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Habib Souaïdia,
La sale guerre. Le témoignage d'un ancien officier des forces spéciales
de l'armée algérienne Ed. La Découverte, Paris 2001 (sortie
le 8 février)
Préface
par Ferdinando Imposimato*
La sale guerre est le témoignage
bouleversant sur la tragédie algérienne de l'un de ses protagonistes
: Habib Souaïdia, ancien officier des forces spéciales chargées
de la lutte contre le terrorisme islamique, y raconte ses années de guerre
à partir de 1992, et aussi les années de prison qu'il a dû
subir.
Pendant de nombreuses années, je me suis occupé, en tant que juge
d'instruction, des dossiers de terrorisme rouge et noir, italien et international,
et des liens de ces terrorismes avec les services secrets de plusieurs pays.
J'ai lu des milliers de pièces judiciaires, de procès-verbaux
de commissions parlementaires, d'articles de journalistes et d'experts ; et
j'ai parlé avec des centaines de terroristes. Malgré tout cela,
j'ai pris conscience des immenses lacunes qui subsistent dans la connaissance
de nombreux aspects du phénomène terroriste, de sa diversité
dans les différentes régions du monde, notamment en Algérie,
où l'on croyait tout savoir depuis longtemps.
La vérité n'est pas facile
En lisant le livre de Habib Souaïdia, j'ai découvert la différence
considérable entre la réalité algérienne et la façon
dont les médias en ont rendu compte. Pour la plupart des Européens,
les massacres quotidiens de citoyens désarmés, de femmes et d'enfants,
sont uniquement l'uvre de terroristes islamiques fanatiques et sanguinaires.
Pour ma part, je n'avais jamais soupçonné que les appareils institutionnels
de prévention et de répression, ou du moins une partie d'entre
eux, pouvaient être impliqués à ce point dans ces tueries,
comme le montre l'auteur. Son récit efficace, à plus d'un titre
essentiel, ébranle bien des certitudes : il soulève de nombreuses
interrogations et pose à la conscience civile des Européens le
problème de ce qui n'a pas été fait pour arrêter
les massacres et de ce qui pourrait être fait aujourd'hui.
C'est un devoir moral, mais aussi une nécessité politique, de
rétablir la vérité face à un phénomène
qui tôt ou tard pourrait atteindre l'Europe. Dans une telle réflexion,
la prudence est toutefois de règle, puisqu'il faut éviter de passer
d'une vérité opportuniste à une autre vérité
tout aussi peu démontrée, surtout en ce qui concerne des crimes
terroristes non clairement revendiqués. Mais il importe de ne pas tomber
dans l'erreur inverse : celle de prétendre qu'on ne peut démontrer
un fait sans preuves mathématiques, absolues, granitiques.
Car la vérité historique n'est ni simple, ni schématique,
et elle n'est pas toujours « logique » : il existe des vérités
incroyables pour le sens commun, et qui n'en sont pas pour autant moins réelles.
La vérité n'est pas facile, car la réalité, les
hommes et leurs desseins ne sont pas simples. Ne pas tenir compte de la complexité
de la vie peut signifier uniquement un refus de la vérité. Certes,
nous ne pouvons nous contenter des points de vue et des opinions ; mais face
à une histoire racontée par quelqu'un qui, comme ce jeune officier,
l'a vécue dans sa chair, nous ne pouvons fermer les yeux, même
si nous devons l'évaluer de manière critique.
C'est ce que j'ai essayé de faire ici, en mettant en rapport cette histoire
avec d'autres événements historiquement prouvés, pour en
apprécier la cohérence ou les contradictions éventuelles.
L'analyse attentive de ce récit conduit, sinon à la certitude
absolue - qui serait prématurée -, du moins à une vérité
très probable quant à la nature complexe du terrorisme algérien.
Une vérité permettant d'éviter les pièges de la
manipulation et de l'« omerta » qui servent souvent de paravent
à la raison d'État, au nom de laquelle tous les moyens, légaux
et illégaux, sont bons pour vaincre le terrorisme.
