Entretien avec M. Graham Hand Stewart, ambassadeur de Grande-Bretagne a Alger

« La lutte contre le terrorisme en Algérie est lente, très lente »

L'ambassadeur de Grande-Bretagne admet dans cet entretien que le terrorisme en Algérie n'est pas une spécificité du pays, mais qu'il fait bien partie d'un phénomène international. Il estime néanmoins que la lutte antiterroriste reste très lente.

Le Matin, 12 septembre 2002

> Le Matin : Son Excellence l'ambassadeur, le monde commémore un peu partout les attentats de New York et de Washington du 11 septembre 2001. Peut-on savoir si ces évènements ont influé sur l'hospitalité donnée aux réseaux terroristes algériens, notamment par votre pays ?

M. Graham Hand Stewart : Nous avons adopté des lois antiterroristes des plus sévères et strictes depuis cette date. Il est impossible maintenant à quiconque de faire une activité qui soutienne le terrorisme n'importe où dans le monde. Nous avons aussi arrêté beaucoup de gens. Je peux vous dire une chose, les terroristes algériens sont chassés de Londres. Ceux qui y sont toujours gardent le profil bas. Nous avons l'oeil sur eux.

> L'Algérie a régulièrement demandé l'extradition de certains islamistes algériens établis à Londres comme Kamer-Eddine Kharbane, qui a été collaborateur de Ben Laden

Le gouvernement britannique est prêt à extrader les islamistes algériens si le gouvernement algérien fournit des preuves claires. On ne demande pas comme ça, sans détail ni preuve monsieur X parce que quelqu'un veut lui poser des questions ! Nous avons un système judiciaire qui respecte les droits de l'Homme et notre gouvernement s'y soumet. C'est la règle chez nous.

> Londres comme Washington ont classé le GSPC et le GIA comme des organisations terroristes inféodées à Ben Laden et à son réseau Al Qaïda. L'Algérie bénéficie-t-elle d'une quelconque aide ou coopération de Londres pour éliminer rapidement ces deux groupes terroristes ?

Il est possible de vendre aujourd'hui des armes à l'Algérie, mais je dois dire que nous sommes réticents : les services de sécurité algériens sont brutaux et n'accordent pas beaucoup d'importance aux droits de l'Homme. Je dois dire aussi que nous restons attentifs à la possibilité que les armes vendues à l'Algérie aillent ailleurs. Au Sahara occidental, comme cela a été le cas par le passé. Je sais toutefois que nous sommes prêts à aider à la formation de spécialistes algériens dans les corps de sécurité si le gouvernement algérien formule une demande dans ce sens.

> On parle de plus en plus d'Al Qaïda se redéployant au Maghreb. Londres et Washington pensent-ils au Maghreb ?

C'est le cas. Nous souhaitons et voulons voir finir, et très rapidement, le phénomène du terrorisme dans cette région qui n'est pas, faut-il le rappeler, loin de l'Europe. Nous avons des intérêts ici, pas seulement économiques, mais aussi politiques. Je suis convaincu que la guerre livrée par les Algériens aux terroristes va finir par être gagnée même si je dois dire qu'elle est lente, très lente, et que cette victoire sur les terroristes ne sera pas suffisante. Le gouvernement algérien qui a commencé des réformes doit « réussir » d'autres réformes économiques, politiques, judiciaires.

> Son Excellence l'ambassadeur, juste après les attentats du 11 septembre, les Etats-Unis ont accusé Oussama Ben Laden et son réseau Al Qaïda d'être les instigateurs de ces attentats. Une année plus tard, bien après la chasse aux Talibans et Al Qaïda en Afghanistan, Ben Laden court toujours. Il aurait même accordé un entretien à la chaîne Al Djazira. Son organisation menace toujours les intérêts américains dans le monde. Peut-on faire un bilan une année plus tard ?

