Document confidentiel de l'armée algérienne

Le 1er juin dernier, le quotidien français "Libération" faisait état d'un "document confidentiel" élaboré par un "groupe d'une douzaine d'officiers travaillant autour du général Touati, considéré comme l'idéologue du régime" algérien. "Libération" indiquait que ce document envisageait une "rupture radicale avec le multipartisme" par la "dissolution de tous les partis" : c'est ce document qui, selon "Libération", servirait "de base au débat qui se déroule [depuis quelques mois] dans le cadre de la commission de réforme de l'Etat". Depuis le début des événements en Kabylie, nombre d'indice confirment cette hypothèse. D'où l'importance de ce document dont nous publions ci-après, en exclusivité, l'intégralité.

ANALYSE DE CONJONCTURES DES ORIGINES RECENTES DE LA
CRISE AUX PERSPECTIVES

QUOI FAIRE, COMMENT ET POURQUOI ?

31/12/2000

La proximité d'autres échéances électorales (des élections de plus et une démarche de trop) dans un contexte dont les paramètres déterminants ne sont pas encore assez identifiés pour pouvoir fournir une lecture d'un avenir démocratique nous incite à de nouvelles interrogations.

Quel enjeu fondamental et quelles orientations pour le gagner sachant que toutes les voies empruntées depuis la " création " du pluralisme politique n'ont mené que vers des impasses et que toutes les démarches entreprises sont vite devenues obsolètes devant la persistance de la crise ?.

Progresser encore sur la même voie ou entreprendre une autre démarche qui ne soit pas en rupture radicale avec le passé risquerait, sans nul doute, de reconstituer les. mêmes conditions de l'échec et d'éloigner définitivement l'espoir qu'une solution de sortie de crise existe quand même.

Aussi, serait-il illusoire de croire arriver à œuvrer à la recherche de solutions aux tensions existantes sans prendre en considération l'exacte mesure des problèmes et l'identification des éléments de rupture à introduire dans la tendance lourde qui imprime son rythme à l'évolution de la crise.

I. CONSTAT
Comment comprendre que sur le plan de l'organisation actuelle politique, économique, associative, sècuritaire ou sur celui des rapports entre les trois pôles triangle (pouvoir, partis, populations), il n'y ait pas eu d'implications positives sur la situation politico-sécuritaire à part des accalmies qui pourraient être interprétées comme étant des pauses stratégiques, observées par les terroristes à l'effet d'adopter des stratégies plus appropriées pour contourner la montée en puissance des forces de sécurité dans leur adaptation à un phénomène pour lequel elles n'étaient pas préparées ?.

Une partie majoritaire (prépondérante) de la réponse trouverait les éléments explicatifs dans l'origine récente de la crise.

II. DES ORIGINES RECENTES DE LA CRISE
L'Algérie, dispose-t-elle d'un paysage politique nouveau ?. Principalement, trois partis politiques, le FLN, le MDA (qui a disparu) et le FFSexistaient (les deux derniers dans la clandestinité) antérieurement à la création du multipartisme.

Les autres partis n'ont été que le produit de la reconduction de courants politiques " clandestins " vers leur légalisation.

Toutes les oppositions au FLN (parti unique) ont été consacrées partis politiques en opposition au même FLN qui symbolisait et symbolise toujours le système à abattre.

D'où proviendraient alors l'émergence du FIS et pas d'autres partis politiques ?.

Principalement, trois facteurs pourraient l'expliquer :

- L'ancrage sociologique du FFS (voulu ou naturel) en Kabylie

- Répression en octobre 1988 concentrée sur la gauche

- Récupération par Ali Benhadj le 10 octobre 1988 des événements d'octobre et réception à la présidence de la république du même Ali Benhadj et de Abassi Madani consacrés ainsi interlocuteurs représentants de la mouvance islamiste.

Dés le départ était ainsi née une bipolarisation FLN-FIS hors Kabylie devenue chasse gardée du FFS.