Le témoignage de Habib Souaïdia me paraît en effet hautement
crédible, pour deux raisons principales. En premier lieu, la précision
des faits qu'il rapporte est telle qu'il paraît parfaitement invraisemblable
qu'il ait pu les inventer ; l'éditeur, pour sa part, avant de décider
la publication de ce récit, a nécessairement procédé
à toutes les vérifications possibles et a acquis la conviction
de se trouver en face d'un témoin sincère et fortement motivé.
En second lieu, tout ce qu'il raconte est absolument cohérent avec ce
que rapportent depuis des années les observateurs attentifs de la réalité
algérienne (d'un côté, les ONG qui ont enquêté
sur place, comme Amnesty International et d'autres (1) ; de l'autre, les experts
de la question : sociologues, politologues, historiens et journalistes, dont
de nombreux Algériens (2)).
Les origines de la violence
islamiste
Le livre décrit
les actions féroces des terroristes islamistes et des forces de sécurité
chargées de les combattre. Surtout, et c'est là sa grande nouveauté,
il donne à voir pour la première fois, de l'intérieur,
le fonctionnement précis dans la guerre de l'appareil militaire et des
organismes de sécurité algériens, restés jusqu'alors
extrêmement opaques. Mais Habib Souaïdia n'omet pas d'évoquer
le contexte historique et économique, caractérisé par la
concentration de la richesse entre les mains de quelques groupes, la fin de
la parenthèse démocratique avec l'annulation des élections
et le coup d'État militaire de janvier 1992, le contrôle par l'armée
de la composition des gouvernements et de la justice, la désinformation,
les silences médiatiques et l'inertie de la communauté internationale.
Se font jour ainsi les liens complexes entre terrorisme, corruption et une partie
du pouvoir politico-militaire. Le terrorisme apparaît à la fois
comme le moyen de lutte des groupes armés islamistes contre le «
système » et comme un instrument utilisé par un pouvoir
invisible, non pour défendre la démocratie, mais pour rester en
place : à côté des actions sanguinaires des islamistes,
nombre d'actes terroristes qui leur ont été attribuées
ont été le fait de ce pouvoir invisible, dans le but, selon Souaïdia,
d'éliminer ses adversaires politiques.
Cela m'évoque le souvenir de La bataille d'Alger de Gillo Pontecorvo
(1966) : en deux heures, à nos yeux d'Européens éloignés
du conflit de la « première guerre d'Algérie », ce
film avait fait voler en éclats le mythe des légionnaires héroïques
et nous avait mis pour la première fois face à la terrible réalité
de la répression militaire française. Il n'est en effet pas inutile
de rappeler à quel point la « sale guerre » menée
depuis 1992 par les généraux algériens et dont témoigne
Habib Souaïdia reprend les méthodes utilisées de 1954 à
1962 par les militaires français (et à leur suite par les Américains
au Viêt-Nam et leurs disciples latino-américains de l'« École
des Amériques » à Panama dans les années soixante-dix)
: contre-insurrection, manipulations, faux maquis, etc.
Reste que la violence islamiste est aussi une réalité, dont il
importe de comprendre les origines, faute de quoi il sera impossible de trouver
une thérapie adéquate. Sur ce plan, la situation algérienne
est très différente de celles des pays européens qui ont
également connu - ou connaissent encore - le terrorisme. On fait fausse
route en affirmant que ceux qui se réclament de l'islam pour prendre
les armes sont exclusivement inspirés par le fanatisme religieux. La
composante religieuse est évidemment importante en Algérie, mais
il existe aussi une motivation sociale et politique plus profonde, opposant
radicalement les partisans de la lutte armée à un pouvoir qu'ils
jugent impie et corrompu. C'est ce qui a créé le consensus dans
les couches les plus pauvres de la population, qui comprennent bien la situation
au-delà des apparences.