Je ne suis pas un expert militaire (sourire puis long silence). Mon impression est, elle est celle de mon gouvernement, que le bilan est des plus positifs. Il est clair aujourd'hui que le réseau Al Qaïda ne peut plus agir comme avant, même si l'organisation n'est pas détruite à 100 %. Nous avons fait comprendre au monde qu'aucun pays n'a intérêt à collaborer avec ce mouvement qui n'a pas de principes, sinon faire du mal. Sur le terrain, Al Qaïda a perdu beaucoup de ses hommes du fait des arrestations et des bombardements en Afghanistan. Pas seulement en Grande-Bretagne mais aussi en Europe et au Maghreb. Je pense que la chose la plus importante et la plus positive est la réunification du monde contre le terrorisme. Nous avons compris que le terrorisme, qui a sévi en Algérie durant dix ans, n'est pas spécial ou spécifique à ce pays. Nous avons compris après le 11 septembre que la guerre que mène l'Algérie est aussi notre guerre.

> Après l'Afghanistan, on parle depuis peu de la prochaine guerre contre l'Irak. Votre Premier ministre, Tony Blair, promet de donner des preuves au monde sur les agissements du Président irakien. Face à cette guerre annoncée, les pays arabes qui ont soutenu la coalition internationale antiterroriste sont réticents, voire opposés

Notre Premier ministre a exprimé la position de mon pays. Saddam Hussein est capable de construire des armes terribles et de les utiliser. Nous pensons que les Irakiens ont continué à développer des armements chimiques et bactériologiques. Saddam doit accepter sans condition aucune les inspecteurs des Nations unies sans chercher à connaître la durée de cette inspection, les noms des inspecteurs et les sites à voir. Nous sommes loin de la satisfaction de ces conditions. La possibilité d'une action militaire est réelle. Nous espérons que Saddam va comprendre notre demande, sinon il en assumera seul les conséquences.

Entretien réalisé par Djamel Boukrine

-------------------------

Le sens des mots

Par Amine Lotfi, El Watan, 15 septembre 2002

L’ambassadeur de Grande-Bretagne à Alger a-t-il raté une belle occasion de se taire en préjugeant de l’usage que ferait l’Algérie, dans sa lutte contre le terrorisme, d’armes que le gouvernement britannique ne lui a jamais fournies ? Le diplomate ne pouvait pas s’exprimer sur une question aussi délicate sans engager son pays tout entier. Ses déclarations dûment faites ne seront pas relativisées par un hypothétique revirement. Un tel manquement à l’obligation de réserve justifie plus qu’une réaction d’irritation ou de dépit. Pour bien moins que ça, il s’est trouvé des gouvernements pour faire plus que convoquer des ambassadeurs qui avaient tenu des propos peu conformes au protocole régissant les relations entre Etats souverains. Le moins qui puisse être relevé à cet égard est un manque de fermeté officiel par rapport à des déclarations qui font un amalgame en forme de raccourci entre droits de l’homme et méthodologie antiterroriste à l’œuvre désormais au plan mondial. Pourquoi les moyens qu’aurait utilisé l’Algérie pour éradiquer ce fléau devaient-ils être suspects aux yeux des autorités britanniques dont chacun sait par ailleurs que le territoire abrite une myriade de réseaux islamistes directement impliqués dans les actions de l’intégrisme armé ? C’est prêcher une chose et son absolu contraire que de mettre, même a posteriori, le bourreau et la victime sur un pied d’égalité. Une position bien singulière après le 11 septembre et la mobilisation antiterroriste qui en a découlé dans laquelle la Grande-Bretagne, alliée privilégiée des Etats-Unis, est réputée être partie prenante. En prêtant des intentions disproportionnées à l’Algérie, dont celle totalement surréaliste d’interférer militairement dans le conflit du Sahara-Occidental, a-t-il eu des mots déplacés qui constituent les ingrédients d’un incident diplomatique dont les deux pays peuvent faire l’économie au regard des problèmes réels qu’ils ont, ensemble, à résoudre ?

APRES LES DECLARATIONS DE GRAHAM HAND STEWART

La polémique prend place

Par Ali Benyahia, El Watan, 15 septembre 2002

Alger vient de réagir, via l’APS (Agence presse services), aux accusations de l’ambassadeur de Grande-Bretagne à Alger, Graham Hand Stewart, dans une interview parue jeudi dernier dans le quotidien Le Matin. Une réplique que l’agence algérienne a émise hier pour dire sans préciser la source que les propos du diplomate «engagent sa responsabilité».