CONSEQUENCES SUR LES ELECTIONS LEGISLATIVES DE
DECEMBRE 1991

La reconduction du FLN sous le même sigle et dans les mêmes composantes a induit :

- L'expression du vote sanction dont a bénéficié le FIS.

- Une large abstention dont a également bénéficié le FIS.

- Un vote identitaire de la Kabylie en faveur du FFS en réaction aux constantes arabo-islamiques prônées par le FLN et le FIS.

Même si le FFS se savait législativement impuissant, sa position était doublement confortée du fait que :

- A l'APN, il était appelé à représenter l'espace démocrate face au FLN (état policier) dont le passé de parti unique ne pouvait lui conférer des atouts démocrates et face au FIS (état intégriste).

- Culturellement, il représentait l'Amazighité de l'Algérie qu'il était seul à revendiquer au nom d'une identité collective et intégrante par rapport aux dénégations du FLN et du FIS.

Depuis la légalisation de l'expression plurielle et de la perception enracinée selon laquelle le FIS serait une réponse active et " légitime " au FLN, la représentation du champ politique dans l'imaginaire collectif est lue sous l'angle d'une image triangulaire FLN-FIS-FFS quand bien même que la dissolution judiciaire du FIS fut prononcée et que le RND fut crée.

LES FACTEURS DE RESURECTION DU FIS

- Les participants à la conférence "gouvernement-partis" d'Août 1991 ont déploré majoritairement l'absence du FIS dont les dirigeants furent incarcérés en j uillet 1991.

- Des participants au dialogue avec le HCE avaient réclamé un dialogue sans exclusive.

- Les dirigeants Ali Benhadj et Abassi Madani ont reçu en prison la visite du ministre de la défense puis installés à la résidence El Mithak.

- Les pouvoirs successifs remettaient eux mêmes à l'ordre du jour le dossier du FIS en déclarant à chaque fois sa clôture définitive.

LES MOTIVATIONS DE CEUX QUI RECLAMENT LE RETOUR DU FIS

- LePT
Louiza Hanoune n'est pas une intégriste dans le sens religieux du terme et n'a pas de sympathie islamisante, mais est convaincue que ce que symbolise le FLN ne peut ni ne veut se réformer de l'intérieur et qu'il a besoin d'un véritable contre poids que seul le FIS a pu constituer.

Elle estime impossible pour les démocrates de casser le système FLN et que seul le FIS pourrait y aboutir quitte à ce que les démocrates empruntent alors deux voies :

- Prendre en main en phase terminale l'issue de la confrontation FLN-FIS.

- Régénérer l'espace démocrate en réveillant et mobilisant le gisement démocrate qui ne croit plus en la démocratisation depuis la reconduction du FLN et la légalisation du FIS dont la création a été perçue comme devant servir d'épouvantail pour rabattre l'électorat apeuré vers le FLN.

- Le FFS
Lui non plus n'a pas de réelle sympathie islamisante et voit en le FIS une création du pouvoir FLN pour marginaliser les démocrates. Il aspire à renvoyer dos à dos le FLN et le FIS qu'il perçoit comme étant les deux faces de la même pièce anti-démocrate.

Il est alors perçue que le système FLN a épuisé en son sein les possibilités d'alternance et qu'il a intégré d'autres partis dans la coalition qu'il parraine pour mieux assurer sa survie.

Il apparaît alors que les partis cités, à savoir le PT et le FFS (et d'autres encore) pensent devoir ne pas faire le jeu du FLN en entrant dans une coalition anti-FIS et maintiendront leurs positions tant que demeure en place le système FLN dont la disparition aurait laissé la porte ouverte pour l'émergence de l'espace démocrate dans sa convergence anti-islamiste (ou plutôt anti-intégriste car l'usage du mot islam même avec le iste (signe de l'extrémisme) heurte encore des sensibilités).

