Paris se pose des questions sur Bouteflika

Hubert Védrine, patron du Quai d'Orsay, est aujourd'hui à Alger. Malgré le retour des massacres et les rumeurs sur le rôle qu'y auraient joué des militaires algériens. Car Paris, inquiet, veut croire que Bouteflika tient les commandes.

Catherine Tardrew, Le Parisien , 13 février 2001

AUJOURD'HUI, Hubert Védrine est pour quelques heures à Alger. Un voyage court, mais le ministre français des Affaires étrangères va rencontrer, outre son homologue Abdelaziz Belkhadem, le président Bouteflika. Un voyage de plus, car, depuis quelques semaines, les déplacements en Algérie de ministres français se multiplient. Le ministre de l'Intérieur, Daniel Vaillant, était sur place il y a quelques jours, précédé par Michelle Demessine, la secrétaire d'Etat au Tourisme. Et les Algériens comptent sur une visite d'Etat de Jacques Chirac avant la fin de l'année. En apparence, entre les deux côtes de la Méditerranée, un climat au beau fixe. Il reste que Védrine arrive à Alger au moment où le pays semble, à nouveau, plongé dans la tourmente du terrorisme. En un an, les « groupes armés » auraient fait plus de 9 000 victimes. Pas moins inquiétante : la publication, en France, de deux livres chocs qui font porter à l'armée algérienne la responsabilité d'une part de ces massacres. « La Sale Guerre » (lire ci-contre) n'est pas disponible en Algérie, mais provoque débats et polémiques. Juste avant, l'enquête intitulée « Qui a tué à Bentalha ? » (de Nesroulah Yous, aux mêmes Editions de la Découverte) avait déjà semé le doute. Les partisans de Bouteflika crient à la « manipulation ». Mais beaucoup se posent des questions devant l'accumulation de « révélations » portant sur des crimes et tortures qui auraient été commis par l'armée algérienne et faussement attribué à des islamistes. A Paris, derrière le sociologue Pierre Bourdieu, un certain nombre d'intellectuels demandent, du coup, à la France d'en finir avec l'hypocrisie et de ne pas cautionner un pouvoir à la fois suspect et paralysé.

Réponse des diplomates du Quai d'Orsay, en forme d'esquive : « Les autorités algériennes ont été encouragées à coopérer avec les Nations unies et les commissions internationales chargées des droits de l'homme. » En attendant, Hubert Védrine, qui refuse de se laisser impressionner, est à Alger pour y confirmer le « renouveau » du dialogue et des échanges. Un renouveau amorcé lors de la spectaculaire visite du président algérien à Paris, en juin dernier. Mais un « renouveau » qui exclut l'emballement : si le nombre des visas accordés aux ressortissants algériens est en nette augmentation (passé, grâce à la réouverture du consulat d'Annaba, ex-Bône, de 150 000 en 1999 à 200 000 l'an dernier), on est loin des 800 000 visas délivrés régulièrement dans les années quatre-vingt. Et les Algériens se plaignent de la lenteur des délais pour obtenir le précieux papier (trois mois environ) comme de la non-reprise des vols d'Air France vers Alger. Au même moment, les patrons français, effrayés par la recrudescence du terrorisme, « oublient », dirait-on, qu'ils étaient tombés, il y a neuf mois, sous le charme de Bouteflika lors de son show éblouissant au pavillon Dauphine. A nouveau, l'Algérie inquiète. Car la magie Bouteflika semble ne pas durer. Au point que les rumeurs ont repris de plus belle : et si les militaires, lui faisant porter le chapeau des impasses algériennes, avaient décidé de se passer de lui ? A Paris, le présent fait peur, mais la suite plus encore.

 

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