Il n'y a jamais eu unanimité dans la nébuleuse islamique algérienne
quant aux moyens de combattre ce pouvoir. Celle-ci, après un long débat
interne, avait fini par adhérer dans sa grande majorité à
la voie électorale. Ce n'est qu'après l'annulation du premier
tour des élections politiques de décembre 1991 et le coup d'État
de janvier 1992, que la frange minoritaire la plus radicale a occupé
le devant de la scène, estimant de ne pas avoir d'alternative : ce pouvoir
exercé depuis l'indépendance de façon antidémocratique
par une poignée de généraux, avec des appuis extérieurs,
notamment des multinationales du pétrole, il fallait le combattre par
les armes.
C'est ainsi que l'on s'est enfoncé dans la spirale terrorisme-répression,
cette « sale guerre » que nous raconte Habib Souaïdia : «
Plusieurs groupes armés islamistes [
] s'étaient créés
dans les semaines qui ont suivi l'arrêt du processus électoral.
» Ils s'ajoutaient à des groupes encore plus radicaux, qui existaient
depuis longtemps et qui étaient passés à la lutte armée,
comme « El hijra oua takfir (Exil et Expiation), formé principalement
des anciens "Afghans", ou Kataeb el Qods (les Brigades de Jérusalem),
un mouvement pro-chiite et financé, disait-on, par les Iraniens et le
Hezbollah libanais ». Or, nous confirme Souaïdia, « ces groupes
étaient autonomes par rapport au FIS » mais « on racontait
déjà à l'époque qu'ils étaient infiltrés
ou manipulés par la SM ».
L'évocation de cette rumeur d'un financement étranger des premiers
groupes armés islamistes, fort vraisemblable, n'est pas nouvelle ; il
est plus intéressant de souligner celle qui faisait état, dès
le début de 1992, d'une manipulation de ces groupes par les services
secrets de l'armée (la Sécurité militaire, ou SM), manipulation
dont Habib Souaïdia nous donne maints témoignages très précis
dans la période ultérieure. Depuis cette époque, on a assisté
à une effroyable escalade de la violence, dont il semble toujours impossible
aujourd'hui d'entrevoir la fin.
La « stratégie
de la tension »
Au lendemain du coup d'État
de janvier 1992, ont commencé les attentats contre policiers et militaires.
La répression gouvernementale a été brutale. Soldats et
officiers des forces spéciales de l'ANP n'avaient guère l'expérience
de la lutte antiterroriste et ils étaient ainsi facilement manipulables.
Et la population n'avait aucune confiance dans ces unités, qui intervenaient
sans aucun respect des libertés des citoyens : arrestations, ratissages,
perquisitions de masse frappaient de simples suspects de complicité avec
les terroristes, et non à partir de preuves légales. Dès
1992, l'essentiel de la répression a moins visé les groupes armés
que la population civile, censée les soutenir. Le pouvoir a employé
la Sécurité militaire et les unités spéciales de
la gendarmerie et de la police pour arrêter, torturer, liquider ou envoyer
dans les camps d'internement du Sud des milliers de jeunes militants ou sympathisants
du FIS qui n'avaient aucune responsabilité dans la lutte armée.
Beaucoup d'entre eux ont été jugés et condamnés
à mort par les tribunaux militaires lors de procès sommaires,
en violation des droits de l'homme et des principes de jugement équitable
définis par les règles des Nations unies et par la convention
européenne des droits de l'homme de 1950.
Cette criminalisation de l'opposition, injuste et massive, a eu l'effet contraire
à celui escompté. Pour beaucoup de jeunes, il n'y avait d'autre
issue que de rejoindre le maquis : ceux qui avaient perdu les leurs, ou qui
avaient subi des arrestations injustes ou des tortures, ont accumulé
une telle haine qu'ils sont passés à la lutte armée. Ce
qui conduit Habib Souaïdia, fort logiquement, à définir l'armée
comme le « principal agent de recrutement » du terrorisme islamiste.