Ce dernier avait déclaré dans les colonnes du Matin qu’«il est possible de vendre aujourd'hui des armes en Algérie, mais je dois dire que nous sommes réticents : les services de sécurité algériens sont brutaux et n’accordent pas beaucoup d’importance aux droits de l’homme». «Je dois dire aussi que nous restons attentifs à la possibilité que les armes vendues à l’Algérie aillent ailleurs. Au Sahara-Occidental, comme cela a été le cas par le passé», a-t-il ajouté. La source de l’APS ajoute que «de tels procédés ne sont conformes ni à la déontologie diplomatique, encore moins à la consolidation d’un front international de lutte contre le terrorisme», avant de conclure que le fait de «ne pas vouloir assumer ses responsabilités internationales dans un combat que mène justement l'humanité n’autorise personne à faire des procès d’intention aux autres pour jeter le discrédit et à tout le moins le doute sur eux». Nos diverses tentatives de joindre le ministère des Affaires étrangères ainsi que l’ambassade de Grande-Bretagne en Algérie ont été vaines. Ainsi, ces déclarations, qui donnent tout l’air d’avoir commencé à évoluer en prise de bec, ne risquent-elles pas d’occasionner un incident diplomatique? Vers la fin de la journée d’hier, l’APS a annoncé que l’ambassadeur britannique a été «convoqué» au ministère des Affaires étrangères. Graham Hand Stewart, a affirmé l’APS, a été reçu par le secrétaire général du ministère des Affaires étrangères «à la suite de certains propos parus dans un quotidien algérien». Quelques minutes plus tard, dans une déclaration à l’APS, l’ambassadeur britannique à Alger a démenti, «absolument et fermement», les propos qui lui ont été prêtés. M. Graham Hand Stewart a soutenu que «cette déclaration n'a été à aucun moment faite de sa part». L'ambassadeur a affirmé qu'il «est désolant d'inclure de tels propos à une interview, lesquels ont été rapportés totalement différemment de la déclaration initiale». Dans la matinée d’hier, le chef du gouvernement, Ali Benflis, a appelé, selon l’APS, les milieux d’affaires britanniques à accorder «un surcroît d’intérêt» aux opportunités qu’offre le marché algérien. Benflis, qui recevait une délégation de la Chambre des Lords de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord, a abordé le processus de réformes politiques et économiques engagées par l’Algérie à l’effet, note l’APS, de «renforcer les fondements de l'Etat de droit, de promouvoir les droits de l’homme et d’asseoir l’option démocratique au sein de la société». Le chef du gouvernement a alors, dans ce cadre, lancé un appel aux milieux d’affaires britanniques à s'intéresser davantage aux opportunités qui existent sur le marché algérien, dont «de larges segments d’activité, a-t-il dit, sont encore insuffisamment exploités».

-----------------------

L'ambassadeur britannique à Alger dément les propos qu'on lui a prêté

Alger - L'ambassadeur du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du nord, M. Graham Hand Stewart a démenti samedi, dans une déclaration écrite à l'aps, "absolument et fermement" les propos qui lui ont été prêtés par un quotidien algérien.Selon ce journal, l'ambassadeur britannique, a accusé, dans une interview, les services de sécurité algériens d'être "brutaux" et de ne pas "accorder beaucoup d'importance aux droits de l'homme".
M. Graham Hand Stewart soutient que "cette déclaration n'a été à aucun moment faite de sa part".

L'ambassadeur conclut en affirmant qu'il "est désolant d'inclure de tels propos à une interview, lesquels ont été rapportes totalement différemment de la déclaration initiale".


[Aps 14/09/02 18:55:15]

---------------

L'ambassadeur britannique à Alger convoqué au ministère des affaires étrangères

Alger - L'ambassadeur du royaume uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du nord à Alger, M. Graham Hand Stewart a été convoqué samedi au ministère des affaires étrangères, a-t-on annoncé officiellement. M. Graham Hand Stewart a été reçu par M. Abdelaziz Djerad, secrétaire général du ministère des affaires étrangères à la suite de "certains propos parus dans un quotidien algérien", a-t-on ajouté de même source.

[Aps 14/09/02 18:56:02]

 
Version imprimable
 
www.algeria-watch.org