Le témoignage accablant d'Habib Souaïdia

« La dictature militaire se nourrit du terrorisme islamiste »

Louis-Bernard Robitaille, collaboration spéciale, La Presse (Canada), 29 avril 2001

Habib Souaïdia a 32 ans. Libéré en 1999 après quatre ans à la prison militaire de Blida, l'ancien lieutenant des « forces spéciales » a quitté l'Algérie avec de faux papiers en avril 2000, et se trouve depuis réfugié politique en France. Son témoignage sur la « sale guerre » contre les islamistes à laquelle il a participé de 1992 à 1995, est depuis près de deux mois un best-seller en France. Il a provoqué les réactions indignées du chef d'état-major de l'armée algérienne, Mohamed Lamari, ainsi que de l'ambassadeur algérien en France.

La Sale Guerre, paru début février aux éditions La Découverte à Paris, est un témoignage accablant, parfois naïf et décousu mais très personnel et détaillé, d'un jeune officier de carrière, sorti de la prestigieuse école militaire de Cherchell, et qui s'est retrouvé plongé en enfer, à Lakhdaria, chef-lieu d'une région montagneuse, à 70 kilomètres au sud d'Alger.

Entre 1992 et 1995, Habib Souaïdia a tout vu. Des patrouilles de simples soldats tombées dans une embuscade et que les officiers supérieurs laissent massacrer sans lever le petit doigt. Des massacres de villageois par les terroristes qu'on laisse également faire, même si cela se passe à portée de canon d'une caserne. Mieux encore : des unités spéciales déguisées en islamistes, qui vont massacrer des civils soupçonnés de sympathies terroristes, puis font porter la responsabilité du massacre aux « fous de Dieu ».

Il y a enfin, selon Souaïdia, des rafles incessantes de « suspects « civils qu'on torture pendant des jours et des semaines, avant de les exécuter d'une balle dans la nuque ou en les jetant du haut d'un hélicoptère :

« C'est exactement la réplique de ce que faisait l'armée française quarante ans plus tôt pendant la guerre d'indépendance, dit Souaïdia, et parfois les centres de torture sont précisément les mêmes que ceux qu'utilisaient les Français à l'époque. Les méthodes sont identiques : dans une région à problème comme Lakhdaria, qui se situe dans le « triangle de la mort » au sud d'Alger, la plupart des villageois ont été forcés un jour ou l'autre de nourrir des groupes terroristes. Donc ils sont suspects. Le maire a été élu en 1991 sous l'étiquette du Front islamique du salut : suspect. Un tel a un cousin ou un ami d'enfance chez les maquisards : suspect. Donc susceptibles d'être arrêtés arbitrairement, torturés puis exécutés. »

En février 1994, il a vu l'ancien maire FIS, qui venait d'être enlevé par des « inconnus », enfermé dans l'une des cellules immondes du centre de torture de Lakhdaria, torturé toutes les nuits pendant deux semaines, puis exécuté d'une balle dans la nuque avec six autres suspects.

En mai 1994, Souaïdia estime avoir vu une centaine de personnes liquidées de sang-froid. Un vieil homme de 60 ans qui a deux fils dans le maquis se fait uriner dessus par le commandant Ben Ahmed, puis exécuter à la « klach ». Un gamin de quinze ans et un « suspect » de 35 ans sont brûlés vif après avoir été aspergés de carburant. À la même période, Souaïdia se fait raconter en détail comment, pour venger 12 morts dans une embuscade, les militaires de Tenes, à l'ouest d'Alger, ont égorgé 180 villageois en se faisant passer pour des islamistes.