Cette stratégie a été en fait un instrument aux mains des
hiérarchies militaires et d'une petite élite de privilégiés
pour conserver le pouvoir. Elle ressemble singulièrement à celle
adoptée en Italie dans les années soixante-dix par un «
pouvoir invisible », mais néanmoins réel : alors que les
Brigades rouges sévissaient, celui-ci a eu recours à des massacres
de masse (attentats aveugles aux revendications douteuses) pour se consolider
grâce à la psychose collective engendrée par l'insécurité
généralisée, et empêcher tout changement, en détournant
l'attention du pays des problèmes sociaux non résolus.
Dans le développement du terrorisme algérien, comme dans celui
du terrorisme italien de l'après-guerre, les services secrets de l'armée
ont assuré un rôle central, renforçant ainsi le pouvoir
: la manipulation de la violence a justifié des mesures répressives
de plus en plus dures. La technique de la Sécurité militaire algérienne,
consistant à laisser se produire des attentats des extrémistes
islamistes, voire à les encourager (comme c'est probablement le cas de
ceux de l'aéroport Houari-Boumediene et du cimetière de Sidi-Ali
à l'automne 1992), c'est celle de la « stratégie de la tension
». Elle a été expérimentée en Italie, où
les auteurs des massacres ont reçu pendant des années l'aide de
certains secteurs des services de l'armée pour se procurer des armes
et des explosifs, ou pour trouver des refuges à l'étranger.
En Algérie, cette stratégie qui pourrait impliquer certains généraux
sans scrupule, agissant en collaboration étroite avec les services de
sécurité, a frappé des citoyens innocents, mais aussi des
militaires courageux et honnêtes, qui se voulaient les garants des libertés
démocratiques - beaucoup d'entre eux ont été victimes d'abus
sans nom, privés de liberté ou exécutés. La férocité
de certains éléments des unités spéciales, chargés
d'appliquer la stratégie de la tension avec licence de tuer, n'a connu
aucune limite, tout spécialement contre les jeunes. Et elle a été
entretenue par une législation liberticide : l'âge pour la responsabilité
pénale en matière d'actions terroristes a été abaissé
de dix-huit à seize ans ; et le simple fait d'être soupçonné
de liens avec une action ou un sujet terroriste, ou de ne pas avoir dénoncé
un fait de terrorisme dont on était informé, est devenu un crime.
Ces lois, contraires à tous les principes du droit, ne précisaient
nullement le comportement criminel qu'on allait punir : elles criminalisaient
le simple soupçon. Elles ont conduit à la multiplication des attentats
et des abus de pouvoir.
En Italie, la politique de répression indiscriminée du pouvoir
a toujours été, sans succès, la cible des Brigades rouges.
En la dénonçant, elles cherchaient à rallier l'opinion
et à pousser le pays hors des sentiers de la démocratie et du
respect des droits de l'homme. Mais cette spirale de terreur-répression
a été brisée par les forces démocratiques et surtout
par les magistrats. Ces derniers, quoique angoissés par les assassinats
de dizaines de juges, carabiniers et policiers, ont assuré la défense
de l'État de droit, estimant qu'il fallait appliquer strictement la législation
en vigueur plutôt que d'avoir recours à une législation
d'exception, et ils se sont opposés à l'introduction de la peine
de mort. Alors qu'en Algérie, on a créé des lois visant
à criminaliser l'opposition islamique, soit plus de trois millions de
citoyens - un quart du corps électoral - qui avaient voté pour
le parti islamique.
Le « pouvoir invisible
»
Son passage dans les troupes
spéciales a mis définitivement Habib Souaïdia face à
la vérité : il voulait combattre les terroristes islamistes, mais
il ignorait qu'il serait contraint d'agir comme eux. Nombre des crimes révoltants
qu'il rapporte étaient à ce jour inconnus des citoyens européens
: il n'y a pas eu, comme je l'ai dit, d'analyse objective, ni dans la couverture
médiatique, ni dans la recherche de la vérité.