PERSPECTIVES
Tant que le paysage politique demeure encore dans ses mêmes composantes sous les mêmes sigles, les contradictions sources des inconciliations et de l'insécurité connaîtront leur prolongement, d'autant que ni les élections, ni le dialogue n'ont abouti à leur extinction, et que les courants légalisés comme partis ont transférés leurs méfiances du temps de l'opposition clandestine au FLN parti unique vers la période actuelle ou il est perçue que c'est toujours le FLN qui est pouvoir avec son système.

Le FLN a raté déjà deux opportunités pour se rénover :

- Le premier se situe à la naissance du multipartisme (les militants dirigeants auraient dû changer de parti pour rester fidèles à leurs idées, au lieu de rester fidèles aux mêmes idées dans un parti qui n'a pas changé de sigle). . - Céder sa place au RND pour mieux s'adapter à un contexte promis au changement.

L'absence de mutation a déplacé les préoccupations vers l'ANP appelée à jouer son rôle d'arbitre pour la dissocier de la perception selon laquelle elle aurait lié son destin à celui du système FLN.

Cela se perçoit sur un double plan :

- Lorsqu'il a été tenté de retirer la couverture politique aux groupes armés, des partis-ont voulu retirer la couverture populaire à la lutte anti-terroriste en déclarant que la sécurité est du seul ressort des forces régulières de sécurité, ceci pour démontrer qu'il s'agit d'une lutte pour le pouvoir entre ceux qui sont attachés à la perpétuation du système et ceux qui veulent y accéder pour perpétuer le leur et qui n'a rien à voir avec la démocratie.

- Lorsqu'est évoquée la notion de pouvoir réel et de pouvoir apparent, c'est encore pour dissocier le FLN de l'armée car le FLN est perçue comme jouant le rôle de façade civile de l'armée.

Deux perspectives s'offrent alors pour l'Algérie :

1) CONTINUITE ET SES IMPLICATIONS
a) Poursuivre la lutte anti-terroriste dans le cadre du système politique actuel avec reconduction des mêmes contradictions dans un contexte ou les moyens sécuritaires disponibles connaissent leurs limites dans l'objectif d'une certitude de l'extinction du terrorisme à une échéance précise.

Dans ces conditions qui ont épuisé toutes les démarches entreprises (dialogue - élections - concorde), et du fait même de la médiatisation des embuscades tendues aux forces de sécurité pour faire accréditer la thèse qu'il s'agit d'un conflit interne armé, la tendance à l'ingérence internationale pourrait devenir inéluctable avec comme enjeu central la réhabilitation du FIS et le retour fatal à la bipolarisation des années 90 et 91.

La grille de lecture que plaque l'occident sur la situation interne Algérienne est identique à celle qu'elle plaque sur tous les conflits survenus principalement en Afrique, preuve en est que notre diplomatie extérieure a échoué dans sa mission principale qui est celle de faire partager notre propre perception à la communauté internationale.

D'autre part, le risque d'un bouleversement de la situation géopolitique avec une montée en puissance de l'islamisme au Maroc qui serait encouragé par le constat que les forces de sécurité Algériennes ne sont pas arrivées à mettre fin à la violence pourrait inciter le Maroc à formuler auprès de la communauté internationale (OTAN, conseil de sécurité notamment) un appel à une ingérence en Algérie pour normaliser la situation.

b) Dans un contexte d'absence de relance économique, d'aggravation des frustrations socio-économiques susceptibles de renforcer le potentiel de violence, de la double impossibilité pour les forces de sécurité à éradiquer le terrorisme et pour les groupes armés à se saisir du pouvoir, de la poursuite des inconciliations dans le champ politique, il y aurait le risque de l'établissement du constat selon lequel un accord politique avec les groupes armés et leurs commanditaires serait une nécessité.

Aït Ahmed avait vu en Sant'Eggidio le cadre de dialogue entre politiques en mesure d'éviter la possibilité (ou l'inéluctabilité) d'un accord entre l'armée et les groupes armés.

