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L'Algérie
confrontée à la "sale guerre"
Jean-Pierre Tuquoi,
Le Monde, 9 février 2001
Dans un ouvrage
paru jeudi 8 février, un officier algérien dénonce les
exactions menées par l'armée pour venir à bout des islamistes.
Habib Souaïdia affirme que des militaires déguisés en terroristes
ont massacré des civils et que de simples suspects ont été
exécutés par des soldats.
Quelques jours après que Le Monde eut publié le témoignage
de Habib Souaïdia (Le Monde du 3 juin 2000) sur ce qu'avait été
sa vie d'officier parachutiste dans les forces spéciales de l'armée
nationale populaire (ANP), les membres de sa famille restés en Algérie
ont reçu la visite des services de renseignement. Elle ne fut pas des
plus courtoises, semble-t-il. On imagine quelle va être leur réaction
maintenant que l'ancien parachutiste, réfugié en France, est passé
à une autre échelle pour raconter "sa" guerre d'Algérie
entre 1992 et 1995.
La Sale Guerre n'est pas un livre de plus sur un conflit qui, né au début
des années 1990 après la mise hors la loi des islamistes, semble
défier la rationalité à deux heures d'avion de la France.
L'ouvrage, en dépit de quelques erreurs et approximations, est un réquisitoire
implacable contre le pouvoir militaire, accusé d'employer les mêmes
méthodes que ses adversaires "barbus". En Algérie, démontre
l'auteur, ce sont deux barbaries qui s'affrontent. Aucune n'est plus défendable
que l'autre.
"NOTIFICATIONS
DE CRIMES"
Jamais jusqu'ici un officier
n'avait raconté cette guerre au quotidien, vécue en compagnie
d'hommes de troupe sans conviction politique ferme. Et jamais les chefs de l'armée
n'avaient été mis en cause nommément, exemples à
l'appui, pour leur comportement. Nul doute que les associations de défense
des droits de l'homme, qui s'efforcent de lutter contre l'impunité des
tortionnaires, trouveront dans le livre matière à nourrir leurs
dossiers. Comme l'écrit dans la préface le juge italien Ferdinando
Imposimato, célèbre pour ses enquêtes sur la mafia et le
terrorisme, il apporte "un ensemble précieux de "notifications
de crimes" avec des indications précises de noms, de lieux et de
dates qui peuvent servir de base à des actions pénales des victimes
ou de leurs familles, y compris devant des tribunaux de pays européens".
Issu d'une famille modeste, Habib Souaïdia s'est engagé en 1989
dans l'armée pour "servir (son) pays". Académie interarmes
de Cherchell, Ecole d'application des troupes spéciales (EATS) de Biskra.
La formation du jeune officier n'ira pas à son terme. En 1992, l'Algérie
est à la dérive et l'armée a besoin d'hommes. Les islamistes
multiplient les coups de main. Le président Boudiaf est assassiné
par un officier chargé de le protéger. A l'aéroport d'Alger
l'explosion d'une bombe tue neuf personnes et fait des dizaines de blessés.
Une prise du pouvoir violente par les "barbus" n'est plus un cas d'école.
"UN CYCLE INFERNAL"
C'est alors que dans l'urgence
commence à s'organiser cette lutte antiterroriste qui va happer Habib
Souaïdia et broyer sa vie. "J'ai vu des collègues brûler
vif un enfant de quinze ans. J'ai vu des soldats se déguiser en terroristes
et massacrer des civils. J'ai vu des colonels assassiner, de sang-froid, de
simples suspects. J'ai vu des officiers torturer, à mort, des islamistes.
J'ai vu trop de choses", écrit-il.
La "sale guerre", le sous-lieutenant Souaïdia va la découvrir
au printemps 1993 dans l'Algérois où il a été muté.
Une nuit, à la tête d'une section, il récupère une
vingtaine d'officiers et de sous-officiers - dont certains habillés en
civil - qu'il avait conduits une heure plus tôt à proximité
d'un village réputé pro-islamiste. De retour à la caserne,
un officier du groupe que connaissait Habib Souaïdia lui fait signe avec
son poignard taché de sang en le faisant passer sur son cou. Souaïdia
a compris. Le surlendemain, les journaux annoncent qu'une attaque terroriste
a fait une douzaine de morts dans ce village. "Je venais de participer
à un massacre. C'était la première fois que je me sentais
complice d'un crime", conclut-il. Ce ne sera pas la dernière.
Le jeune officier - il n'a pas trente ans - raconte comment, au printemps 1994,
muté à Lakhdaria, une terre islamiste à moins d'une centaine
de kilomètres d'Alger, il accompagne un commando d'officiers des services
de lutte antiterroriste, déguisés en "barbus", qui sont
venus kidnapper en toute illégalité une demi-douzaine de personnes
soupçonnées de sympathies islamistes. Toutes seront assassinées.
"Des gens qu'on arrête, qu'on torture, qu'on tue et dont on brûle
les cadavres. Un cycle infernal : depuis mon arrivée (.), j'avais vu
au moins une centaine de personnes liquidées", écrit l'auteur.
Des épisodes aussi dramatiques et dérangeants, le livre en fourmille
jusqu'à la nausée. Certains renvoient de façon caricaturale
à une autre guerre : celle menée par l'armée française
en Algérie dans les années 1950. Le vocabulaire a changé,
pas le comportement. Les "terroristes" ont remplacé les "fellaghas".
On n'évoque plus la "corvée de bois" pour dire qu'un
prisonnier doit être liquidé, mais on parle de "descendre
à l'oued". Les instruments et les méthodes de torture aussi
n'ont pas changé d'un conflit à l'autre.
Impossible de suspecter Habib Souaïdia de sympathies islamistes : c'est
sans l'ombre d'un regret qu'il raconte avoir fait le coup de feu contre les
"barbus" et en avoir expédié plusieurs dans l'autre
monde. A aucun moment d'ailleurs, il n'envisage d'imiter nombre de ses collègues
et de rejoindre le camp adverse.
C'est aussi l'un des mérites du livre d'évoquer de l'intérieur
l'armée algérienne. Son armement n'est pas des plus modernes.
D'origine roumaine, les automitrailleuses des unités d'infanterie et
de gendarmerie ont une durée de vie de moins de six mois ; quant aux
kalachnikovs (les "klach") "made in Algeria", elles ne sont
que la pâle copie des célèbres "klach" : passée
une demi-heure d'utilisation, la mauvaise qualité de leur alliage fait
que leur portée est divisée par deux.
Le moral dans les casernes n'est pas meilleur que le matériel. Près
de 80 % des soldats et des sous-officiers se droguent, selon Habib Souaïdia
qui conclut : "Souvent, les militaires effectuaient des opérations
en étant drogués." C'est aussi ce que l'on disait des "terroristes".
Jean-Pierre Tuquoi
La Sale Guerre, de Habib Souaïdia, préfacée par Ferdinando
Imposimato, éditions La Découverte, 95 F (14,48 euros), 203 pages
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