En Italie, on n'a généralement pas compris l'origine et la finalité
de ces attentats en série qui ont frappé la population civile
et les institutions en Algérie. Alors même qu'aucun autre pays
de la Méditerranée n'a connu, pendant toutes ces années,
une telle situation de violence subversive. Or, on le verra à la lecture
de ce livre, le caractère endémique de cette violence ne s'explique
pas, pour l'essentiel, par la volonté de certains de ses protagonistes
d'imposer un système politique différent : bien au contraire,
elle a été entretenue par ceux qui occupent le pouvoir afin de
s'y maintenir, en étouffant, au nom des impératifs sécuritaires,
toute initiative de la société civile.
En Algérie, donc, a toujours existé un centre de pouvoir occulte.
Il a agi avec un cynisme extrême pour façonner le cours des événements.
Il a verrouillé la société, il a liquidé les opposants,
à l'intérieur comme à l'extérieur du système.
Mais il n'a pas réussi à arrêter le cours de l'histoire.
Ici, une question s'impose : qui fait l'histoire ? Les historiens nous ont appris
que la grande histoire est portée par les grands mouvements idéologiques,
religieux, politiques et syndicaux, par l'évolution des classes sociales,
des sociétés et des États, par les luttes dont ils sont
à la fois les protagonistes et l'expression. Elle n'est pas l'uvre
de petits complots ou de grandes conspirations : la théorie de la conspiration
universelle est une vision de l'histoire réductrice et inacceptable.
Pour autant, la scène du monde a profondément changé au
cours du dernier demi-siècle. Dans les coulisses, les pouvoirs occultes,
avec leurs connexions internationales, ont joué un rôle croissant.
En prendre conscience ne signifie pas revenir à une vision réductrice
de l'évolution des sociétés, mais tout simplement prendre
en considération, dans la lecture de ces événements, cette
variable de l'histoire qu'est le pouvoir invisible. Car ce dernier n'hésite
pas à se servir du terrorisme : celui de l'opposition, qu'il laisse se
développer, voire manipule en sous-main ; et celui de l'État,
souvent maquillé pour qu'il soit attribué aux forces subversives
d'opposition.
De surcroît, il est fréquent que les acteurs des différentes
formes de pouvoir occulte s'interpénètrent : les mouvements subversifs
s'enchevêtrent avec les services secrets de l'État, avec les cercles
du pouvoir politico-militaire et de la corruption ou avec la criminalité
organisée de type mafieux. L'histoire de ces dernières années
en Algérie, telle qu'elle transparaît à travers le récit
de Habib Souaïdia, est riche en épisodes révélant
cette imbrication de canaux souterrains qui finissent toujours par trouver une
voie de communication entre eux. À un certain moment, les intérêts
opposés arrivent à coïncider. À la fin du livre, on
découvrira ainsi que nombre des protagonistes de la « sale guerre
», ceux-là mêmes qui ont eu les plus grandes responsabilités
dans la stratégie de la tension, dans un camp comme dans l'autre, se
sont enrichis et sont devenus des oligarchies intouchables.
Même si les différences sont bien sûr importantes, l'exemple
italien peut de ce point de vue être éclairant. En 1981, une commission
parlementaire, appelée à se prononcer sur la loge maçonnique
P2, parle explicitement du « pouvoir invisible » : elle évoque,
pour décrire la structure du pouvoir, l'existence de deux pyramides symétriques,
l'une inférieure, que l'on connaît, et l'autre, supérieure,
dont on ignore tout - elle est le pouvoir secret, constitué de ceux-là
mêmes qui gèrent le pouvoir en dehors des lieux institutionnels,
mais aussi par le biais des institutions. La logique du monde qui tourne autour
du pouvoir secret - je cite toujours la commission de 1981 - se situe au-delà
du seuil de compréhension du commun des mortels. Dans ce monde trouble
coexistent un niveau légal, composé de politiques, banquiers,
patrons de presse, entrepreneurs, usuriers, hommes des services, fonctionnaires,
et un niveau illégal, militarisé, où se situent maffieux,
terroristes et tueurs stipendiés. Ces derniers constituent le bras armé
du premier niveau.