« Nous étions en pleine folie », dit l'ancien lieutenant : des islamistes déguisés en militaires faisant de faux barrages routiers, des militaires déguisés en « fous de Dieu ». Et une sauvagerie incroyable. Consignes de l'État-Major : « Ils veulent aller au paradis. Exterminez-les. Et ne perdez pas votre temps à ramener les corps : ramenez simplement les têtes. » L'auteur ajoute : «Quand il y avait plusieurs tangos (surnom des terroristes), on ne découpait que les oreilles... Il nous est arrivé aussi d'attacher un cadavre sur nos véhicules pour l'exhiber dans les rues de Lakhdaria. »


Loi du silence

« Comment peut-on aller aussi loin dans la sauvagerie sans ameuter l'opinion algérienne ou internationale ? Réponse de Souaïdia : « Les observateurs étrangers ne voient qu'Alger, où la sécurité est à peu près assurée. Où la vie paraît à peu près normale. Mais dans les zones troublées, c'est la loi du silence et de l'impunité totale. Quant aux journaux soi-disant libres d'Alger, ils sont, au moins dans ce domaine, aux ordres de la dictature militaire. »

Que la guerre contre les islamistes soit menée avec une sauvagerie effroyable est une chose. Qu'elle soit totalement inefficace et contre-productive en est une autre, encore plus grave, selon Habib Souïdia : « Nous avions baptisé l'armée et les forces spéciales Société de formation des terroristes, dit-il. La façon dont la guerre est menée aboutit à fabriquer en permanence de nouveaux terroristes. Dans toutes les régions incontrôlées, les villageois voient arriver des militaires qui tuent ou torturent tous ceux qui ont été d'une manière ou d'une autre en contact avec les islamistes. Les jeunes hommes n'ont plus d'autre solution que de prendre le maquis à leur tour... »

Simple bêtise crasse des militaires et impuissance à venir à bout de cette guérilla islamiste ? Il y a plus dans le témoignage de Souaïdia, de l'avis même de l'éditorialiste Jacques Julliard : il y a «la volonté prêtée aux diverses fractions de l'armée algérienne d'entretenir délibérément le climat d'horreur pour se maintenir au pouvoir »,

Telle est précisément l'accusation portée par le déserteur de l'armée algérienne : « Le problème numéro un de l'Algérie n'est pas l'islamisme, c'est la misère, l'injustice sociale et la corruption généralisée au sein des détenteurs du pouvoir, c'est à dire de la direction de l'armée, qui se partagent les revenus du pétrole et pille l'État. Tant qu'un pouvoir intègre n'y aura pas mis un terme, il y aura des maquis. Mais justement, la meilleure façon pour l'armée de se maintenir au pouvoir n'est-elle pas d'entretenir cette guerre civile atroce, qui lui assure le soutien de l'opinion internationale, et le soutien de la France pour commencer ? Ce que je dis c'est que les chefs de l'armée ne cherchent en aucune manière à trouver une solution politique ou à isoler militairement les islamistes, parce que ce serait le début de la fin pour eux. »

Un musulman modéré

Où se situe Habib Souaïdia ? Il se présente comme un musulman modéré, comme l'immense majorité des Algériens, où l'on ne trouve guère plus de « un million et demi d'intégristes « : si plus de 50 % des Algériens ont voté pour le FIS en 1991, c'était « parce qu'il s'agissait de la seule opposition organisée au FLN corrompu ». En fait, le jeune officier frais émoulu de Cherchell en 1991 était tout à fait d'accord pour faire la guerre aux maquis du GIA : « Mais je pensais qu'il fallait faire une guerre dans le cadre de la légalité, et tout en s'attaquant aux racines du mal, c'est à dire la corruption elle-même. Dans ces conditions, on aurait pu facilement isoler les islamistes et les réduire militairement. »

À quoi a-t-il assisté au contraire ?

« D'abord à une guerre atroce, qui ne faisait que nourrir le terrorisme, lequel contribuait à renforcer les pouvoirs de l'armée. Ensuite à une absence totale de lutte contre la corruption. Lorsque Mohamed Boudiaf, dernière figure historique de la guerre d'indépendance, a été rappelé d'exil à la fin de 1991 pour sauver le régime en péril, il a manifestement eu l'intention de s'attaquer à la corruption généralise. Les chefs de l'armée lui ont fait passer des messages, pour lui dire de se calmer. Comme il ne comprenait pas, on l'a fait assassiner le 19 juin 1992. Quant au président Bouteflika, qui a fini par obtenir la sympathie de l'Occident avec son discours sur la réconciliation nationale, c'est un ancien corrompu rappelé par l'armée pour faire bien, et qui n'a aucun pouvoir face à l'armée et à la corruption. C'était un fantoche et ce sera toujours un fantoche. »

 

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