La "sale guerre" d'Algérie devant la justice française

Le Monde, 6 septembre 2001

A nouveau, la justice française est saisie de la question : "Qui tue qui ?" en Algérie ? Le prétexte en est une querelle d'auteurs banale : un journaliste algérien réfugié en France, Mohamed Sifaoui, âgé de trente-quatre ans, revendique d'être, non pas le "nègre" mais le coauteur de La sale guerre, le livre signé par un ancien militaire, Habib Souaïdia, lequel a également trouvé asile en France.

Publié par les éditions La Découverte en janvier 2001, l'ouvrage a été un succès éditorial (plus de 70 000 exemplaires vendus) et a singulièrement terni l'image de marque de l'armée algérienne confrontée à la violence armée depuis l'interruption des élections législatives, en passe d'être gagnées par les islamistes, il y a près de dix ans.

Mais, derrière le contentieux commercial, se cache un débat de fond passionnel qui explique l'examen de l'affaire, mercredi 5 septembre, par la 17e chambre correctionnelle de Paris. A plusieurs occasions - dont une interview publiée en février par l'hebdomadaire Marianne - M. Sifaoui a accusé le directeur de La Découverte, François Gèze, de l'avoir "manipulé". "On a, expliquait-il, tordu mon texte en occultant certains passages, en en rajoutant d'autres. En mettant toujours au conditionnel certains faits
exacts - toujours des exactions commises par les islamistes - et en faisant passer pour des affirmations ce qui ne constitue que des hypothèses (la responsabilité de l'armée dans des massacres de civils)". Mis en cause, M.Gèze avait déposé plainte pour "diffamation" contre M. Sifaoui et le directeur de Marianne, Jean-François Kahn.

"PARTI-PRIS IDÉOLOGIQUE"

Se présentant à l'audience comme un adversaire acharné des islamistes, M. Sifaoui a réitéré son propos, accusant le directeur de La Découverte -un "militant", proche de l'Internationale socialiste (IS)- d'avoir systématiquement supprimé les passages du manuscrit qui allaient "dédouaner les islamistes et occulter leurs crimes" au nom d'un "parti-pris idéologique". Il n'a guère été plus tendre pour l'ancien militaire, Habib Saouaïdia, qualifié de "mythomane venu en France pour régler des comptes avec sa hiérarchie."

Après avoir marqué son étonnement de se retrouver devant le tribunal pour une interview qu'il avait "censuré" pour lui oter toute connotation "polémique", le directeur de Marianne a dénoncé avec flamme la "pensée unique" qui pèse sur la presse française et l'amène à exonérer de leurs crimes les "néo-nazis verts" même si, a ajouté Jean-François Kahn, "je n'ai aucun doute que l'armée algérienne se livre à des exactions."

Cité par la défense, le directeur du quotidien El Watan, Omar Belhouchet, n'a pas été moins combattif. "L'armée algérienne est responsable du gachis actuel (Elle) ne respecte pas les droits de l'homme (.) L'armée torture mais ce sont les islamistes qui massacrent", a lancé M. Belhouchet.

Selon lui, La sale guerre est un ouvrage rempli de fait inventés. François Gèze voulait à travers le livre "à tout prix dédouaner les islamistes", et pour ce faire il n'a pas hésité à "manipuler" son auteur, Habib Souaïdia. La longueur des témoignages a contraint le tribunal à repousser au mercredi 12 septembre les plaidoiries des avocats.

Jean-Pierre Tuquoi


 

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