En Italie, pendant longtemps, le pouvoir invisible a été la synthèse
des différents pouvoirs occultes : outre la mafia, certains secteurs
du pouvoir officiel, des services secrets et du pouvoir économique. Ce
pouvoir invisible n'était pas un contre-pouvoir : c'était le pouvoir
légal lui-même qui s'autorisait, pour défendre ses intérêts
et atteindre ses buts, à recourir à des méthodes illégales
que lui aurait interdits l'exercice légitime du pouvoir. Chaque fois
que le pouvoir légal voulait éliminer un adversaire, il avait
recours à l'assassinat par des tueurs des pouvoirs occultes, institutionnels
ou non. Le but déclaré était toujours la liberté
et la justice ; mais le moyen d'y parvenir était le crime.
Je suis convaincu d'une chose : il faut combattre le terrorisme sans demi-mesures
et sans hésitation, mais aussi en démasquant ceux qui l'exploitent
sous prétexte de le combattre. Que l'Europe et les États-Unis
ne se fassent pas d'illusions : ils devront tôt ou tard payer très
cher le fait de faire semblant de ne rien voir et de ne rien comprendre. La
vision nationale et locale du terrorisme est aujourd'hui dépassée
: une collaboration internationale est indispensable, mais elle doit savoir
éviter les pièges de la propagande et comprendre les profonds
malaises sociaux qui, dans chaque contexte, sont aux sources du djihad islamique.
Que faire ?
Le chemin pour résoudre
la crise algérienne sera long et difficile. Face aux massacres de la
population civile qui perdurent, dans une situation économique et sociale
détériorée et dramatique, marquée par la corruption
et la délinquance organisée, il n'est pas pensable que la politique
dite de « concorde civile » du président Bouteflika, ne prenant
pas en compte les problèmes politiques, puisse mettre fin au bain de
sang. Cela est impossible tant que les familles des milliers de victimes du
terrorisme et de milliers de disparus continuent à attendre que justice
soit rendue.
Il est clair qu'à long terme, une solution politique durable au problème
algérien ne pourra venir que de l'Algérie elle-même. Celle-ci
suppose un pacte social clair et ferme, fondé sur le refus catégorique
de la violence d'où qu'elle vienne et sur la reconnaissance de toutes
les forces politiques qui reconnaissent ce principe, en vue de l'instauration
d'un État de droit digne de ce nom : je suis convaincu que la grande
majorité des Algériens y sont prêts. Mais les forces de
la société civile qui pourront porter ce projet sont aujourd'hui
fragilisées et dispersées. La spirale terrorisme-répression
a en effet provoqué l'affaiblissement et l'exil d'une partie de ces forces
essentielles, tant pour la lutte contre le terrorisme que pour le rétablissement
de la légalité démocratique, quelle que soit leur appartenance
politique. Dans des circonstances normales, s'il existait en Algérie
des institutions vraiment représentatives et librement élues,
face aux révélations de Habib Souaïdia (et celles de Nesroulah
Yous sur le massacre de Bentalha (3)), une commission d'enquête se mettrait
immédiatement en place, à l'initiative des parlementaires algériens
eux-mêmes, pour établir les responsabilités politiques de
ces faits gravissimes. Mais cet objectif ne paraît pas réaliste
à court terme.