2) RUPTURE RADICALE
Cela consiste à faire admettre la thèse selon laquelle la situation actuelle n'est que le résultat d'un biais introduit dans le procesus de démocratisation dés son lancement et dont les implications sont les impasses qui en ont résulté et qui sont déjà consommées.

Le processus de démocratisation a démarré et continue à se dérouler dans le contexte durable de différences qui ne se surmontent pas, mais qui se menacent mutuellement en refusant l'une pour l'autre le droit à l'existence, et dont les profonds antagonismes sont devenus une source permanente d'insécurité.

Cette tendance aux inconciliations n'a pas connu d'infléchissement en dépit de l'expérience de la coalition dont il avait été espéré qu'elle puise constituer un des éléments de sa rupture.Sa prolongation sur le terrain sous la forme redoutable d'un terrorisme qui cible les populations est susceptible à terme de provoquer un désarmement moral généralisé susceptible d'aggraver davantage les vulnérabilités nationales d'autant que des interrogations pernicieuses provoquent une faille profonde d'ordre intellectuel : " contre qui, comment et jusqu'où faut-il se battre ? " d'autant que la presse, livrée elle même à son inexpérience en absence de stratégie de l'information, contribue à accréditer la thèse selon laquelle l'étatl tâtonne et que les " clans " parasitent toute solution.

Il n'est, selon des analystes, "pire catastrophe dans le domaine de la stratégie que d'être contraint de changer de stratégie au pire moment ".

Le pire moment n'est pas " encore " arrivé car les populations et les forces armées ont su conserver leur cohésion malgré que la rupture de celle-ci soit l'un des objectifs fondamentaux poursuivis par les terroristes qui n'ont pas " encore " réussi à capitaliser le " qui tue qui ".

Pour quelles options et à quel moment changer radicalement de stratégie sans que cela ne soit perçu comme une catastrophe dans le domaine de la stratégie et dont l'implication de celle-ci serait la perte de maîtrise et de contrôle par l'état du processus d'évolution de la situation politico-sécuritaire ?.

Parmi toutes les options, il y a celle de la réhabilitation du FIS et celle d'une reconstruction nouvelle du paysage politique.

OPTION 1 :
Réhabiliter le FIS, c'est retouner à la bipolarisation et à la réédition des années 90 et 91 dans un double contexte où la mouvance démocrate ne constitue pas une force mais posséde une voix qui porte.

OPTION 2 :

RECONSTRUCTION DU PAYSAGE POLITIQUE

Avec l'accord de la communauté internationale (ou sa compréhension qu'une diplomatie rénovée, débarrassée de tous les principes figés qui maintiennent encore en otage notre politique extérieure, devrait s'attacher à obtenir), l'Algérie utilisera ses propres moyens nationaux dans la mise en œuvre d'un programme politique qui s'étalera sur trois ans, à des échéances fixées et à respecter scrupuleusement pour ne pas mettre à mal son crédit.

Le programme devrait être formulée selon des axes stratégiques définis autour desquels auront à s'articuler les politiques d'action :

o Dissolution (concertée si possible, sinon d'autorité) de tous les partis politiques sans exception aucune.

o Concordat de trois ans à l'effet de définir tous les critères d'accès à la légalisation sous forme de partis politiques.

o Election d'une constituante avec pour implication une " desidéologisation " de la constitution (aucune référence à toutes les langues, ni à la religion).

o Recréation de partis politiques sur la base de l'interdiction du retour de tous les sigles déjà existants (aucune référence à tout ce qui est patrimoine commun).

o Mise en place d'une commission de réflexion de long terme sur les réfonnes politico-administratives à mettre en œuvre selon des lignes de force :

> Positionnement de l'état par rapport aux partis politiques.

> Reformulation des compétences des assemblées élues locales par rapport à l'administration.

> Articulation des communes et wilayas autour de régions à compétences " légiférantes " locales dans des codes spécifiquement locaux.

o Concertation sur la nature du nouvel ordre national interne à instaurer, ses principaux constituants, les principes qui le régissent et les équilibres qui le garantissent.

 

 

 

 
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