive. Désormais, les accusations sont précises. Coup sur coup, deux livres témoignages sont venus confirmer que les islamistes ne sont pas les seuls à massacrer des civils dans cette sale guerre qui a fait plus de 150 000 morts depuis 1992. Le dernier paru, celui d'un jeune officier des «forces spéciales», a provoqué un choc en France comme en Algérie. «Cette publication (...) ne fait que confirmer une réalité depuis longtemps soupçonnée : certains massacres auraient été le fait de militaires», va jusqu'à écrire le Figaro, se départissant de sa prudence habituelle sur le sujet. A Alger, dans un article remarqué, l'éditorialiste Abdou B. s'irrite contre une intelligentsia et un pouvoir algériens qui voient partout «la main des ennemis de l'Algérie», au lieu d'affronter «les accusations portées contre une institution clé, l'armée». Dans la Tribune, Aldelkrim Ghezali brise le tabou : la crise algérienne est bel et bien «internationalisée en raison du blocage politique et institutionnel qui empêche tout débat serein et sérieux sur [nos] préoccupations».

C'est dans cette tempête que s'est posé hier l'avion d'Hubert Védrine. Et c'est à cause d'elle que les autorités algériennes ont besoin d'une caution internationale, en deux mots Chirac ou Jospin. Pour Paris, tout le problème est de retarder l'échéance sans fâcher. Déjà, le blocage politique, la reprise des violences et les incertitudes sur l'issue du conflit de pouvoir qui oppose la présidence et les «décideurs» militaires avaient refroidi l'enthousiasme suscité au Quai d'Orsay et à l'Elysée par l'arrivée de Bouteflika. Aujourd'hui, il est encore plus compliqué pour un chef d'Etat ou de gouvernement d'aller serrer la main de généraux algériens au moment où la polémique sur leur responsabilité dans les violences bat son plein et où des intellectuels français de renom veulent les envoyer devant un tribunal pénal international.

Commission d'enquête. Hier, Habib Souaïdia, le jeune officier auteur de la Sale Guerre, réclamait au moins une «commission d'enquête internationale» devant laquelle il se dit prêt à comparaître «pour que vérité et justice soient faites». «Tout le monde se tait, ajoutait-il. Je pense que les services secrets français ou américains savent exactement ce qui se passe.» Avant de quitter Alger hier en fin d'après-midi, Hubert Védrine n'a trouvé qu'une bouée pour échapper à ce bourbier : afficher sa volonté de régler les «problèmes concrets». C'est-à- dire les visas et la réouverture des consulats.

 

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