Alors, quelles sont les possibilités, aujourd'hui, d'identifier et de
poursuivre pénalement les auteurs des crimes commis par les terroristes
et par les forces de sécurité ? Avant tout, il faut préciser
qu'il s'agit sans la moindre ambiguïté de crimes contre l'humanité,
selon la définition extrêmement précise donnée par
l'article 7 du statut de la Cour pénale internationale (CPI)(4) ; et
rappeler que la situation algérienne a été explicitement
évoquée lors de la conférence des Nations unies qui a adopté
ce statut, en juillet 1998 à Rome(5). La CPI, spécialement conçue
pour protéger les populations des crimes commis en dehors des guerres
déclarées, sera pour cela un instrument essentiel, mais elle n'est
pas encore opérationnelle et elle ne sera compétente que pour
les crimes commis après son entrée en vigueur (6).
Pour autant, cela ne signifie aucunement qu'il n'y a rien à faire. Car
l'opinion publique internationale n'est plus disposée à tolérer
que, sous prétexte de lutte antiterroriste, des actes inhumains et cruels
contre les populations civiles désarmées demeurent impunis. Cette
culture est un acquis de notre époque. Elle est à la base de l'institution
de la CPI - dont j'ai été un fervent partisan - et elle a d'ores
et déjà permis de nombreuses actions pénales internationales
contre les criminels, qu'illustrent l'action des tribunaux pénaux internationaux
pour le Rwanda et la Yougoslavie, ou encore la « jurisprudence Pinochet
» créée par l'obstination du juge espagnol Baltasar Garzón.
Dans cette perspective, le récit de Habib Souaïdia apporte un ensemble
précieux de « notifications de crimes » (notizie de reato),
avec des indications précises de noms, de lieux et de dates, qui peuvent
servir de base à des actions pénales des victimes ou de leurs
familles, y compris devant des tribunaux de pays européens. Dans sa conclusion,
l'auteur indique d'ailleurs qu'il est prêt à « donner tous
les détails des crimes - tortures, assassinats, disparitions
-
dont [il a] été le témoin, toutes les preuves sur ceux
qui les ont commis et sur ceux qui en ont été les victimes ».
On peut également envisager la mise en place rapide d'une commission
d'enquête internationale, avec l'accord du gouvernement algérien.
Les précédents ne manquent pas. Dans le cas du Pérou, en
1993, le département d'État américain a souhaité
conditionner l'octroi d'une aide financière à l'envoi sur place,
avec l'accord du gouvernement péruvien, d'une commission de quatre experts
indépendants chargée d'enquêter sur la situation des droits
de l'homme en matière de lutte antiterroriste. J'en faisais partie, avec
un Français, un Américain et un Argentin. Le rapport fut sévère,
et nous avons établi de nombreux cas d'exactions et de violations des
droits de l'homme. La conséquence en fut le gel des financements promis
par différents pays au Pérou en vue du renforcement de ses institutions.
Le temps a confirmé la validité de cette procédure : le
peuple péruvien nous a donné raison en éloignant plus tard
le président Alberto Fujimori, qui était un délinquant.
L'ONU ne semble pas actuellement en mesure de mener une telle procédure,
pourtant urgente, pour l'Algérie, même si cela - souhaitons-le
- peut changer. L'Union européenne, elle, peut agir : l'importance de
ses relations économiques, commerciales et politiques avec l'État
algérien lui en fait d'une certaine manière obligation. Elle peut
- et elle doit, au vu des engagements internationaux qu'elle a souscrit au nom
des peuples européens - conditionner ses aides à l'Algérie
au respect des droits de l'homme dans la lutte antiterroriste. Il est ainsi
très regrettable que l'attribution, en janvier 2001, d'une aide de 8
millions d'euros à Alger dans le cadre de la coopération internationale
pour la lutte antiterroriste se soit faite presque à la sauvette, sans
aucune condition de ce type.
D'autres occasions se présenteront : comme les États-Unis l'ont
fait dans le cas du Pérou, l'Union européenne devra exiger du
gouvernement algérien que son aide soit conditionnée à
l'envoi sur place d'une commission internationale apolitique d'experts super
partes qui fassent autorité, chargés d'établir les faits
sur les violations des droits de l'homme et leurs auteurs, quels qu'ils soient.
Il ne s'agira en aucune façon d'une « ingérence »,
mais d'un devoir de solidarité avec les victimes.
* Ferdinando Imposimato,
ancien député et sénateur, président honoraire adjoint
de la Cour suprême de cassation d'Italie, est actuellement avocat pénaliste
en Italie et à l'étranger, spécialisé dans les affaires
de corruption et de violations des droits de l'homme. Magistrat de 1964 à
1986, il s'est rendu célèbre par ses enquêtes sur la mafia
et le terrorisme en Italie. Il a notamment instruit plusieurs grandes affaires
de terrorisme (assassinat d'Aldo Moro, attentat contre Jean-Paul II, massacre
de Piazza Nicosia à Rome, etc.) et relatives à la mafia, dans
les années soixante-dix et quatre-vingt. En tant que consultant des Nations
unies, il a participé à de nombreuses missions sur les questions
de narcotrafic, de crime organisé et d'antiterrorisme. Il est notamment
l'auteur de Un juge en Italie. Pouvoir, corruption, terrorisme. Les dossiers
noirs de la Mafia (De Fallois, Paris, avril 2000).
Texte traduit de l'italien par Anna Bozzo.
(1) Voir notamment : AMNESTY
INTERNATIONAL, FEDERATION INTERNATIONALE DES DROITS DE L'HOMME, HUMAN RIGHTS
WATCH, REPORTERS SANS FRONTIERES, Algérie, le livre noir, La Découverte,
Paris, 1997.
(2) Voir notamment : Séverine LABAT, Les islamistes algériens.
Entre les urnes et le maquis, Seuil, Paris, 1995 ; Anna BOZZO, « Violenza
e politica in Algeria : una "strategia della tensione" ? »,
Giano. Pace, ambiente, problemi globali, n° 26, septembre 1997 ; Michael
WILLIS, The Islamist Challenge in Algeria, New York University Press, New York,
1997 ; Werner RUF, Die algerische Tragödie, Agenda-Verlag, Berlin, 1997
; Lahouari ADDI, « L'armée algérienne confisque le pouvoir
», Le Monde diplomatique, février 1998 ; Luis MARTINEZ, La guerre
civile en Algérie, Karthala, Paris, 1998 ; Lucile PROVOST, La seconde
guerre d'Algérie, Flammarion, Paris, 1998 ; Djallal MALTI, La nouvelle
guerre d'Algérie. Dix clés pour comprendre, La Découverte,
Paris, 1999 ; Gema MARTIN MUñOZ, El Estado arabe. Crisis de legitimidad
y contestación islamista, Bellaterra, Madrid, 1999.
(3) Nesroulah YOUS, Qui a tué à Bentalha ? Algérie, chronique
d'un massacre annoncé, La Découverte, Paris, 2000.
(4) On peut trouver le texte complet de ce statut à l'adresse suivante
: www.diplomatiejudiciaire.com/DJ/StatutCPI1.htm.
(5) La commissaire européenne aux affaires humanitaires, Emma Bonino,
a rappelé qu'« il s'agit de faits dramatiquement réels en
Algérie » et exigé « que les frontières nationales
ne se transforment pas en instruments d'impunité », ajoutant :
« Qui veut une paix durable - non une simple trêve dans l'attente
de la revanche - se doit d'établir un minimum de justice ! Si l'on ne
dépasse pas la culture de l'impunité, le désir de vengeance
risque de prévaloir tôt ou tard sur le désir de paix. »
(Actes de la conférence diplomatique de plénipotentiaires des
Nations unies sur la création d'une cour criminelle internationale, 15
juin-17 juillet 1998, p. 10).
(6) Celle-ci n'interviendra qu'après que soixante États auront
ratifié la convention ayant adopté le statut de la CPI (approuvée
par 139 États). Début janvier 2001, vingt-sept États, dont
l'Algérie, avaient procédé à cette ratification.
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